Compléments
Question
Les leçons précédentes comparent les termes de deux séries. Mais lorsque est un produit d'un nombre de plus en plus grand de facteurs — une factorielle, un produit du type , une puissance -ième — c'est le rapport ou la racine qui se simplifie, jamais lui-même. Que peut-on lire de la nature d'une série sur ces deux quantités ? Et pour les séries à termes de signe quelconque qui ne sont ni alternées ni absolument convergentes, comme , quel outil reste-t-il ?
Comparaison logarithmique
Théorème 1 : Comparaison logarithmique
Soient et deux suites telles que et , avec
à partir d'un certain rang. Alors
Démonstration :
Soit un rang à partir duquel l'inégalité est vérifiée. Pour , toutes les quantités étant strictement positives, on peut faire passer les termes d'un membre à l'autre :
La suite est donc décroissante. Par conséquent, pour tout ,
Si converge, alors converge, et le théorème de comparaison des séries à termes positifs donne la convergence de .
Remarque :
Le nom vient du logarithme : l'hypothèse s'écrit aussi . On ne compare pas les termes, on compare leurs accroissements logarithmiques.
Par contraposée, le théorème sert tout autant à prouver une divergence : si diverge, alors diverge.
Test 1 : Sens de l'implication
Si , et à partir d'un certain rang, alors la convergence de entraîne celle de .
Exemple :
Si et à partir d'un certain rang, alors converge : on compare avec , dont le rapport vaut exactement , et la série géométrique converge. Toute la règle de d'Alembert est déjà contenue là. Mais comment faire quand le rapport ne se majore pas aussi confortablement ?
Exercice 1 : Un produit de n facteurs
Étudier la nature de la série de terme général
Solution :(cliquer pour afficher)
La suite est à termes strictement positifs et . Le rapport se simplifie :
Or et , donc
Il existe donc un rang à partir duquel . Posons : la comparaison logarithmique s'applique avec dans le rôle de et dans le rôle de . Si convergeait, convergerait aussi, ce qui est faux. Donc diverge.
On peut d'ailleurs le voir directement : à partir du rang la suite est croissante et , donc et le terme général ne tend pas vers — la divergence est grossière.
Règle de d'Alembert
Question
La comparaison logarithmique exige d'exhiber une série de référence, et en pratique cette série est presque toujours géométrique. Peut-on faire l'économie de ce choix et lire directement la nature de sur la limite du rapport ?
Théorème 2 : Règle de d'Alembert
Soit une suite de réels strictement positifs telle que admette une limite .
- Si , la série converge.
- Si , alors : la série diverge grossièrement.
- Si , on ne peut pas conclure.
Démonstration :
- Supposons et posons , de sorte que . Comme le rapport tend vers , il existe tel que pour tout ,
La série géométrique converge car ; la comparaison logarithmique donne la convergence de .
- Supposons et choisissons tel que (par exemple si est fini, si ). Il existe tel que pour , d'où par récurrence immédiate
Comme , le membre de droite tend vers , donc : le terme général ne tend pas vers et la série diverge grossièrement.
- Les séries et ont toutes deux un rapport de limite , et ne sont pas de même nature : la règle ne peut donc rien affirmer dans ce cas.
Test 2 : Le cas limite
Si et , alors la série diverge.
Remarque :
Terme général complexe. Si et , on applique la règle à la suite : si , la série converge, donc converge absolument ; si , alors et la série diverge grossièrement.
Exemple :
converge : le rapport vaut . Même conclusion pour quel que soit — c'est la série exponentielle. Mais lorsqu'un paramètre apparaît dans le terme général, où bascule-t-on de la convergence à la divergence ?
Exercice 2 : Discussion selon un paramètre
Soit . Discuter, selon la valeur de , la nature de la série de terme général
Indication pour le cas limite : pour tout .
Solution :(cliquer pour afficher)
La suite est à termes strictement positifs et
- Si : , la série converge (règle de d'Alembert).
- Si : , la série diverge grossièrement.
