Cardinal d'un ensemble fini
Le dénombrement est une partie délicate des mathématiques. Notre objectif ne sera pas d'étudier la théorie du dénombrement pour elle-même, mais simplement d'en utiliser quelques outils en probabilités.
Ensembles finis
Intuitivement un ensemble est fini s'il possède un nombre fini d'éléments, mais cette définition manque de précision.
Question
Comment définir « avoir un nombre fini d'éléments » sans employer le mot fini dans la définition même ? Reprenons le geste élémentaire : lorsqu'on compte un tas d'objets, on les désigne un par un — le premier, le deuxième, le troisième… — c'est-à-dire qu'on les met en correspondance, sans oubli ni doublon, avec un segment initial des entiers. C'est cette correspondance, et non le mot « nombre », qui va servir de définition.
Définition 1 : Ensemble fini
Un ensemble est dit fini s'il existe tel que soit en bijection avec .
Un ensemble est dit infini s'il n'est pas fini.
Remarque :
Établir une bijection entre et , c'est attribuer un numéro distinct à chaque élément de : c'est donc compter les éléments de .
Question
La définition affirme l'existence d'un entier , mais elle ne dit rien de son unicité. Un même ensemble pourrait-il être en bijection à la fois avec et avec ? Si c'était le cas, l'acte de compter perdrait tout son sens : deux personnes comptant le même tas pourraient trouver des résultats différents sans qu'aucune ne se trompe. La réponse est non, et c'est l'objet du lemme suivant.
Lemme 1
Soient deux entiers naturels non nuls.
- S'il existe une injection de dans , alors .
- S'il existe une bijection de sur , alors .
Démonstration :
Montrons d'abord que l'existence d'une injection de dans entraîne , par récurrence sur .
- Si , alors nécessairement . En effet, si et , alors , donc n'est pas injective.
- Soit fixé ; on suppose le résultat vrai à ce rang. Soit tel qu'il existe une injection de dans . Si , alors et le résultat est vérifié. On suppose donc .
- Si , on applique l'hypothèse de récurrence et .
- Sinon, il existe tel que . On définit alors une nouvelle application
Par construction, est à valeurs dans et reste clairement injective. C'est donc une injection de dans , d'où, par hypothèse de récurrence, , c'est-à-dire .
L'hérédité est vérifiée, donc pour tout , l'existence d'une injection de dans entraîne .
Cas de la bijection. Si et sont en bijection, soit une telle bijection : d'après ce qui précède, . Comme est une bijection de sur , on a aussi , d'où . Le sens réciproque est trivial.
Test 1 : Sens de l'inégalité
S'il existe une injection de dans , alors .
Exercice 1 : ℕ est infini
Montrer que est un ensemble infini.
Solution :(cliquer pour afficher)
Raisonnons par l'absurde et supposons fini : il existe et une bijection . Comme , on a .
L'application réciproque est une bijection de sur . Posons
ce maximum existant car il s'agit d'une partie non vide et finie de (au plus éléments, explicitement énumérés).
L'entier appartient à , mais il n'est l'image d'aucun élément de par , puisque toutes ces images sont majorées par . Cela contredit la surjectivité de .
Donc n'est en bijection avec aucun : il est infini.
Le cardinal
Question
Le lemme vient de fermer la porte à toute ambiguïté : un ensemble fini ne peut être en bijection qu'avec un seul . Cet entier ne dépend donc ni de la manière de numéroter les éléments, ni de l'ordre choisi pour le faire : il ne dépend que de . Un entier attaché à un ensemble et insensible à toute renumérotation — c'est exactement ce que l'on cherchait à capturer. Comment le nommer et le noter ?
Définition 2 : Cardinal
Soit un ensemble fini. L'unique entier tel que soit en bijection avec est appelé cardinal de et se note , ou .
Remarque :
Si est vide, alors car .
Exemple :
Soit tel que . Le cardinal de est , car l'application réalise une bijection de sur . Encore faut-il s'en assurer : comment vérifie-t-on qu'une telle application est bien une bijection ?
Exercice 2 : Les entiers pairs d'un segment
Soit . Montrer que l'ensemble
est fini et déterminer son cardinal.
Solution :(cliquer pour afficher)
Considérons l'application définie par .
Elle est bien définie. Si , alors , donc , et est pair : ainsi .
Elle est injective. Si , alors , d'où .
Elle est surjective. Soit . Comme est pair, il s'écrit avec . De on tire , donc et .
Ainsi est une bijection de sur ; sa réciproque est une bijection de sur . Donc est fini et .
Ensembles en bijection
Question
Pour établir que deux ensembles finis ont autant d'éléments l'un que l'autre, faut-il nécessairement les compter tous les deux ? Un berger illettré sait déjà que son troupeau est complet sans savoir compter : il apparie chaque bête à un caillou de sa besace. Cet appariement — une bijection — suffit-il à garantir l'égalité des cardinaux, et réciproquement ?
Théorème 1
Deux ensembles finis non vides et sont en bijection si et seulement s'ils ont le même cardinal.
Démonstration :
L'idée est d'établir des bijections entre et , puis entre et , et d'utiliser le fait que la composée de deux bijections est une bijection. On note et ces deux bijections, de sorte que et .
Sens direct. Si et sont en bijection, soit une bijection. En posant , on obtient une bijection de sur . Donc et .
Sens réciproque. Si , on peut choisir dans le schéma précédent. En posant , on obtient une bijection entre et .
Test 2 : Compter sans compter
Pour prouver que deux ensembles finis ont le même cardinal, il suffit d'exhiber une bijection de l'un sur l'autre, sans calculer aucun des deux cardinaux.
Test 3 : Même cardinal, même ensemble ?
Si et sont deux ensembles finis tels que , alors .
Exercice 3 : Retirer un élément
Soient un ensemble fini de cardinal et . Montrer que est fini et que .
Solution :(cliquer pour afficher)
Soit une bijection et posons .
Notons l'application qui échange et et fixe tous les autres entiers :
Elle vérifie , donc est bijective.
Posons : composée de deux bijections, est une bijection de sur , et .
Comme est injective, est le seul élément de dont l'image vaut : la restriction de à est donc à valeurs dans . Elle reste injective (restriction d'une injection) et elle est surjective : tout admet un antécédent dans , et puisque .
C'est donc une bijection de sur , d'où le résultat.