Sommation des relations de comparaison
Jusqu'ici, les relations de comparaison , , n'ont servi qu'à un seul usage : décider de la nature d'une série. « Si et si converge, alors converge » — un énoncé qui parle de convergence, jamais de vitesse ni de valeur.
Cette leçon franchit un cran. On ne demande plus si la série converge, mais à quelle vitesse : à quelle vitesse le reste d'une série convergente tend vers , à quelle vitesse la somme partielle d'une série divergente tend vers .
Question
On sait comparer les termes généraux et . Peut-on en déduire une comparaison entre les sommes ? Et d'abord : quelles sommes comparer ? Une série convergente et une série divergente ne mettent pas les mêmes objets à notre disposition.
Notation :
Toutes les relations de comparaison de cette leçon sont prises quand ; on cessera de le rappeler.
Pour deux suites réelles et , on note les sommes partielles
et, lorsque les séries convergent, les restes
Le rang de départ n'a rien d'essentiel : décaler l'indice initial ne modifie aucun des énoncés qui suivent.
Deux régimes se présentent donc, et un seul objet asymptotique dans chaque :
- si converge, la somme totale est un nombre figé ; ce qui bouge, c'est le reste ;
- si diverge (à termes positifs), il n'y a plus de reste ; ce qui bouge, c'est la somme partielle .
Insistons sur le premier point : dans le cas convergent, il ne peut être question de comparer les sommes totales.
Test 1 : Sommes totales
Si et si les deux séries convergent, alors .
Cas des séries convergentes : sommation des restes
Question
Deux séries convergentes à termes positifs, de termes généraux équivalents : leurs restes tendent tous deux vers . Le font-ils à la même vitesse ? Autrement dit, l'équivalence descend-elle du terme général au reste ?
Théorème 1 : Sommation des relations de comparaison — cas convergent
Soient et deux suites réelles positives. On suppose que la série converge. Alors, dans les trois cas ci-dessous, la série converge également et :
-
si , alors ;
-
si , alors ;
-
si , alors .
Démonstration :
Le mécanisme est le même dans les trois cas : la relation de comparaison fournit une majoration de par un multiple de à partir d'un certain rang ; le théorème de comparaison des séries à termes positifs donne la convergence de , donc l'existence des deux restes ; il ne reste plus qu'à sommer les inégalités de à , puis à faire tendre vers .
1. Domination. Par hypothèse, il existe et tels que pour tout (les suites étant positives, ). La série est à termes positifs, majorée terme à terme par à partir du rang : elle converge. Soit . Pour tout ,
la dernière majoration parce que . En faisant tendre vers : , ce qui est exactement .
2. Négligeabilité. La convergence de découle du point 1, puisque entraîne . Soit . Il existe tel que pour tout . Pour , la même sommation donne
Ceci vaut pour tout : c'est la définition de .
3. Équivalence. Écrivons avec . Soit . Il existe tel que pour , c'est-à-dire
C'est ici que la positivité de est décisive : elle permet de multiplier l'encadrement par sans retourner les inégalités. La convergence de est acquise par le point 1. Soit ; en sommant pour de à , puis en faisant :
Donc , c'est-à-dire .
Remarque :
Trois précisions sur les hypothèses.
-
La positivité peut n'être vraie qu'à partir d'un certain rang. Les restes et ne dépendent que des termes d'indice : modifier un nombre fini de termes ne change ni la nature des séries, ni le comportement asymptotique des restes. L'énoncé s'applique donc dès que et à partir d'un certain rang.
-
En revanche, on ne peut pas s'en passer. Posons, pour , et . Comme , on a . La série converge (critère spécial des séries alternées), mais diverge : le reste n'existe même pas.
-
On somme les restes, pas les sommes totales — c'est l'objet du test ci-dessus.
Test 2 : Sans hypothèse de signe
Si et si la série converge, alors la série converge.
