Matrices équivalentes, rang et matrices extraites
Convention :
Sauf mention contraire, désigne un -espace vectoriel de dimension et un -espace vectoriel de dimension .
Une forme normale pour le rang
Question
Le rang d'une application linéaire ne dépend d'aucune base : c'est un invariant. Sa matrice, elle, change avec les bases — et l'on a vu à la leçon précédente qu'on pouvait la simplifier considérablement en choisissant bien. Jusqu'où peut-on aller ? Existe-t-il, parmi toutes les matrices représentant une même application, une matrice la plus simple possible, et qui ne dépendrait que du rang ?
Notation :
Soient et . On note la matrice de définie par blocs :
où désigne la matrice identité de taille .
Remarque :
- , car les premières colonnes forment une famille libre et les autres sont nulles.
- Lorsqu'il n'y a pas d'ambiguïté sur la taille, on note simplement .
Exemple :
Pour , et :
Aux deux extrémités : est la matrice nulle et . Ces matrices sont les plus simples qu'on puisse imaginer à rang fixé. Toute matrice de rang de se ramène-t-elle vraiment à celle-là ?
Question
Reprenons le problème du côté des applications linéaires, où il est plus lisible. Si est de rang , son noyau est de dimension et son image de dimension : l'espace de départ se scinde en une partie « écrasée » et une partie « transportée fidèlement ». Peut-on choisir les deux bases de sorte que envoie simplement les premiers vecteurs sur les premiers, et les autres sur ?
Proposition 1 : Représentation canonique d'une application linéaire de rang r
Soient et deux -espaces vectoriels de dimensions respectives et , et de rang . Alors il existe une base de et une base de telles que
Démonstration :
Puisque , le théorème du rang donne . Soit une base de , que l'on complète en une base de . On a alors
Pour tout , on pose . Montrons que la famille est libre. Soient tels que . Alors
donc . La famille étant libre, on en déduit .
On complète alors en une base de . Par construction :
donc .
Test 1 : Une forme normale toujours atteignable
Toute application linéaire de rang entre deux espaces de dimensions finies admet une représentation matricielle égale à , pour un choix convenable des bases au départ et à l'arrivée.
Matrices équivalentes
Question
Deux matrices représentant une même application linéaire dans des couples de bases différents sont reliées par la formule . Cette relation entre matrices mérite un nom et une étude propre : quelles matrices peut-on relier ainsi, et que partagent-elles nécessairement ?
Définition 1 : Matrices équivalentes
Soient . On dit que est équivalente à s'il existe et telles que
Remarque :
La relation « être équivalente à » est une relation d'équivalence sur .
Exemple :
Deux matrices représentant la même application linéaire dans deux couples de bases sont équivalentes : c'est exactement la formule de la leçon précédente, avec et . La réciproque est-elle vraie — deux matrices équivalentes représentent-elles toujours une même application ?
Exercice 1
Montrer que la relation « être équivalente à » est bien une relation d'équivalence sur .
Solution :(cliquer pour afficher)
Réflexivité. Pour , on a avec et , donc est équivalente à .
Symétrie. Supposons équivalente à : il existe et telles que . En multipliant à gauche par et à droite par :
avec et : est équivalente à .
Transitivité. Supposons et avec et . Alors
et , comme produits de matrices inversibles : est équivalente à .
La relation est donc réflexive, symétrique et transitive.
Question
Le rang est visiblement préservé par équivalence, puisque multiplier par des matrices inversibles ne le change pas. Mais la question intéressante est la réciproque : le rang suffit-il à décider si deux matrices sont équivalentes ? Autrement dit, le rang est-il un invariant complet — un seul nombre qui classe toutes les matrices d'une taille donnée ?
Proposition 2 : Caractérisation du rang par équivalence
Soit .
- est de rang si et seulement si est équivalente à .
- Deux matrices de sont équivalentes si et seulement si elles ont le même rang.
Démonstration :
Montrons le premier point.
