Équiprobabilité
Le théorème de la leçon précédente ramène la donnée d'une probabilité à celle de nombres . Mais qui les fournit ? Lorsque toutes les probabilités des issues sont égales, la situation est dite équiprobable. Ce modèle est le cadre naturel de nombreuses expériences aléatoires classiques : lancer de dé, tirage de cartes, pile ou face…
Le modèle équiprobable
Question
Dans une expérience « au hasard » — un dé équilibré, une pièce non truquée, une boule tirée sans regarder —, aucune issue ne joue un rôle différent des autres : une symétrie physique interdit de les distinguer. Que devient la famille sous cette hypothèse, et combien de nombres reste-t-il à choisir ?
Définition 1 : Modèle équiprobable
Soit un univers fini à éléments et une loi de probabilité sur . On dit que définit un modèle équiprobable si toutes les issues ont la même probabilité, c'est-à-dire si
Il n'y a rien à choisir : la valeur est imposée. Si les issues ont toutes la même probabilité , la normalisation force . Autrement dit, l'hypothèse de symétrie ne laisse aucune liberté au modélisateur, et le modèle ne dépend que d'un seul nombre : le cardinal de .
Test 1 : Unicité du modèle équiprobable
Sur un univers fini donné, il existe une et une seule probabilité définissant un modèle équiprobable.
Exemple :
Les situations suivantes admettent un modèle équiprobable naturel.
- Lancer d'un dé équilibré à six faces. L'univers est , de cardinal . Par symétrie du dé, chaque face a la même probabilité d'apparaître :
- Tirage simultané de objets parmi . Plus généralement, si l'on tire simultanément boules parmi boules numérotées de à , l'univers est
et le modèle équiprobable attribue la probabilité à chaque partie à éléments. 3. Tirage successif de objets parmi sans remise. Si l'on tire successivement boules parmi boules numérotées de à , sans remettre chaque boule après tirage (l'ordre est pris en compte, et toutes les boules tirées sont distinctes), l'univers est
et le modèle équiprobable attribue la probabilité à chaque -uplet d'éléments distincts. 4. Tirage successif de objets parmi avec remise. Si l'on tire successivement boules parmi boules numérotées de à , en remettant chaque boule après tirage (l'ordre est pris en compte, et une même boule peut apparaître plusieurs fois), l'univers est
et le modèle équiprobable attribue la probabilité à chaque -uplet.
Trois univers différents pour une même urne : comment savoir, devant un énoncé, lequel il faut prendre ?
Test 2 : Une propriété de l expérience ?
L'équiprobabilité est une propriété de l'expérience aléatoire : une expérience « au hasard » conduit toujours à un modèle équiprobable.
Rédaction — Reconnaître le protocole et choisir l univers :
Étape 1 — rendre les objets discernables. Numéroter mentalement les objets identiques (les boules d'une même couleur, les pièces d'un même lot). C'est la condition pour que les issues soient interchangeables, donc pour que l'équiprobabilité soit légitime.
Étape 2 — lire le protocole dans l'énoncé. Deux questions, et deux seulement : l'ordre compte-t-il ? et un objet peut-il être choisi deux fois ?
| Protocole | Vocabulaire de l'énoncé | Univers | Cardinal |
|---|---|---|---|
| Tirage simultané | « simultanément », « en une seule fois », « une poignée de boules » | parties à éléments de | |
| Successif sans remise | « successivement sans remise », « l'un après l'autre », « on les aligne » | -uplets d'éléments deux à deux distincts | |
| Successif avec remise | « successivement avec remise », « on note puis on remet », lancers répétés |
Étape 3 — vérifier la cohérence. L'univers choisi doit permettre d'écrire l'événement étudié. Un événement qui parle de « la première boule tirée » interdit l'univers du tirage simultané, où l'ordre n'existe pas.
Étape 4 — annoncer le modèle. Écrire explicitement « on munit de l'équiprobabilité » : c'est une hypothèse de modélisation, pas un théorème, et elle doit apparaître dans la rédaction.
Exercice 1 : Un code, un podium, une délégation
Dans chacune des situations suivantes, préciser le protocole (l'ordre compte-t-il ? y a-t-il répétition ?), décrire l'univers et donner son cardinal, puis calculer la probabilité demandée en munissant l'univers de l'équiprobabilité.
