Inversibilité et rang d'une matrice
Caractérisations de l'inversibilité
Question
L'inversibilité d'une matrice carrée est, telle qu'on l'a définie, une propriété d'existence : il faut exhiber une matrice vérifiant . C'est une condition coûteuse à vérifier et impossible à réfuter directement. Or représente un endomorphisme de , dont on sait déjà que la bijectivité se lit sur le noyau ou sur le rang. Que deviennent ces deux critères une fois traduits sur la matrice ?
Proposition 1 : Caractérisations de l'inversibilité
Soit . Alors :
- est inversible si et seulement si .
- est inversible si et seulement si , c'est-à-dire :
Démonstration :
Soit l'endomorphisme canoniquement associé à .
- est inversible si et seulement si est bijective, ce qui est équivalent à , c'est-à-dire .
- est inversible si et seulement si est bijective, ce qui est équivalent à est injective, c'est-à-dire .
Remarque :
On note les matrices colonnes de . Soit ; on pose . Alors
Donc est inversible si et seulement si ses colonnes forment une famille libre.
Exemple :
Une matrice carrée ayant une colonne nulle n'est jamais inversible, et il en va de même d'une matrice ayant deux colonnes égales : dans les deux cas la famille des colonnes est liée. Ainsi et sont non inversibles, sans le moindre calcul. Mais comment trancher lorsque rien ne saute aux yeux ?
Test 1 : Colonnes et bases
Une matrice est inversible si et seulement si la famille de ses colonnes est une base de .
Test 2 : Rang maximal et inversibilité
Soit . Si , alors est inversible.
Exercice 1
Soit .
Montrer que est inversible en déterminant son noyau.
Solution :(cliquer pour afficher)
Soit . On a
La première équation donne et la troisième . En reportant dans la deuxième :
donc , puis et . Ainsi et, d'après la caractérisation précédente, est inversible.
On notera qu'aucune des trois colonnes n'est nulle et qu'aucune n'est visiblement combinaison des autres : ici, seul le calcul permettait de conclure.
Inverse à droite et inversibilité
Question
Dans un anneau quelconque, un élément peut admettre un inverse à droite sans être inversible : la définition exige les deux égalités et . Mais est l'anneau des endomorphismes d'un espace de dimension finie, où surjectivité et injectivité s'entraînent l'une l'autre. Une seule des deux vérifications suffirait-elle ?
Proposition 2 : Inversibilité et inverse à droite
Soient .
Si , alors est inversible et .
Démonstration :
Soient et les endomorphismes canoniquement associés à et respectivement.
On a , où désigne la base canonique de .
Si , alors . Alors est surjective. Or est un endomorphisme en dimension finie, donc est bijective et .
Ainsi est inversible et .
Remarque :
La proposition est bien sûr symétrique : si , alors en échangeant les rôles de et on obtient que est inversible d'inverse , donc est inversible d'inverse . En pratique : une seule des deux égalités est à vérifier.
Ce résultat est propre à la dimension finie. Il tombe en défaut dans un anneau d'endomorphismes en dimension infinie : sur , l'application et l'application vérifient , alors que n'est pas injective.
Test 3 : Une égalité en entraîne une autre
Soient telles que . Alors .
Test 4 : Inverse à droite entre matrices rectangulaires
Soient et telles que . Alors est inversible.
Exercice 2
Soit telle que
Montrer que est inversible et exprimer en fonction de .
Solution :(cliquer pour afficher)
On isole dans la relation donnée :
Le facteur commute avec , mais ce n'est même pas nécessaire ici : en divisant par ,
D'après la proposition, est inversible et
La méthode est générale : dès qu'on dispose d'un polynôme annulateur de de terme constant non nul, on factorise dans la relation et on lit l'inverse.
Rédaction — Montrer qu'une matrice carrée est inversible :
Trois routes, à choisir selon la forme de l'énoncé.
Route 1 — par le noyau. Résoudre le système homogène et montrer qu'il n'admet que la solution nulle. À privilégier quand est donnée explicitement et de petite taille.
Route 2 — par le rang. Échelonner et vérifier qu'on obtient pivots, c'est-à-dire . À privilégier quand on veut en outre le rang, ou quand la taille est grande.
