Combinatoire
Listes et arrangements
Question
La leçon précédente a compté les éléments de sans jamais dire ce que ces -uplets représentent. Or un code de cadenas, un tirage de boules, un mot de lettres, une grille de loto : ces objets, en apparence sans rapport, se ramènent tous au même modèle ensembliste. Lequel, et de quel vocabulaire a-t-on besoin pour le nommer une fois pour toutes ?
Définition 1 : p-liste
Soit un ensemble non vide. On appelle -liste de tout élément de .
Proposition 1
Soient un ensemble fini à éléments et . Le nombre de -listes (ou -uplets) de est .
Démonstration :
C'est une reformulation du corollaire de la leçon précédente : les -listes de correspondent par définition aux éléments de , et .
Exemple :
Un octet est une suite de chiffres binaires : c'est une -liste de . Il y en a — d'où les valeurs que peut coder un octet. Et si l'on s'interdisait de réutiliser deux fois le même symbole, combien en resterait-il ?
Question
Dans une -liste, rien n'interdit de reprendre plusieurs fois le même élément. Mais beaucoup de situations l'interdisent : on ne tire pas deux fois la même boule d'une urne sans remise, un coureur n'occupe pas deux marches du podium. Comment le comptage est-il modifié lorsqu'on impose aux composantes d'être deux à deux distinctes ?
Définition 2 : p-arrangement
Soient un ensemble fini non vide et . On appelle -arrangement de tout -uplet d'éléments distincts de .
Remarque :
Les -arrangements sont les -listes sans répétition : on s'interdit de prendre deux fois le même élément.
Exemple :
Soit une urne contenant boules numérotées de à .
- Si l'on tire successivement boules sans remise, alors chaque tirage est un -arrangement de .
- En revanche, si l'on tire successivement boules avec remise, alors chaque tirage est une -liste de .
Dans les deux cas, comme au tiercé, l'ordre a de l'importance : tirer les mêmes boules dans un ordre différent donne deux tirages distincts. Si l'on souhaite ignorer l'ordre du tirage, il faut ne compter qu'une seule fois tous les tirages correspondant au même ensemble : c'est ce que nous ferons plus loin avec les « parties ».
Test 1 : Listes ou arrangements ?
Le nombre de -listes d'un ensemble à éléments est .
Question
Compter les -listes fut immédiat : choix pour chaque composante, indépendamment des autres. Pour un -arrangement, le premier choix restreint le deuxième, qui restreint le troisième… Les choix ne sont plus indépendants : le produit tombe. Que devient le compte ?
Théorème 1
Soient un ensemble fini non vide de cardinal et . Le nombre de -arrangements de est
Remarque :
Si , il n'existe aucun -arrangement (on ne peut pas tirer plus d'éléments qu'il n'y en a dans l'ensemble). La notation traditionnelle n'est plus guère utilisée.
Démonstration :
On montre par récurrence sur la propriété : « ».
- Pour , le résultat est immédiat : les -arrangements de sont les -uplets avec , il y en a .
- Soit ; on suppose que la propriété est vraie. Soit . L'ensemble des -arrangements de est l'union disjointe, pour , des ensembles de -listes où est un -arrangement de (ensemble à éléments). Ainsi
Remarque :
Intuitivement, on dispose de possibilités pour le premier élément ; pour chacun de ces choix, il reste éléments, donc possibilités pour le deuxième, soit possibilités pour les deux premiers. Pour le troisième élément, les deux premiers étant fixés, il reste possibilités, soit possibilités. Et ainsi de suite : pour le -ième élément, il reste possibilités. Au total, il y a donc possibilités pour le choix ordonné de éléments sans répétition.
Test 2 : Tirer plus que l'on n'a
Un ensemble à éléments ne possède aucun -arrangement.
Exercice 1 : Une course
Une course oppose concurrents, dont Hicham.
- Combien y a-t-il de podiums possibles ?
- Combien y a-t-il de podiums possibles où Hicham est premier ?
- Combien y a-t-il de podiums possibles dont Hicham fait partie ?
Solution :(cliquer pour afficher)
Un podium est la donnée ordonnée des trois premiers concurrents, deux à deux distincts : c'est un -arrangement de l'ensemble des concurrents.
1. Le nombre de podiums est
2. Si Hicham est premier, la première place est imposée ; il reste à choisir les deuxième et troisième places, deux à deux distinctes, parmi les autres concurrents. C'est un -arrangement de :
3. Notons , , les ensembles de podiums où Hicham occupe respectivement la première, la deuxième et la troisième place. Ces trois ensembles sont deux à deux disjoints (Hicham n'occupe qu'une place) et leur réunion est l'ensemble des podiums dont il fait partie. Le raisonnement du 2. vaut pour chacun d'eux : une fois la place de Hicham fixée, les deux autres forment un -arrangement des concurrents restants, d'où pour .
D'après la formule du cardinal d'une union disjointe,
Permutations
Question
Un -arrangement prélève éléments d'un ensemble et les ordonne. Que se passe-t-il au cas limite où l'on prélève tout — c'est-à-dire ? Il ne reste alors plus rien à choisir : seul demeure l'ordre dans lequel on range les éléments. Combien d'ordres différents un ensemble fini admet-il ?
Définition 3 : Permutation
Soit un ensemble de cardinal . On appelle permutation de tout -arrangement de .
On note l'ensemble des permutations de .
Remarque :
Si , les permutations de sont les -arrangements de , c'est-à-dire les listes de tous les éléments de sans répétition.
