Propriétés du cardinal
Union disjointe et parties
Question
Compter un ensemble, c'est le mettre en bijection avec un segment d'entiers — un travail à reprendre intégralement pour chaque nouvel ensemble. Peut-on en faire l'économie lorsque l'ensemble se décompose en morceaux déjà comptés ? Commençons par le cas le plus simple : deux paquets n'ayant aucun élément en commun.
Proposition 1
Si et sont des ensembles finis d'union disjointe, alors est fini et
Remarque :
Preuve intuitive. Si possède éléments et en possède , on compte de à les éléments de , puis de à ceux de : au lieu de repartir de pour compter les éléments de , on poursuit le comptage à la suite de ceux de .
Démonstration :
- Premier cas. Si ou , le résultat est trivial.
- Deuxième cas. Par définition du cardinal, il existe deux bijections et . On définit alors
Cette application est injective. Soient dans .
- Si , alors par injectivité de .
- Si , alors par injectivité de , donc .
- Si et (ou l'inverse), alors tandis que : ces deux segments sont disjoints, donc .
Elle est aussi surjective :
- si , alors est un antécédent de par ;
- si , alors est un antécédent de par .
Donc est bijective, d'où .
Exemple :
Dans , les entiers pairs et les entiers impairs forment deux paquets sans élément commun dont la réunion est tout entier : il y en a de chaque, et l'on retrouve bien . Sur , le partage serait-il encore aussi équilibré ? Comment le démontrer ?
Test 1 : Sans hypothèse de disjonction
Si et sont deux ensembles finis, alors .
Exercice 1 : Union disjointe d'une famille finie
Soient et des ensembles finis deux à deux disjoints. Montrer que leur réunion est finie et que
Solution :(cliquer pour afficher)
Par récurrence sur .
Initialisation. Pour , l'égalité s'écrit .
Hérédité. Supposons le résultat acquis au rang et donnons-nous finis, deux à deux disjoints. Posons : par hypothèse de récurrence, est fini et .
Vérifions que . Si appartenait à cette intersection, il existerait tel que , et l'on aurait avec , ce qui contredit la disjonction deux à deux.
La proposition s'applique donc au couple :
Conclusion. Le résultat est vrai pour tout .
Question
Une partie d'un ensemble fini est-elle automatiquement finie ? L'intuition répond oui sans hésiter, mais la définition, elle, ne donne rien : elle fournit une bijection entre et un segment , et rien ne dit qu'une partie de hérite d'une bijection avec un segment. Il faut donc le démontrer — et il suffira de le faire sur le cas modèle , auquel tout ensemble fini se ramène.
Lemme 1
Soit un entier naturel non nul. Toute partie de est finie et de cardinal inférieur ou égal à .
Démonstration :
Par récurrence sur .
- Pour , le sous-ensemble est soit vide, soit égal à tout entier ; dans les deux cas, il est fini et de cardinal inférieur ou égal à .
- Supposons le résultat vrai pour un fixé, et considérons .
- Si , alors ; par hypothèse de récurrence, est finie et .
- Si , on pose , partie de . Alors est finie et . Comme , on obtient .
Par principe de récurrence, le résultat est vrai pour tout .
Proposition 2 : Cardinal d'une partie
Soient un ensemble fini et . Alors est fini et , avec égalité si et seulement si .
Remarque :
Cette propriété est très utile pour remplacer un raisonnement par double inclusion : il suffit de montrer une seule inclusion et l'égalité des cardinaux (finis) pour conclure à l'égalité des ensembles.
Démonstration :
Si , le résultat est clair. Sinon, et il existe une bijection . Alors est un sous-ensemble de (par croissance de l'image directe), donc fini avec (lemme précédent). Or puisque est une bijection, d'où .
Cas d'égalité. Le sens réciproque est évident. Pour le sens direct, si , alors ; comme est bijective, .
Exercice 2 : Le cas d'égalité, autrement
Soient un ensemble fini et tels que . En écrivant , redémontrer que .
Solution :(cliquer pour afficher)
Les deux parties et de sont finies d'après la proposition précédente, et elles sont disjointes de réunion . La proposition sur l'union disjointe donne donc
d'où puisque .
Or un ensemble de cardinal est en bijection avec , donc il est vide. Ainsi , c'est-à-dire . Avec l'inclusion de l'énoncé, on conclut .
Test 2 : Une inclusion et deux cardinaux
Soient un ensemble fini et une partie de telle que . Alors .
Complémentaire et crible
Question
Compter les éléments qui vérifient une propriété, ou compter ceux qui ne la vérifient pas : ce sont deux faces d'un même comptage. Souvent l'une des deux est nettement plus facile que l'autre — combien d'entiers de ne sont pas divisibles par ? Que coûte exactement le passage de l'un à l'autre ?
