MPSI · Dénombrement

Combinatoire

Listes et arrangements

Question

La leçon précédente a compté les éléments de EpE^p sans jamais dire ce que ces pp-uplets représentent. Or un code de cadenas, un tirage de boules, un mot de pp lettres, une grille de loto : ces objets, en apparence sans rapport, se ramènent tous au même modèle ensembliste. Lequel, et de quel vocabulaire a-t-on besoin pour le nommer une fois pour toutes ?

Définition 1 : p-liste

Soit EE un ensemble non vide. On appelle pp-liste de EE tout élément (x1,x2,,xp)(x_1,x_2,\dots,x_p) de EpE^p.

Proposition 1

Soient EE un ensemble fini à nn éléments et pNp\in\mathbb{N}^*. Le nombre de pp-listes (ou pp-uplets) de EE est npn^p.

Démonstration :

C'est une reformulation du corollaire de la leçon précédente : les pp-listes de EE correspondent par définition aux éléments de EpE^p, et Card(Ep)=(CardE)p=np\operatorname{Card}(E^p)=(\operatorname{Card} E)^p=n^p.

Exemple :

Un octet est une suite de 88 chiffres binaires : c'est une 88-liste de {0,1}\{0,1\}. Il y en a 28=2562^8=256 — d'où les 256256 valeurs que peut coder un octet. Et si l'on s'interdisait de réutiliser deux fois le même symbole, combien en resterait-il ?

Question

Dans une pp-liste, rien n'interdit de reprendre plusieurs fois le même élément. Mais beaucoup de situations l'interdisent : on ne tire pas deux fois la même boule d'une urne sans remise, un coureur n'occupe pas deux marches du podium. Comment le comptage est-il modifié lorsqu'on impose aux composantes d'être deux à deux distinctes ?

Définition 2 : p-arrangement

Soient EE un ensemble fini non vide et pNp\in\mathbb{N}. On appelle pp-arrangement de EE tout pp-uplet d'éléments distincts de EE.

Remarque :

Les pp-arrangements sont les pp-listes sans répétition : on s'interdit de prendre deux fois le même élément.

Exemple :

Soit une urne contenant nn boules numérotées de 11 à nn.

  • Si l'on tire successivement pp boules sans remise, alors chaque tirage est un pp-arrangement de 1,n\llbracket 1,n\rrbracket.
  • En revanche, si l'on tire successivement pp boules avec remise, alors chaque tirage est une pp-liste de 1,n\llbracket 1,n\rrbracket.

Dans les deux cas, comme au tiercé, l'ordre a de l'importance : tirer les mêmes boules dans un ordre différent donne deux tirages distincts. Si l'on souhaite ignorer l'ordre du tirage, il faut ne compter qu'une seule fois tous les tirages correspondant au même ensemble : c'est ce que nous ferons plus loin avec les « parties ».

Test 1 : Listes ou arrangements ?

Le nombre de pp-listes d'un ensemble à nn éléments est n!(np)!\dfrac{n!}{(n-p)!}.

Question

Compter les pp-listes fut immédiat : nn choix pour chaque composante, indépendamment des autres. Pour un pp-arrangement, le premier choix restreint le deuxième, qui restreint le troisième… Les choix ne sont plus indépendants : le produit npn^p tombe. Que devient le compte ?

Théorème 1

Soient EE un ensemble fini non vide de cardinal nn et 0pn0\leqslant p\leqslant n. Le nombre de pp-arrangements de EE est

Anp=n(n1)(n2)(np+1)=n!(np)!.A_n^p=n(n-1)(n-2)\cdots(n-p+1)=\frac{n!}{(n-p)!}.

Remarque :

Si p>np>n, il n'existe aucun pp-arrangement (on ne peut pas tirer plus d'éléments qu'il n'y en a dans l'ensemble). La notation traditionnelle AnpA_n^p n'est plus guère utilisée.

Démonstration :

On montre par récurrence sur pp la propriété HpH_p : « np, Anp=n!(np)!\forall n\geqslant p,\ A_n^p=\dfrac{n!}{(n-p)!} ».

