Matrice d'une application linéaire
Matrice d'une application linéaire
Question
Une application linéaire est entièrement déterminée par les images des vecteurs d'une base de : c'est le théorème de détermination d'une application linéaire. Or chacun de ces vecteurs de se code, dans une base de , par une colonne de scalaires. Que reste-t-il de si l'on range ces colonnes côte à côte ? Toute l'information, ou seulement une partie ?
Définition 1 : Matrice d'une application linéaire
Soient une base de , une base de et .
On appelle matrice de dans les bases et la matrice
Remarque :
On pose . Pour tout , on pose . Ainsi
Remarque :
Retenir la règle de lecture : une colonne par vecteur de la base de départ, une ligne par vecteur de la base d'arrivée. La matrice a donc lignes et colonnes — l'ordre des dimensions est inversé par rapport à l'écriture .
Exemple :
Pour et une base de , on a , puisque pour tout . En revanche, si l'on prend deux bases différentes et de , la matrice n'est plus du tout. Que vaut-elle alors ?
Test 1 : Lecture des colonnes
La -ième colonne de est formée des coordonnées de dans la base .
Exercice 1
Déterminer les matrices, dans les bases canoniques, des applications linéaires suivantes :
Solution :(cliquer pour afficher)
- On a . On remarque que :
- On a , , et , donc
Matrice d'un endomorphisme
Définition 2 : Matrice d'un endomorphisme
Soient une base de et .
On appelle matrice de dans la base la matrice de dans les bases et . On note
Remarque :
- La matrice d'un endomorphisme dans une base est une matrice carrée.
- Si , on dit que la matrice représente dans la base .
Exercice 2
Soient et .
Déterminer la matrice de dans la base canonique .
Solution :(cliquer pour afficher)
On a et , ainsi
Un dictionnaire entre applications linéaires et matrices
Question
On sait maintenant fabriquer une matrice à partir d'une application linéaire. Deux questions se posent aussitôt. Cette correspondance perd-elle de l'information : deux applications distinctes peuvent-elles avoir la même matrice ? Et toute matrice est-elle atteinte ? Autrement dit : le dictionnaire est-il un vrai dictionnaire, et respecte-t-il les opérations ?
Proposition 1 : Isomorphisme entre ℒ(E,F) et ℳₚ,ₙ(𝕂)
Soient une base de et une base de . Alors l'application
est un isomorphisme.
Démonstration :
- Soient et . On note et , et on pose
Soit . On a
Ainsi
donc . Alors est une application linéaire.
-
Soit tel que . Alors pour tout , donc . Donc , d'où est injective.
-
Comme , est un isomorphisme.
Remarque :
L'application est un isomorphisme. En particulier :
- Pour tout , il existe une unique application telle que .
- Pour tous , si , alors .
Test 2 : Même matrice, même application ?
Si vérifient pour certaines bases de et de , alors .
Question
Le dictionnaire est établi, mais il serait sans intérêt s'il ne servait qu'à ranger des nombres. Le vrai enjeu est calculatoire : si code et si code , l'objet code-t-il quelque chose de reconnaissable ?
Proposition 2 : Traduction matricielle de l'égalité y = u(x)
Soient une base de , une base de et . Soit .
On pose , et . Alors :
En particulier :
Démonstration :
On note et . On pose
On a
Rédaction — Calculer u(x) matriciellement :
Pour calculer l'image d'un vecteur par à l'aide d'une matrice :
Étape 1. Écrire (une colonne par ).
Étape 2. Écrire — attention, les coordonnées de dans , pas dans une autre base.
Étape 3. Calculer le produit .
Étape 4. Relire comme une colonne de coordonnées dans : le vecteur est .
Les étapes 2 et 4 sont celles que l'on oublie quand les bases ne sont pas canoniques.
Exercice 3
Soit dont la matrice dans les bases au départ et (base canonique) à l'arrivée est
Calculer .
Solution :(cliquer pour afficher)
Étape 2. On décompose dans . On cherche tel que , c'est-à-dire
donc .
Étape 3. .
Étape 4. La base d'arrivée est la base canonique, donc .
Remarquons que le calcul aurait été faux si l'on avait posé : la colonne d'entrée se lit toujours dans la base de départ de la matrice.