- Supposons . Soit l'application linéaire canoniquement associée à , de sorte que . D'après la proposition précédente, il existe une base de et une base de telles que . En notant et les bases canoniques de et , la formule de changement de bases donne
c'est-à-dire avec et . Donc est équivalente à .
- Réciproquement, supposons qu'il existe et telles que . La multiplication à gauche et à droite par des matrices inversibles conservant le rang, on obtient
Montrons le second point. Soient .
-
Supposons équivalente à : avec et . La multiplication par des matrices inversibles conservant le rang, .
-
Réciproquement, supposons . D'après le premier point, il existe et telles que
De la première égalité on tire , d'où
avec et . Donc est équivalente à .
Remarque :
Le rang est donc un invariant complet de la relation d'équivalence : à taille fixée, les classes d'équivalence sont exactement les ensembles de matrices de rang donné, et il y en a , indexées par . La matrice est le représentant privilégié de sa classe.
Test 2 : Un seul facteur inversible suffit-il ?
Soient de même rang. Alors il existe telle que .
Exercice 2
Soit de rang .
Montrer qu'il existe et , toutes deux de rang , telles que .
Solution :(cliquer pour afficher)
D'après la caractérisation du rang par équivalence, il existe et telles que
Il suffit donc de factoriser . Posons
Le produit par blocs donne
Posons alors et . On a
Il reste à calculer les rangs. Les colonnes de sont les premières colonnes de , donc libres : . Comme est inversible, la multiplication à gauche conserve le rang, d'où . De même les colonnes de engendrent , donc , et la multiplication à droite par inversible conserve le rang : .
Rang des lignes, rang des colonnes
Question
Tout ce qu'on a construit privilégie les colonnes : l'image est engendrée par les colonnes, le rang est le rang de la famille des colonnes. Ce choix vient de la convention d'écriture , pas des mathématiques. Que se passe-t-il si l'on regarde les lignes — obtient-on un second nombre, en général différent, ou le même ?
Corollaire 1 : Rang de la transposée
Pour toute matrice , on a
Démonstration :
Posons . Il existe et telles que . Par transposition :
avec et . Donc est équivalente à , d'où .
Remarque :
Le rang d'une matrice est égal au rang de la famille de ses vecteurs colonnes, et aussi au rang de la famille de ses vecteurs lignes.
Remarque :
Ce résultat est loin d'être évident : les colonnes vivent dans et les lignes dans , deux espaces qui n'ont a priori rien à voir, et qui n'ont même pas la même dimension en général. Que deux familles de vecteurs logées dans des espaces différents engendrent des sous-espaces de même dimension est un fait remarquable — et c'est la forme normale qui l'explique, puisqu'elle est manifestement symétrique par transposition.
Conséquence pratique immédiate : pour calculer un rang, on peut échelonner au choix par lignes ou par colonnes, et travailler dans le sens le plus commode.
Test 3 : Lignes et colonnes à égalité
Le rang d'une matrice est égal au rang de la famille de ses vecteurs lignes.
Exercice 3
Déterminer le rang de
Solution :(cliquer pour afficher)
Ici les lignes se lisent mieux que les colonnes : ce sont quatre vecteurs de , et deux relations sautent aux yeux. Notons les lignes.
Donc
Les vecteurs et ne sont pas colinéaires, donc est libre et le rang de la famille des lignes vaut .
D'après le corollaire, le rang d'une matrice est le rang de la famille de ses lignes, donc
Passer par les colonnes aurait demandé d'échelonner trois vecteurs de : nettement plus long pour la même conclusion.
Matrices extraites
Vocabulaire :
Soit . On appelle sous-matrice (ou matrice extraite) de toute matrice obtenue à partir de en supprimant certaines lignes et certaines colonnes.
Question
Une matrice extraite ne retient qu'un fragment de l'information contenue dans . Il paraît raisonnable qu'elle ne puisse pas être « plus riche » que elle-même. Mais comment le démontrer proprement, alors que supprimer des lignes et des colonnes en même temps détruit à la fois la structure des colonnes et celle des lignes ?