- Si : et la règle est muette. On revient au rapport lui-même. Pour tout , l'indication avec donne , donc et
La suite est strictement croissante, avec , donc pour tout : le terme général ne tend pas vers et la série diverge grossièrement.
Conclusion : converge si et seulement si .
Règle de Cauchy
Question
Quand le terme général est une puissance -ième, , le rapport ne se simplifie pas — mais la racine -ième, elle, tombe toute seule. Peut-on lire la nature de la série sur ?
Théorème 3 : Règle de Cauchy
Soit une suite de réels positifs telle que admette une limite .
- Si , la série converge.
- Si , alors : la série diverge grossièrement.
- Si , on ne peut pas conclure.
Démonstration :
-
Supposons et posons . Il existe tel que pour tout , c'est-à-dire . La série géométrique converge, donc converge par comparaison des séries à termes positifs.
-
Supposons et choisissons tel que . Il existe tel que pour , et : le terme général ne tend pas vers .
-
Comme , les deux séries et donnent une racine -ième de limite tout en étant de natures différentes.
Remarque :
Les deux règles ne sont pas équivalentes : on montre (résultat hors programme, admis ici) que si , alors . Autrement dit, chaque fois que d'Alembert conclut, Cauchy conclut aussi, alors que la réciproque est fausse : le rapport peut n'avoir aucune limite pendant que la racine en a une (exercice ci-dessous). En revanche, les deux règles échouent exactement sur les mêmes séries « limites » .
Exemple :
converge : la racine -ième vaut . Le terme général est une puissance -ième — c'est la signature de la règle de Cauchy. Et si l'exposant n'est pas exactement ?
Exercice 3 : Deux situations pour la racine
- Étudier la nature de la série de terme général , .
- On pose pour . Montrer que n'a pas de limite, puis déterminer la nature de .
Solution :(cliquer pour afficher)
- La suite est à termes positifs et
donc la série converge par la règle de Cauchy. (Le rapport , lui, mène à un calcul nettement plus lourd : l'exposant appelle la racine.)
- Pour tout ,
qui vaut si est pair et si est impair : ce rapport n'a pas de limite, la règle de d'Alembert est inapplicable. En revanche
donc la série converge par la règle de Cauchy. (On peut aussi majorer directement : donne .)
Rédaction — Choisir entre d'Alembert et Cauchy :
Étape 1. Vérifier que (à partir d'un certain rang). Si le terme général est de signe quelconque ou complexe, travailler sur : on obtiendra la convergence absolue.
Étape 2. Choisir la quantité à étudier selon la forme du terme général.
| Forme du terme général | Quantité à étudier |
|---|---|
| factorielles, produits de facteurs, mêlé à des polynômes | le rapport (d'Alembert) |
| puissance -ième ou -ième : | la racine (Cauchy) |
| rapport visiblement sans limite | la racine (Cauchy) |
Étape 3. Calculer la limite et conclure : convergence, divergence grossière.
Étape 4. Si , les deux règles sont muettes : revenir aux équivalents, aux séries de Riemann ou à un développement asymptotique. Un cas se sauve toutefois sans effort : si l'on constate que à partir d'un certain rang, la suite croît et la divergence est grossière.
Transformation d'Abel
Question
Pour une série à termes de signe quelconque, nous disposons de deux outils : la convergence absolue, et le critère spécial des séries alternées. Ni l'un ni l'autre ne s'applique à , qui n'est ni positive, ni alternée, ni absolument convergente. Peut-on transporter au discret l'idée de l'intégration par parties, en faisant porter la « dérivation » sur l'un des facteurs et l'« intégration » sur l'autre ?
Proposition 1 : Transformation d'Abel
Soient et deux suites complexes. On pose pour tout . Alors, pour tout ,
avec la convention qu'une somme vide est nulle.