Exercice 1 : Restes et série géométrique
Donner un équivalent, quand , de
Solution :(cliquer pour afficher)
La série de référence est ici la série géométrique , dont le reste se calcule exactement :
Première somme. Pour , et
puisque (croissances comparées). Les deux suites sont positives et converge : le théorème s'applique — il fournit au passage la convergence de , donc l'existence de — et donne
Seconde somme. Comme , on a , avec un terme général positif. Le même théorème donne
Attention à ce que dit ce résultat : , mais ces deux restes ne sont pas égaux. L'équivalence ne fixe que l'ordre de grandeur ; elle ne permet ni de soustraire les deux relations, ni de conclure quoi que ce soit sur .
Exemple :
Pour , : deux suites positives, et converge. Le théorème s'applique donc et
L'équivalence est transportée — mais le membre de droite reste une somme infinie, pas une formule. Combien vaut-il ?
Cas des séries divergentes : sommation des sommes partielles
Question
Quand diverge avec , il n'y a plus de reste à comparer : c'est la somme partielle qui porte toute l'information, et elle tend vers . Une comparaison des termes généraux se transmet-elle à ces sommes partielles ? Et si oui, pourquoi les premiers termes ne gênent-ils plus, alors qu'ils interdisaient de comparer les sommes totales ?
Remarquons d'emblée que la suite est croissante (les sont positifs) et non convergente : elle tend donc vers , et en particulier à partir d'un certain rang. C'est cette divergence qui va « noyer » les premiers termes.
Théorème 2 : Sommation des relations de comparaison — cas divergent
Soient et deux suites réelles positives. On suppose que la série diverge. Alors :
-
si , alors ;
-
si , alors ;
-
si , alors la série diverge elle aussi et .
Démonstration :
On note et les sommes partielles ; on a vu que .
1. Domination. Il existe et tels que pour . Pour , en isolant les premiers termes :
La quantité est une constante et , donc est bornée : .
2. Négligeabilité. Soit fixé. Il existe un rang tel que
Pour , on coupe la somme en deux :
la dernière inégalité parce que . En divisant par (vrai à partir d'un certain rang) :
Le numérateur est fixé une fois choisi, et : il existe donc un rang tel que . Finalement
ce qui prouve , soit . C'est très exactement ici que la divergence de sert : elle écrase la contribution des premiers termes.
3. Équivalence. Écrivons avec , et posons , de sorte que . La suite est positive et vérifie : le point 2 lui est applicable et donne . Or, par inégalité triangulaire,
Donc , c'est-à-dire . Enfin entraîne : la série diverge.
Remarque :
Dans les cas 1 et 2, l'hypothèse ne dit rien sur la nature de : celle-ci peut converger comme diverger. Et si elle converge, la conclusion devient vraie mais vide de sens : est alors bornée, donc automatiquement négligeable devant . Les deux premiers points ne sont informatifs que lorsque diverge elle aussi. Le cas 3, lui, force la divergence de : il n'a pas cette faiblesse.
Test 3 : Une conclusion parfois creuse
Soient et positives avec et divergente. Si de plus converge, alors la conclusion reste vraie.
Exercice 2 : Sommes partielles : deux références élémentaires
Donner un équivalent, quand , de
Solution :(cliquer pour afficher)
Première somme. Pour ,
les deux suites sont positives et diverge (son terme général ne tend pas vers ). Le point 3 du théorème s'applique :
Seconde somme. Posons . Comme , on a , donc . La suite constante est positive et diverge grossièrement, avec . D'où
Ce second cas est le mécanisme entier du théorème de Cesàro, démontré dans la section suivante : dès qu'une suite positive converge vers une limite , ses sommes partielles sont équivalentes à .
Exemple :
Pour , , les deux suites sont positives et diverge. Le théorème donne
Comme tout à l'heure, l'équivalence est acquise, mais la somme de droite reste opaque. Comment l'évaluer ?
Un corollaire célèbre : le théorème de Cesàro
Question
Une suite converge vers . Ses moyennes successives lissent ses oscillations : convergent-elles encore vers ? Et si les moyennes convergent, la suite doit-elle converger ?