Remarque :
Effectuer une permutation sur un ensemble, c'est changer l'ordre de ses éléments. Les permutations sont en fait exactement les bijections de sur lui-même. Lorsque l'on compte les éléments de , on leur attribue un ordre (par la bijection de sur ) ; une permutation revient simplement à « changer cet ordre » par une bijection.
Théorème 2
Si est un ensemble fini non vide de cardinal , alors il y a permutations de : .
Démonstration :
Le nombre de permutations de est le nombre de -arrangements de , c'est-à-dire
Test 3 : Permutations et bijections
Il y a autant de permutations d'un ensemble fini que de bijections de sur lui-même.
Exercice 2 : Anagrammes
Lorsqu'on permute les lettres d'un mot, on obtient une anagramme de ce mot.
- Combien y a-t-il d'anagrammes du mot MATHS ?
- Combien y a-t-il d'anagrammes du mot ENSEMBLE ?
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Le mot MATHS comporte lettres deux à deux distinctes. Une anagramme est un rangement de ces lettres, c'est-à-dire une permutation de l'ensemble . Il y en a
2. Le mot ENSEMBLE comporte lettres, mais la lettre E y figure trois fois : les rangements ne sont plus tous distincts en tant que mots, et l'on ne peut pas répondre .
Distinguons artificiellement les trois E en les indexant : . On dispose alors de lettres deux à deux distinctes, dont les rangements sont les permutations d'un ensemble à éléments : il y en a . Notons cet ensemble de mots indexés, et l'ensemble des anagrammes cherchées.
Soit l'application qui efface les indices. Elle est surjective : toute anagramme s'obtient en indexant ses E d'une manière ou d'une autre. De plus, pour une anagramme fixée, les antécédents de sont exactement les mots obtenus en répartissant les étiquettes sur les trois positions occupées par un E : il y a autant d'antécédents que de permutations de , soit . Chaque fibre a donc pour cardinal .
Ces fibres sont deux à deux disjointes et recouvrent , d'où
Ainsi
Combinaisons
Question
Les -arrangements distinguent de . Mais lorsqu'on tire trois boules d'un seul geste, ou qu'on désigne une délégation de trois élèves, l'ordre ne signifie plus rien : ces deux tirages sont le même. Comment compter des objets dont on veut précisément oublier l'ordre — et le prix de cet oubli est-il calculable ?
Définition 4 : p-combinaison
Soit un ensemble fini non vide. Une -combinaison de est une partie de à éléments distincts.
Remarque :
Par définition, il n'y a pas d'ordre dans un ensemble et tous les éléments y sont deux à deux distincts. Ainsi, les -combinaisons, à l'instar des -arrangements, sont constituées d'éléments deux à deux distincts ; la différence est que les -arrangements prennent en compte l'ordre, alors qu'il est indifférent pour les combinaisons. À une -combinaison correspondent donc autant de -arrangements qu'il y a de façons de réordonner ses éléments, soit (le nombre de permutations de éléments). Il y a donc fois plus de -arrangements que de -combinaisons, ce qui donne la formule
Remarque :
Le principe de comptage précédent se formalise par le lemme des bergers : pour compter les moutons d'un pré, le plus simple est de compter le nombre de pattes et de diviser par . Formellement : si est un ensemble non vide admettant une partition telle que chaque ait exactement éléments, alors possède éléments. Autrement dit : si est une application surjective de sur telle que , alors . Les deux énoncés sont équivalents, et la preuve s'écrit directement avec le cardinal d'une partition (union disjointe).
Exemple :
Dans un jeu de cartes, une main de cartes est une -combinaison : la main ne change pas selon l'ordre où les cartes ont été distribuées. En revanche, la même distribution carte par carte, en notant l'ordre d'arrivée, serait un -arrangement. Combien de fois plus d'arrangements que de mains, exactement ?
Théorème 3
Soient un ensemble fini à éléments et . Le nombre de parties de à éléments est
qui se lit « parmi ».
Démonstration :
On note l'ensemble des -arrangements de , de cardinal . On définit sur une relation d'équivalence en convenant que deux -arrangements sont équivalents si et seulement s'ils possèdent les mêmes éléments. L'ensemble des classes d'équivalence forme une partition de , chaque classe contenant exactement arrangements. Il y a donc exactement classes d'équivalence, correspondant chacune à une partie à éléments parmi .
Test 4 : Dans quel sens divise-t-on ?
Pour un ensemble à éléments et , on a .
Exercice 3 : Tirages dans une urne
Une urne contient boules numérotées.
- On tire successivement et sans remise boules. Combien y a-t-il de tirages possibles ?
- Si les trois boules étaient tirées simultanément, sans tenir compte de l'ordre, combien y aurait-il de tirages possibles ?
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Un tirage successif sans remise de boules est un -arrangement de l'ensemble des boules :
2. Un tirage simultané ne retient que l'ensemble des boules obtenues : c'est une -combinaison de l'ensemble des boules, donc
On retrouve bien : chaque tirage simultané correspond aux ordres dans lesquels les trois mêmes boules auraient pu sortir successivement.
Remarque :
On considère le nombre de -arrangements (ou -listes sans répétition) lorsque l'ordre a de l'importance. Lorsque l'ordre n'a pas d'importance, on considère le nombre de parties à éléments (c'est-à-dire que l'on divise par ).
Tableau récapitulatif :
| avec répétition | sans répétition | |
|---|---|---|
| liste ordonnée | -listes : | -arrangements : |
| non ordonnée | hors programme | combinaisons : |