Route 3 — par un inverse à droite. Exhiber telle que ; il est alors inutile de vérifier . À privilégier quand l'énoncé fournit une relation algébrique satisfaite par (relation polynomiale, nilpotence, …) : on isole et on factorise par .
Exercice 3
Soit une matrice nilpotente : il existe tel que .
Montrer que est inversible et déterminer son inverse.
Solution :(cliquer pour afficher)
Posons . Le produit se télescope :
puisque .
D'après la proposition, est inversible et
C'est la version matricielle de la somme d'une série géométrique — la nilpotence remplaçant ici toute question de convergence.
Rang et multiplication par une matrice inversible
Question
Le rang mesure la « taille » de l'image. Multiplier par une autre matrice modifie évidemment ses coefficients, et en général son rang : multiplier par la matrice nulle l'anéantit. Mais si le facteur est inversible, il ne fait que réécrire la même application dans d'autres coordonnées. Le rang doit-il alors rester inchangé — et si oui, est-ce l'image ou le noyau qui est préservé selon le côté où l'on multiplie ?
Proposition 3 : Multiplication par une matrice inversible
Soient , et . Alors :
- et .
- et .
Démonstration :
Soient , et les applications canoniquement associées à , et respectivement.
- On a
donc et .
- On a
car est injective : pour tout , .
Donc et .
Exemple :
Prenons et , qui est inversible. Alors : la matrice a changé, mais son rang vaut toujours et son image est toujours . En revanche diffère de : la multiplication à droite préserve l'image, pas le noyau.
Test 5 : Produit quelconque et rang
Pour toutes matrices , on a .
Corollaire 1
Les opérations élémentaires conservent le rang.
Démonstration :
Rappelons qu'à chaque opération élémentaire sur les lignes d'une matrice de — transposition , dilatation avec , transvection avec — est associée une matrice élémentaire , inversible, telle que la matrice obtenue soit .
De même, à chaque opération élémentaire sur les colonnes est associée une matrice élémentaire , inversible, telle que la matrice obtenue soit .
Soit la matrice déduite de par une opération élémentaire.
- Si l'opération porte sur les lignes, avec , donc d'après le point 2 de la proposition.
- Si l'opération porte sur les colonnes, avec , donc d'après le point 1.
Une suite finie d'opérations élémentaires s'obtient en itérant ce raisonnement : une récurrence immédiate sur le nombre d'opérations montre que le rang est conservé à chaque étape, donc à l'arrivée.
Test 6 : Ce que préservent les opérations sur les lignes
Une opération élémentaire sur les lignes de ne modifie pas .
Rédaction — Calculer le rang d'une matrice :
Soit .
Étape 1. Échelonner par opérations élémentaires sur les lignes (et, si c'est commode, sur les colonnes : les deux conservent le rang).
Étape 2. Compter les pivots de la matrice échelonnée obtenue, c'est-à-dire le nombre de ses lignes non nulles. Le rang d'une matrice échelonnée est ce nombre de pivots.
Étape 3. Conclure : est ce nombre, puisque les opérations élémentaires conservent le rang.
Étape 4 (souvent demandée dans la foulée). En déduire par le théorème du rang. Si l'on veut lui-même, la matrice échelonnée est déjà le bon point de départ : elle a le même noyau que .
Exercice 4
On pose
- Déterminer .
- En déduire .
Solution :(cliquer pour afficher)
- Échelonnons par opérations sur les lignes. Avec et :
La matrice échelonnée obtenue a deux lignes non nulles, donc deux pivots (en positions et ) : son rang vaut . Les opérations élémentaires conservant le rang,
- Ici , donc colonnes. Le théorème du rang matriciel donne
On peut le confirmer sans calcul supplémentaire : la deuxième colonne vaut deux fois la première, et la quatrième vaut fois la troisième plus — plus simplement, deux relations indépendantes entre les colonnes correspondent bien à un noyau de dimension .
Exercice 5
Soient , et .
Montrer que .
Solution :(cliquer pour afficher)
On applique deux fois la proposition, en découpant le produit.
D'abord, est le produit de par la matrice inversible , donc d'après le point 1 :
Ensuite, est le produit à gauche de par la matrice inversible , donc d'après le point 2 :
En combinant : .
Ce résultat est à retenir : il dit que le rang est insensible à toute réécriture de l'application dans d'autres bases au départ et à l'arrivée. C'est le point de départ de la classification des matrices à équivalence près.