Corollaire 1 : Théorème de Cesàro
Soit une suite réelle convergeant vers . Alors
Démonstration :
Premier cas : . Comme , il existe un rang tel que pour . Quitte à remplacer par , on peut supposer pour tout : cette modification ajoute à une constante indépendante de (dès que ), donc ajoute à la moyenne, sans effet sur la limite étudiée.
Posons alors pour tout . La suite est positive, et la série diverge grossièrement. De plus , les deux suites étant positives. Le théorème du cas divergent (point 3) donne
d'où . Une suite équivalente à la constante non nulle converge vers .
Cas général. Posons . Alors , et le premier cas s'applique :
Or . On en déduit .
Remarque :
Deux compléments.
-
Il n'y a pas de réciproque. Prenons : la somme vaut ou selon la parité de , donc la moyenne tend vers , alors que diverge. Le procédé de Cesàro régularise : il peut fabriquer de la convergence là où il n'y en avait pas.
-
L'hypothèse « suite réelle » n'est pas essentielle : le résultat subsiste dans tout espace vectoriel normé (hors programme en MPSI), la démonstration passant alors par l'inégalité triangulaire plutôt que par le théorème ci-dessus.
Test 4 : Réciproque de Cesàro
Si la suite converge vers , alors la suite converge vers .
La méthode : comparer à une série télescopique
Question
Les deux théorèmes comparent une somme à une autre somme. Pour en tirer un équivalent explicite, il faudrait donc une série de référence dont on sache calculer exactement les sommes partielles — ou les restes. Quelles séries offrent ce luxe ?
Une seule famille, en réalité : les séries télescopiques. Si est une suite, alors
Toute la technique consiste à fabriquer une telle série équivalente à celle qu'on étudie.
Rédaction — Comparer à une série télescopique :
Pour obtenir un équivalent explicite de :
Étape 1 — deviner. Proposer une suite simple dont on soupçonne qu'elle donne l'ordre de grandeur cherché (l'intuition vient souvent du cas continu : une primitive, une intégrale).
Étape 2 — télescoper. Poser si l'on vise une somme partielle, si l'on vise un reste. Dans les deux cas, se somme exactement, par les formules ci-dessus.
Étape 3 — comparer. Développer (développement limité en ) et montrer que avec . Vérifier que et sont positifs à partir d'un certain rang : sans cela, aucun des deux théorèmes ne s'applique.
Étape 4 — conclure. La nature de se lit directement sur : la série télescopique converge si et seulement si la suite converge. Appliquer alors le théorème correspondant :
Appliquons immédiatement la recette à la famille de référence du chapitre.
Proposition 1 : Restes et sommes partielles des séries de Riemann
Soit .
-
Si : .
-
Si : .
-
Si : .
Démonstration :
1. Cas . Posons , qui tend vers , et . Alors
c'est-à-dire , avec . Les deux suites sont positives et converge (télescopique de terme ), de reste
Le théorème du cas convergent donne alors
puisque .
2. Cas . Posons cette fois (avec , licite car ) et . Pour ,
Les sommes partielles tendent vers : la série diverge. Le théorème du cas divergent donne
3. Cas . Posons et pour . Alors , les deux suites sont positives, et : la série diverge. Le théorème du cas divergent donne
et l'ajout du terme constant ne change pas l'équivalent puisque : .
Exemple :
Les deux cas les plus utilisés, à connaître par cœur :
Les deux exemples laissés en suspens plus haut sont maintenant résolus : et .
Test 5 : Reste d'une série de Riemann
.
Exercice 3 : Équivalents de deux restes
Donner un équivalent, quand , de
Solution :(cliquer pour afficher)
Première somme. Pour , et
Les deux suites sont positives et converge () : le théorème du cas convergent donne l'équivalence des restes. Il reste à évaluer , dont l'indice de départ est et non ; on isole le premier terme :
car . Conclusion :
Seconde somme. Ici, aucune série de Riemann ne convient : le terme général décroît beaucoup trop vite. Appliquons la méthode télescopique en devinant que le reste est du même ordre que son premier terme. Posons donc
Comme , on obtient
et pour . La série est télescopique de terme , donc convergente, de reste
Le théorème du cas convergent — qui donne au passage la convergence de — conclut :
Autrement dit : pour une série à décroissance très rapide, le reste est équivalent à son premier terme.