  • Pour p=1p=1, le résultat est immédiat : les 11-arrangements de EE sont les 11-uplets (x1)(x_1) avec x1Ex_1\in E, il y en a n=n!(n1)!n=\frac{n!}{(n-1)!}.
  • Soit pNp\in\mathbb{N}^* ; on suppose que la propriété HpH_p est vraie. Soit np+1n\geqslant p+1. L'ensemble des (p+1)(p+1)-arrangements de EE est l'union disjointe, pour x1Ex_1\in E, des ensembles de (p+1)(p+1)-listes (x1,x2,,xp+1)(x_1,x_2,\dots,x_{p+1})(x2,,xp+1)(x_2,\dots,x_{p+1}) est un pp-arrangement de E{x1}E\setminus\{x_1\} (ensemble à n1n-1 éléments). Ainsi
Anp+1=x1EAn1p=n×(n1)!(n1p)!=n!(n(p+1))!.A_n^{p+1}=\sum_{x_1\in E}A_{n-1}^p=n\times\frac{(n-1)!}{(n-1-p)!}=\frac{n!}{\bigl(n-(p+1)\bigr)!}.

Remarque :

Intuitivement, on dispose de nn possibilités pour le premier élément ; pour chacun de ces choix, il reste n1n-1 éléments, donc n1n-1 possibilités pour le deuxième, soit n(n1)n(n-1) possibilités pour les deux premiers. Pour le troisième élément, les deux premiers étant fixés, il reste n2n-2 possibilités, soit n(n1)(n2)n(n-1)(n-2) possibilités. Et ainsi de suite : pour le pp-ième élément, il reste np+1n-p+1 possibilités. Au total, il y a donc n(n1)(n2)(np+1)n(n-1)(n-2)\cdots(n-p+1) possibilités pour le choix ordonné de pp éléments sans répétition.

Test 2 : Tirer plus que l'on n'a

Un ensemble à 55 éléments ne possède aucun 77-arrangement.

Exercice 1 : Une course

Une course oppose 2020 concurrents, dont Hicham.

  1. Combien y a-t-il de podiums possibles ?
  2. Combien y a-t-il de podiums possibles où Hicham est premier ?
  3. Combien y a-t-il de podiums possibles dont Hicham fait partie ?
Solution :(cliquer pour afficher)

Un podium est la donnée ordonnée des trois premiers concurrents, deux à deux distincts : c'est un 33-arrangement de l'ensemble EE des 2020 concurrents.

1. Le nombre de podiums est

A203=20×19×18=6840.A_{20}^{3}=20\times 19\times 18=6\,840.

2. Si Hicham est premier, la première place est imposée ; il reste à choisir les deuxième et troisième places, deux à deux distinctes, parmi les 1919 autres concurrents. C'est un 22-arrangement de E{Hicham}E\setminus\{\text{Hicham}\} :

A192=19×18=342.A_{19}^{2}=19\times 18=342.

3. Notons P1P_1, P2P_2, P3P_3 les ensembles de podiums où Hicham occupe respectivement la première, la deuxième et la troisième place. Ces trois ensembles sont deux à deux disjoints (Hicham n'occupe qu'une place) et leur réunion est l'ensemble des podiums dont il fait partie. Le raisonnement du 2. vaut pour chacun d'eux : une fois la place de Hicham fixée, les deux autres forment un 22-arrangement des 1919 concurrents restants, d'où CardPi=342\operatorname{Card} P_i=342 pour i{1,2,3}i\in\{1,2,3\}.

D'après la formule du cardinal d'une union disjointe,

Card(P1P2P3)=3×342=1026.\operatorname{Card}(P_1\sqcup P_2\sqcup P_3)=3\times 342=1\,026.

Permutations

Question

Un pp-arrangement prélève pp éléments d'un ensemble et les ordonne. Que se passe-t-il au cas limite où l'on prélève tout — c'est-à-dire p=np=n ? Il ne reste alors plus rien à choisir : seul demeure l'ordre dans lequel on range les éléments. Combien d'ordres différents un ensemble fini admet-il ?

Définition 3 : Permutation

Soit EE un ensemble de cardinal nNn\in\mathbb{N}^*. On appelle permutation de EE tout nn-arrangement de EE.

On note σn\sigma_n l'ensemble des permutations de 1,n\llbracket 1,n\rrbracket.

Remarque :

Si CardE=n\operatorname{Card} E=n, les permutations de EE sont les nn-arrangements de EE, c'est-à-dire les listes de tous les éléments de EE sans répétition.