Proposition 3 : Rang d'une sous-matrice
Soient et une sous-matrice de . Alors
Démonstration :
Commençons par le cas de la suppression d'une seule ligne ou d'une seule colonne.
- Si est obtenue en supprimant une colonne de , alors les colonnes de forment une sous-famille des colonnes de , donc
- Si est obtenue en supprimant une ligne de , alors les lignes de forment une sous-famille des lignes de ; le rang d'une matrice étant égal au rang de ses lignes, on a encore .
Pour le cas général, on raisonne par récurrence sur . Pour , , on note la propriété : « pour toute matrice avec , toute sous-matrice de vérifie ».
- Initialisation. Pour , les matrices concernées sont de taille ou ; toute sous-matrice s'obtient en supprimant une seule ligne ou une seule colonne, cas déjà traité.
- Hérédité. Supposons vraie et soit avec . Soit une sous-matrice de . Si s'obtient en supprimant une seule ligne ou une seule colonne, le résultat est acquis. Sinon, est une sous-matrice d'une matrice intermédiaire , obtenue à partir de en supprimant une seule ligne ou une seule colonne. La matrice vérifie alors la condition de , donc
La propriété est ainsi établie pour toute matrice.
Test 4 : Supprimer une ligne est-il anodin ?
Supprimer une ligne d'une matrice ne modifie pas son rang.
Test 5 : Minorer un rang par une extraction
Si admet une sous-matrice carrée inversible de taille , alors .
Question
On sait maintenant minorer le rang en exhibant une sous-matrice inversible. Cette minoration est-elle optimale ? Autrement dit, peut-on toujours trouver une sous-matrice inversible dont la taille atteigne exactement le rang — auquel cas le rang se lirait entièrement sur les matrices extraites.
Proposition 4 : Rang et sous-matrices inversibles
Soit non nulle. Le rang de est la taille maximale des sous-matrices carrées inversibles extraites de .
Démonstration :
Posons .
- Montrons qu'il existe une sous-matrice carrée inversible de taille . Les colonnes de engendrent , qui est de dimension ; d'après le théorème de la base extraite, on peut en extraire une famille libre . La matrice formée de ces colonnes est de rang . Le rang de étant aussi le rang de ses lignes, on peut de même extraire de une famille libre de lignes, ce qui fournit une sous-matrice de , carrée de taille et de rang , donc inversible.
- Soit maintenant une sous-matrice carrée inversible de , de taille . D'après la proposition précédente,
Le rang de est donc bien la taille maximale des sous-matrices carrées inversibles de .
Test 6 : Et si la matrice est nulle ?
Pour toute matrice , le rang de est la taille maximale des sous-matrices carrées inversibles extraites de .
Test 7 : Une extraction optimale existe
Soit non nulle de rang . Alors il existe au moins une sous-matrice carrée de taille extraite de qui est inversible.
Rédaction — Encadrer le rang par les matrices extraites :
Pour déterminer sans échelonner, on procède par double inégalité.
Étape 1 — minorer. Exhiber une sous-matrice carrée inversible de taille (choisir des lignes et des colonnes où le calcul est simple). On obtient .
Étape 2 — majorer. Exhiber des relations linéaires entre les lignes (ou entre les colonnes) : si toutes les lignes sont combinaisons de d'entre elles, alors .
Étape 3 — conclure. Si les deux étapes donnent le même , alors .
Cette méthode est particulièrement efficace quand la matrice contient des paramètres : les relations entre lignes se lisent souvent à vue, et il suffit d'une petite sous-matrice inversible pour verrouiller la minoration.
Exercice 4
Déterminer le rang de
puis en déduire si est inversible.
Solution :(cliquer pour afficher)
Minoration. Gardons les lignes et et les colonnes et : on extrait
Ses deux colonnes et ne sont pas colinéaires, donc est de rang et par conséquent inversible. D'après la proposition, .
Majoration. Notons les lignes de . On a , donc
et le rang de la famille des lignes est au plus . Le rang d'une matrice étant celui de ses lignes, .
Conclusion. .
En particulier , donc n'est pas inversible d'après la caractérisation de l'inversibilité par le rang.