Proposition 3 : Cardinal du complémentaire
Si est un ensemble fini et , alors
où désigne le complémentaire de dans , c'est-à-dire .
Remarque :
Les éléments de sont tous les éléments de , sauf ceux de .
Démonstration :
On a et cette union est disjointe, donc .
Question
La formule de l'union disjointe exige que et n'aient aucun élément commun. Que devient-elle si les deux ensembles se recouvrent ? Autrement dit : les seuls nombres et suffisent-ils encore à déterminer , et sinon, quelle information manque-t-il ?
Théorème 1 : Formule du crible
Si et sont des ensembles finis, alors est fini et
Remarque :
Contrairement à l'union disjointe, il y a ici des éléments communs aux deux ensembles réunis : il existe des doublons, qu'il ne faut compter qu'une seule fois dans l'union. Lorsqu'on calcule , on compte chacun de ces doublons deux fois ; il faut donc les retrancher une fois pour obtenir le bon dénombrement, où désigne précisément le nombre de doublons.
Démonstration :
On écrit , union disjointe, d'où
Test 3 : Crible à trois ensembles
Si , et sont trois ensembles finis, alors
Exercice 3 : Divisibilité dans un segment
On note , puis l'ensemble des éléments de divisibles par et celui des éléments de divisibles par .
- Déterminer , et .
- Combien d'entiers de sont divisibles par ou par ?
- Combien d'entiers de ne sont divisibles ni par , ni par ?
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Soit . Les multiples de contenus dans sont exactement les entiers pour , et l'application est une bijection de sur cet ensemble (elle est injective car , et surjective par construction). Le cardinal cherché vaut donc :
Un entier est divisible par et par si et seulement s'il est divisible par (car et sont premiers entre eux), donc est l'ensemble des multiples de de et .
2. Les entiers divisibles par ou par forment . La formule du crible donne
3. Les entiers cherchés forment le complémentaire de dans , d'où
Produit cartésien
Question
Jusqu'ici, on a découpé un ensemble pour le compter : union disjointe, partie, complémentaire, crible. Mais un couple ne se découpe pas — il se fabrique, par deux choix successifs et indépendants. Combien de couples peut-on former de la sorte, et le comptage se ramène-t-il encore à une addition ?
Proposition 4 : Cardinal d'un produit cartésien
Si et sont des ensembles finis, alors est fini et
Remarque :
On peut interpréter le cardinal du produit cartésien comme une aire : si l'on place les éléments de sur un axe et ceux de sur un autre, le cardinal du produit cartésien correspond à la surface délimitée par et . La formule est « longueur largeur ». Cela se généralise à un plus grand nombre d'ensembles ; par exemple, le produit cartésien de trois ensembles correspond à un volume :
Démonstration :
On note et on procède par récurrence sur le cardinal de .
- Si , alors est vide et son cardinal est nul : la propriété est bien initialisée.
- On suppose le résultat vrai pour et on considère un ensemble de cardinal , que l'on écrit avec de cardinal . Les éléments de sont les couples avec et , donc
union disjointe. Ainsi
par hypothèse de récurrence. Or est de cardinal , car l'application est une bijection de sur . Donc , ce qui démontre l'hérédité.
- Conclusion. Par principe de récurrence, pour tous ensembles finis et , .
Test 4 : Un facteur vide
La formule reste valable lorsque l'un des deux ensembles est vide.
Corollaire 1
Soient un ensemble fini et . Alors .
Démonstration :
Notons et procédons par récurrence sur .
Initialisation. Pour , on a et .
Hérédité. Supposons pour un fixé. L'application
est bijective : elle est injective car deux -uplets égaux ont les mêmes composantes, et surjective car tout est l'image de . La proposition précédente donne alors
Conclusion. Le résultat est vrai pour tout .
Remarque :
Un -uplet s'écrit . Pour , on dispose de possibilités (autant que d'éléments dans ). Pour chaque choix de , on a possibilités pour , soit possibilités pour . Pour chaque choix de , on a encore possibilités pour , soit possibilités, et ainsi de suite. C'est le « volume » d'un hypercube de dimension et de côté .
Test 5 : Puissance ou multiple ?
Si est un ensemble fini de cardinal , alors .
Exercice 4
Un cadenas à code comporte molettes, chacune offrant positions de à . Combien y a-t-il de codes possibles ?
Solution :(cliquer pour afficher)
Notons l'ensemble des positions d'une molette : .
Un code est entièrement déterminé par la position de chacune des trois molettes, prises dans l'ordre : c'est donc un triplet d'éléments de . L'application qui à un code associe ce triplet est une bijection de l'ensemble des codes sur .
D'après le corollaire,
Il y a donc codes possibles.