Démonstration :
On a et pour . Donc
Dans la seconde somme, le changement d'indice donne . En isolant le terme de la première somme :
Remarque :
C'est une intégration par parties discrète. Le passage aux sommes partielles joue le rôle de l'intégration, et l'opération inverse celui de la dérivation ; le terme est le terme « tout intégré » et est l'opposé de la « dérivée » de . À comparer avec
L'intérêt est le même que pour l'intégration par parties : on déplace la difficulté d'un facteur sur l'autre. On l'emploie quand les sommes partielles ont de bonnes propriétés — typiquement, quand elles sont bornées.
Exercice 4 : Règle d'Abel
Soient une série à termes complexes dont les sommes partielles sont bornées et une suite de réels décroissante et de limite nulle. On pose, pour tout , .
- Montrer que pour tout :
- Montrer que converge, et que .
- En déduire que la série converge.
- On considère la série pour . a) Étudier la nature de la série dans les cas , et . b) Soit ; déterminer la nature de la série .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. C'est exactement la transformation d'Abel appliquée aux suites et .
2. Par hypothèse, il existe tel que pour tout . La suite étant décroissante, , donc
La série est télescopique : sa somme partielle d'ordre vaut , elle converge donc. Par comparaison des séries à termes positifs, converge : la série est absolument convergente, donc convergente.
Enfin , donc .
3. Notons et . La question 1 donne . D'après la question 2, converge vers un complexe et , donc : la série converge, et sa somme vaut .
4. a) Si : , terme général d'une série géométrique convergente, donc la série est absolument convergente, donc convergente.
Si : par croissances comparées, donc le terme général ne tend pas vers : la série diverge grossièrement.
Si : c'est la série harmonique, elle diverge.
b) Soit . Posons et pour , complétés par et (ce qui ne change ni les , ni les sommes , puisque ). La suite est décroissante de limite nulle, et pour tout
car et . Les sommes partielles de sont donc bornées et la question 3 s'applique : converge.
Comme , la série diverge : la convergence n'est pas absolue, la série est semi-convergente.
Remarque :
Le résultat démontré aux questions 1 à 3 est la règle d'Abel : si les sommes partielles de sont bornées et si est une suite réelle décroissante de limite nulle, alors converge. Le critère spécial des séries alternées en est le cas particulier , dont les sommes partielles valent ou .
Exercice 5 : Séries trigonométriques
Soient et . On étudie la série de terme général , .
- Montrer que si , la série converge absolument, quel que soit .
- On suppose . Déterminer la nature de la série pour , pour , puis pour .
- Soit . Montrer que les sommes forment une suite bornée, puis en déduire que converge pour tout .
- On suppose et avec . À l'aide des minorations
montrer que les séries et convergent sans converger absolument.
- Qu'obtient-on pour ?
Solution :(cliquer pour afficher)
1. et la série de Riemann converge pour : la série converge absolument, donc converge, et ceci pour tout .
2. Pour comme pour , on a et : c'est une série de Riemann avec , elle diverge.
Pour , . La suite est décroissante de limite nulle () : le critère spécial des séries alternées donne la convergence, et comme diverge, la série est semi-convergente.
3. Comme , on a et la somme géométrique donne
majoration indépendante de . La suite étant décroissante de limite nulle, la règle d'Abel s'applique avec et : la série converge, pour tout .
4. Convergence. Les séries et sont les séries des parties réelle et imaginaire de , convergente d'après la question 3 : elles convergent.
Non-convergence absolue. Posons si , et si ; dans les deux cas et . La question 3 appliquée à montre que converge. Comme , la série diverge, donc
diverge (somme d'une série divergente et d'une série convergente). Ses termes étant positifs, la minoration de l'énoncé et la comparaison des séries à termes positifs donnent la divergence de . Le même raisonnement avec donne la divergence de .
Les deux séries sont donc semi-convergentes.
5. Pour le raisonnement de la question 4 s'effondre : et la minoration du sinus devient . De fait, pour tout : la série est la série nulle, absolument convergente. En revanche et reste semi-convergente pour . C'est bien pourquoi doit être écarté à la question 4.
Test 3 : Abel et convergence absolue
Si les sommes partielles de sont bornées et si est une suite réelle décroissante de limite nulle, alors la série converge absolument.