Exercice 4 : Une somme partielle à croissance géométrique
Trouver un équivalent, quand , de
Indication : la fonction varie « lentement », on peut donc deviner que , soit . Pour le justifier, considérer la série télescopique associée à la suite .
Solution :(cliquer pour afficher)
Posons pour (donc ) et pour :
Comme tandis que , on obtient
et pour (car ), tout comme . Enfin : la série diverge.
Le théorème du cas divergent s'applique donc aux deux suites positives et :
(le terme d'indice est nul, puisque ). L'intuition de l'indication est donc exacte :
Application : la formule de Stirling
Question
La factorielle croît plus vite que toute exponentielle — mais à quelle vitesse exactement ? Le produit résiste à l'analyse asymptotique ; son logarithme, lui, est une somme : . Peut-on obtenir non seulement un équivalent, mais un développement asymptotique aussi précis qu'on le souhaite ?
Le principe est le suivant, et il dépasse largement le cas de : toute suite est la somme partielle de la série télescopique qui lui est associée, puisque . Les deux théorèmes de cette leçon sont donc des machines à raffiner les développements asymptotiques de suites.
Rédaction — Développement asymptotique par séries télescopiques successives :
On dispose d'un développement partiel et l'on veut préciser le reste.
Étape 1. Poser : c'est le morceau encore inconnu.
Étape 2. Calculer le terme de la série télescopique associée, , et en chercher un équivalent simple (développement limité en ).
Étape 3. Deux issues, selon la nature de :
- elle diverge : le théorème du cas divergent fournit un équivalent de , donc de ; on gagne un terme du développement ;
- elle converge : la suite converge vers une constante ; on gagne cette constante, et l'on précise ensuite , qui est l'opposé du reste de la série télescopique — c'est cette fois le théorème du cas convergent qui parle.
Étape 4. Recommencer avec le nouveau développement, autant de fois que voulu.
Théorème 3 : Développement asymptotique de ln(n!)
Il existe un réel tel que
Démonstration :
On note et l'on applique quatre fois la méthode ci-dessus.
Étape 0 — un premier équivalent. La fonction est croissante sur , donc pour :
En sommant pour allant de à , et en utilisant (intégration par parties) :
Les deux membres extrêmes sont équivalents à , donc .
Étape 1 — le terme en . Posons , de sorte que . Le terme de la série télescopique associée est, pour :
Or , donc avec à partir d'un certain rang, et diverge. Le théorème du cas divergent donne
La constante étant un , on obtient , soit
Étape 2 — le terme en . Posons , dont on sait qu'il est . Le terme télescopique vaut
Le développement appliqué à donne
Cette suite est positive à partir d'un certain rang et diverge. Le théorème du cas divergent, joint à , donne
Étape 3 — la constante. Posons . Cette fois
et le même développement, poussé à l'ordre , fait disparaître le terme en :
La série est donc absolument convergente : elle converge, et par conséquent la suite converge. Notons sa limite :
Étape 4 — le terme en . Le point de vue change : l'infiniment petit est , c'est-à-dire l'opposé du reste d'ordre de la série télescopique convergente qu'on vient d'étudier. En effet, pour , ; en faisant :
Les sont positifs à partir d'un certain rang et converge : le théorème du cas convergent, puis l'équivalent du reste d'une série de Riemann avec , donnent
Ainsi , ce qui est le développement annoncé.
Remarque :
En repassant à l'exponentielle, et puisque :
La méthode de cette leçon donne donc toute la structure du développement, mais elle est impuissante à identifier la constante : elle ne compare que des vitesses. La détermination s'obtient par un tout autre argument (les intégrales de Wallis), et l'on retrouve alors la formule de Stirling :