Remarque :

Effectuer une permutation sur un ensemble, c'est changer l'ordre de ses éléments. Les permutations sont en fait exactement les bijections de EE sur lui-même. Lorsque l'on compte les éléments de EE, on leur attribue un ordre (par la bijection de 1,n\llbracket 1,n\rrbracket sur EE) ; une permutation revient simplement à « changer cet ordre » par une bijection.

Théorème 2

Si EE est un ensemble fini non vide de cardinal nn, alors il y a n!n! permutations de EE : Cardσn=n!\operatorname{Card}\sigma_n=n!.

Démonstration :

Le nombre de permutations de EE est le nombre de nn-arrangements de EE, c'est-à-dire

Ann=n!0!=n!.A_n^n=\frac{n!}{0!}=n!.

Test 3 : Permutations et bijections

Il y a autant de permutations d'un ensemble fini EE que de bijections de EE sur lui-même.

Exercice 2 : Anagrammes

Lorsqu'on permute les lettres d'un mot, on obtient une anagramme de ce mot.

  1. Combien y a-t-il d'anagrammes du mot MATHS ?
  2. Combien y a-t-il d'anagrammes du mot ENSEMBLE ?
Solution :(cliquer pour afficher)

1. Le mot MATHS comporte 55 lettres deux à deux distinctes. Une anagramme est un rangement de ces 55 lettres, c'est-à-dire une permutation de l'ensemble {M,A,T,H,S}\{\mathrm{M},\mathrm{A},\mathrm{T},\mathrm{H},\mathrm{S}\}. Il y en a

5!=120.5!=120.

2. Le mot ENSEMBLE comporte 88 lettres, mais la lettre E y figure trois fois : les rangements ne sont plus tous distincts en tant que mots, et l'on ne peut pas répondre 8!8!.

Distinguons artificiellement les trois E en les indexant : E1,E2,E3\mathrm{E}_1,\mathrm{E}_2,\mathrm{E}_3. On dispose alors de 88 lettres deux à deux distinctes, dont les rangements sont les permutations d'un ensemble à 88 éléments : il y en a 8!8!. Notons LL cet ensemble de mots indexés, et MM l'ensemble des anagrammes cherchées.

Soit f:LMf:L\to M l'application qui efface les indices. Elle est surjective : toute anagramme s'obtient en indexant ses E d'une manière ou d'une autre. De plus, pour une anagramme mm fixée, les antécédents de mm sont exactement les mots obtenus en répartissant les étiquettes 1,2,31,2,3 sur les trois positions occupées par un E : il y a autant d'antécédents que de permutations de {1,2,3}\{1,2,3\}, soit 3!3!. Chaque fibre f1({m})f^{-1}(\{m\}) a donc pour cardinal 3!3!.

Ces fibres sont deux à deux disjointes et recouvrent LL, d'où

8!=CardL=mMCardf1({m})=3!×CardM.8!=\operatorname{Card} L=\sum_{m\in M}\operatorname{Card} f^{-1}(\{m\})=3!\times\operatorname{Card} M.

Ainsi

CardM=8!3!=403206=6720.\operatorname{Card} M=\frac{8!}{3!}=\frac{40\,320}{6}=6\,720.

Combinaisons

Question

Les pp-arrangements distinguent (a,b,c)(a,b,c) de (c,b,a)(c,b,a). Mais lorsqu'on tire trois boules d'un seul geste, ou qu'on désigne une délégation de trois élèves, l'ordre ne signifie plus rien : ces deux tirages sont le même. Comment compter des objets dont on veut précisément oublier l'ordre — et le prix de cet oubli est-il calculable ?

Définition 4 : p-combinaison

Soit EE un ensemble fini non vide. Une pp-combinaison de EE est une partie de EE à pp éléments distincts.

Remarque :

Par définition, il n'y a pas d'ordre dans un ensemble et tous les éléments y sont deux à deux distincts. Ainsi, les pp-combinaisons, à l'instar des pp-arrangements, sont constituées d'éléments deux à deux distincts ; la différence est que les pp-arrangements prennent en compte l'ordre, alors qu'il est indifférent pour les combinaisons. À une pp-combinaison correspondent donc autant de pp-arrangements qu'il y a de façons de réordonner ses éléments, soit p!p! (le nombre de permutations de pp éléments). Il y a donc p!p! fois plus de pp-arrangements que de pp-combinaisons, ce qui donne la formule

p!(np)=Anp.p!\binom{n}{p}=A_n^p.