Matrice d'une composée
Question
L'ensemble n'est pas seulement un espace vectoriel : c'est un anneau, dont la multiplication est la composition. Le dictionnaire précédent traduit l'addition et la multiplication externe. Traduit-il aussi la composition — et si oui, en quelle opération sur les matrices ?
Proposition 3 : Matrice d'une composée
Soient une base de , une base de , un -espace vectoriel de dimension finie et une base de .
Soient et . Alors :
Démonstration :
On pose , et . Soit . On a
Or .
Ainsi la -ième colonne de la matrice est égale à la -ième colonne de la matrice . D'où
Remarque :
- La matrice est la -ième colonne de la matrice .
- La matrice est la -ième colonne de la matrice .
Test 3 : Ordre des facteurs
Pour et , on a .
Corollaire 1
Soit une base de . Pour tous :
Démonstration :
Il suffit d'appliquer la proposition précédente avec et : elle donne
c'est-à-dire, avec la notation des endomorphismes, .
Remarque :
- L'application est un morphisme d'anneaux.
- .
Exercice 4
On considère
Déterminer la matrice de dans les bases canoniques, de deux façons : par calcul direct de , puis par la formule de la composée.
Solution :(cliquer pour afficher)
Calcul direct. Pour tout :
d'où
Par la formule. On a et . Alors
Les deux méthodes coïncident. Noter que le produit , lui, n'est même pas défini.
Caractérisations matricielles
Question
La bijectivité de est une propriété abstraite : elle parle d'antécédents. L'inversibilité de est une propriété calculatoire : elle se teste par pivot de Gauss. Le dictionnaire échange-t-il ces deux notions ? Et si oui, sous quelle hypothèse sur les dimensions — car une matrice non carrée n'a aucune chance d'être inversible.
Proposition 4 : Caractérisation matricielle de la bijectivité
Supposons que et ont la même dimension. Soient une base de et une base de .
Une application est bijective si et seulement si est inversible. Dans ce cas :
Démonstration :
- On suppose que est bijective. On a
De même, on a . Donc est inversible et .
- Réciproquement, on suppose que est inversible. Soit tel que . On a , donc
Alors . Or , donc est bijective et .
Test 4 : Bijectivité sans hypothèse sur les dimensions
Soient et deux espaces de dimensions finies quelconques, et des bases de et , et . Alors est bijective si et seulement si est inversible.
Corollaire 2
Soient une base de et . Alors est un isomorphisme si et seulement si est inversible, et on a :
Démonstration :
On applique la proposition précédente avec et : l'hypothèse est trivialement vérifiée. On obtient que est bijective — c'est-à-dire, étant un endomorphisme, que est un isomorphisme de — si et seulement si est inversible, et dans ce cas
Exercice 5
Soit défini par .
Montrer que est un automorphisme de et déterminer .
Solution :(cliquer pour afficher)
Dans la base canonique , on a et , donc
Cherchons l'inverse de par la méthode du pivot. Le système donne, par , puis . Ainsi est inversible et
D'après le corollaire, est un automorphisme de et , c'est-à-dire
Vérification : .
Question
Décider qu'une famille de vecteurs est une base demande en principe deux vérifications : la liberté et le caractère générateur. En dimension finie, on sait déjà qu'une seule des deux suffit quand le cardinal est bon. Peut-on aller plus loin et remplacer ce travail par un simple calcul sur une matrice ?
Proposition 5 : Caractérisation matricielle des bases
Soient une base de et une famille de vecteurs de de cardinal .
Alors est une base de si et seulement si la matrice est inversible.
Démonstration :
On pose . Soit tel que pour tout . On a
est une base de si et seulement si est bijective, ce qui est équivalent à est inversible, c'est-à-dire est inversible.
Test 5 : Famille libre et matrice inversible
Soient de dimension , une base de et une famille libre de vecteurs de . Alors est inversible.
Exercice 6
Dans , on pose , et .
Montrer que est une base de .
Solution :(cliquer pour afficher)
La famille est de cardinal . Sa matrice dans la base canonique est
Échelonnons :
La matrice échelonnée obtenue est triangulaire supérieure à coefficients diagonaux tous non nuls, donc est inversible. D'après la caractérisation matricielle des bases, est une base de .