- Un cadenas s'ouvre avec un code de chiffres choisis entre et . On compose un code au hasard. Quelle est la probabilité que ses quatre chiffres soient deux à deux distincts ?
- Huit coureurs de même niveau disputent une finale ; on relève le trio de tête dans l'ordre d'arrivée. Quelle est la probabilité qu'un coureur donné, Karim, figure sur le podium ?
- On forme au hasard une délégation de élèves dans une classe de . Quelle est la probabilité qu'Amine et Sara y figurent tous les deux ?
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Un code est une suite ordonnée de chiffres, et un même chiffre peut resservir : c'est un tirage successif avec remise. L'univers est , de cardinal
L'événement « les quatre chiffres sont distincts » est constitué des -uplets d'éléments deux à deux distincts, c'est-à-dire des -arrangements de :
2. On relève le trio dans l'ordre, et un coureur ne peut pas occuper deux places : c'est un tirage successif sans remise. L'univers est l'ensemble des -arrangements des coureurs :
Soit l'événement « Karim est sur le podium ». On choisit d'abord sa place ( possibilités), puis on répartit deux des sept autres coureurs sur les places restantes ( possibilités) :
Ce résultat pouvait s'obtenir sans le moindre comptage : les huit coureurs jouant des rôles interchangeables, chacun a la même probabilité d'occuper l'une des places parmi , d'où directement. Quand une symétrie est disponible, elle remplace avantageusement le dénombrement.
3. Une délégation est un ensemble : l'ordre ne compte pas, et un élève n'y figure qu'une fois. C'est un tirage simultané. L'univers est l'ensemble des parties à éléments d'un ensemble à éléments :
Soit l'événement « Amine et Sara sont tous deux dans la délégation ». Les deux places sont alors imposées et il reste à choisir le troisième membre parmi les autres élèves :
Probabilité d'un événement dans un modèle équiprobable
Question
Le modèle équiprobable est fixé par le seul cardinal de . Que devient alors le calcul de pour un événement quelconque — et pourquoi tout un chapitre de dénombrement précède-t-il celui de probabilités ?
Théorème 1 : Probabilité d'un événement dans un modèle équiprobable
Soit un univers fini à éléments. Si définit un modèle équiprobable sur , alors pour tout ,
Démonstration :
Par définition du modèle équiprobable, pour tout . Par additivité finie,
Test 3 : Même cardinal, même probabilité
Dans un modèle équiprobable, deux événements de même cardinal ont la même probabilité.
Remarque :
On retrouve la formule
valable uniquement dans un modèle équiprobable. La détermination d'une probabilité se ramène alors à un problème de dénombrement.
Exemple :
On reprend le lancer d'un dé équilibré à six faces (cf. exemple précédent) : , modèle équiprobable. Soit l'événement « obtenir un nombre pair » : . D'après le théorème,
Le comptage tenait ici sur une ligne. Que devient-il si l'on lance deux dés et que l'on s'intéresse à la somme obtenue ?
Le calcul se lit sur la figure : les cases jouent le même rôle, six d'entre elles portent un disque plein, donc . Toute la difficulté d'un calcul en modèle équiprobable tient dans ces deux comptages — et surtout dans la vérification préalable que les cases sont bien interchangeables. Sur ce même dessin, l'événement « la somme vaut » n'occupe qu'une case et l'événement « la somme vaut » en occupe six : c'est là toute l'explication du fait, bien connu des joueurs, que sort six fois plus souvent que .
Test 4 : Cas favorables sur cas possibles
Pour tout événement d'un univers fini , on a .
Calculer par dénombrement
Rédaction — Calculer une probabilité dans un modèle équiprobable :
Étape 1 — fixer l'univers. Choisir à issues interchangeables (méthode précédente) et annoncer l'équiprobabilité.
Étape 2 — dénombrer selon le protocole identifié.
Étape 3 — dénombrer dans le même univers. C'est l'étape où l'on se trompe : compter sans tenir compte de l'ordre et en en tenant compte rend le quotient dépourvu de sens. Une seule règle : les deux comptages se font dans le même univers.
Étape 4 — conclure par , puis contrôler que le résultat appartient à .
Réflexe. Si l'énoncé contient « au moins un », dénombrer plutôt et conclure par : le contraire de « au moins un » est « aucun », et « aucun » se compte d'un seul bloc, alors que « au moins un » obligerait à distinguer les cas selon le nombre d'occurrences.