Remarque :

Le principe de comptage précédent se formalise par le lemme des bergers : pour compter les moutons d'un pré, le plus simple est de compter le nombre de pattes et de diviser par 44. Formellement : si AA est un ensemble non vide admettant une partition E1,E2,,EnE_1,E_2,\dots,E_n telle que chaque EiE_i ait exactement pp éléments, alors AA possède p×np\times n éléments. Autrement dit : si ff est une application surjective de AA sur EE telle que yE, Cardf1({y})=p\forall y\in E,\ \operatorname{Card} f^{-1}(\{y\})=p, alors p×CardE=CardAp\times\operatorname{Card} E=\operatorname{Card} A. Les deux énoncés sont équivalents, et la preuve s'écrit directement avec le cardinal d'une partition (union disjointe).

Exemple :

Dans un jeu de 3232 cartes, une main de 55 cartes est une 55-combinaison : la main {As, Roi, }\{\text{As}\heartsuit,\ \text{Roi}\spadesuit,\ \dots\} ne change pas selon l'ordre où les cartes ont été distribuées. En revanche, la même distribution carte par carte, en notant l'ordre d'arrivée, serait un 55-arrangement. Combien de fois plus d'arrangements que de mains, exactement ?

Théorème 3

Soient EE un ensemble fini à nn éléments et pnp\leqslant n. Le nombre de parties de EE à pp éléments est

(np)=n!p!(np)!,\binom{n}{p}=\frac{n!}{p!\,(n-p)!},

qui se lit « pp parmi nn ».

Démonstration :

On note Sp(E)S_p(E) l'ensemble des pp-arrangements de EE, de cardinal CardSp(E)=n!(np)!\operatorname{Card} S_p(E)=\dfrac{n!}{(n-p)!}. On définit sur Sp(E)S_p(E) une relation d'équivalence en convenant que deux pp-arrangements sont équivalents si et seulement s'ils possèdent les mêmes éléments. L'ensemble des classes d'équivalence forme une partition de Sp(E)S_p(E), chaque classe contenant exactement p!p! arrangements. Il y a donc exactement n!p!(np)!\dfrac{n!}{p!\,(n-p)!} classes d'équivalence, correspondant chacune à une partie à pp éléments parmi nn.

Test 4 : Dans quel sens divise-t-on ?

Pour un ensemble à nn éléments et pnp\leqslant n, on a (np)=p!Anp\dbinom{n}{p}=p!\,A_n^p.

Exercice 3 : Tirages dans une urne

Une urne contient 88 boules numérotées.

  1. On tire successivement et sans remise 33 boules. Combien y a-t-il de tirages possibles ?
  2. Si les trois boules étaient tirées simultanément, sans tenir compte de l'ordre, combien y aurait-il de tirages possibles ?
Solution :(cliquer pour afficher)

1. Un tirage successif sans remise de 33 boules est un 33-arrangement de l'ensemble des 88 boules :

A83=8×7×6=336.A_8^3=8\times 7\times 6=336.

2. Un tirage simultané ne retient que l'ensemble des boules obtenues : c'est une 33-combinaison de l'ensemble des 88 boules, donc

(83)=8!3!5!=8×7×66=56.\binom{8}{3}=\frac{8!}{3!\,5!}=\frac{8\times 7\times 6}{6}=56.

On retrouve bien 336=3!×56336=3!\times 56 : chaque tirage simultané correspond aux 3!=63!=6 ordres dans lesquels les trois mêmes boules auraient pu sortir successivement.

Remarque :

On considère le nombre de pp-arrangements (ou pp-listes sans répétition) lorsque l'ordre a de l'importance. Lorsque l'ordre n'a pas d'importance, on considère le nombre de parties à pp éléments (c'est-à-dire que l'on divise par p!p!).

Tableau récapitulatif :

avec répétitionsans répétition
liste ordonnéepp-listes : np\displaystyle n^ppp-arrangements : Anp=n!(np)!\displaystyle A_n^p=\frac{n!}{(n-p)!}
non ordonnéehors programmecombinaisons : (np)=n!(np)!p!\displaystyle \binom{n}{p}=\frac{n!}{(n-p)!\,p!}