Exercice 2 : Deux boules blanches
Une urne contient boules : blanches et noires. On tire deux boules de l'urne. Notons l'événement « les deux boules obtenues sont blanches ». Calculer selon le protocole de tirage.
Solution :(cliquer pour afficher)
Dans chaque cas, on munit l'univers du modèle équiprobable.
- Tirages simultanés : on ne distingue pas l'ordre ; l'univers est constitué des -combinaisons de boules, soit issues. Donc
- Tirages successifs sans remise : on distingue l'ordre et les boules sont différentes ; l'univers est constitué des -arrangements de boules, soit issues. Les issues favorables correspondent aux -arrangements de boules blanches : . Donc
- Tirages successifs avec remise : les deux tirages sont indépendants ; l'univers est , soit issues. Les issues favorables sont les paires de boules blanches : . Donc
Remarque :
Attention. Le résultat dépend fortement des hypothèses de tirage ; il convient donc de les identifier soigneusement avant tout calcul.
Les deux premières valeurs coïncident, et ce n'est pas un hasard de calcul : l'événement ne fait pas intervenir l'ordre des tirages, si bien que passer de l'univers ordonné à l'univers non ordonné multiplie par le cardinal de et celui de , sans changer le quotient. Chaque fois que l'événement étudié est indifférent à l'ordre, on peut donc choisir librement l'un ou l'autre des deux univers — et l'on prendra celui qui rend le comptage le plus simple. Le tirage avec remise, lui, change réellement l'expérience : il autorise de tirer deux fois la même boule, et c'est cette issue supplémentaire qui fait diverger le résultat.
Test 5 : Deux blanches avec remise
Dans le tirage successif avec remise de deux boules dans une urne contenant boules dont blanches, la probabilité d'obtenir deux boules blanches vaut .
Exercice 3 : Une main de cinq cartes
On distribue au hasard une main de cartes dans un jeu de cartes. On donne .
- Décrire l'univers et justifier le choix du modèle équiprobable.
- Quelle est la probabilité que la main contienne exactement un as ?
- Quelle est la probabilité qu'elle contienne au moins un as ?
- Quelle est la probabilité que les cinq cartes soient de la même couleur (cœur, carreau, trèfle ou pique) ?
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Une main est un ensemble de cartes : l'ordre de distribution n'intervient pas et une carte ne peut pas figurer deux fois. L'univers est donc l'ensemble des parties à éléments du jeu,
que l'on munit de l'équiprobabilité : le jeu étant battu, aucune main n'est privilégiée.
2. Une main à exactement un as se construit en deux temps indépendants du comptage : choisir l'as ( façons), puis compléter par cartes prises parmi les cartes qui ne sont pas des as ( façons). Le principe multiplicatif donne
3. « Au moins un as » appelle le passage au contraire. L'événement contraire est « aucun as », c'est-à-dire « les cinq cartes sont choisies parmi les non-as » :
Le calcul direct aurait exigé de traiter séparément les mains à un, deux, trois et quatre as : quatre dénombrements au lieu d'un.
4. On choisit la couleur ( façons), puis cartes parmi les de cette couleur :
soit environ deux chances sur mille. C'est ce qui fait la valeur de cette main au poker : sa rareté se calcule.
Exercice 4 : Anniversaires dans une classe
Dans une classe de élèves (), on relève la date d'anniversaire de chacun. On néglige le février et l'on modélise la situation par un tirage successif avec remise dans l'ensemble des dates : , muni de l'équiprobabilité.
- Justifier que , et interpréter une issue.
- Soit l'événement « deux élèves au moins partagent la même date d'anniversaire ». Exprimer .
- On donne , et . Commenter.
- Soit l'événement « au moins un des autres élèves est né le même jour que Karim ». Exprimer et la calculer pour , sachant que .
- Expliquer l'écart considérable entre et .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Une issue est le -uplet des dates des élèves numérotés de à : chaque coordonnée est libre parmi valeurs, et plusieurs élèves peuvent partager une date. C'est bien un tirage successif avec remise, d'où .
2. L'énoncé contient « au moins deux » : on passe au contraire. L'événement « les dates sont deux à deux distinctes » est constitué des -uplets d'éléments distincts de , c'est-à-dire des -arrangements :
d'où
3. À partir de élèves — soit une classe très ordinaire — le partage d'une date devient plus probable que son absence. À élèves, il est pratiquement certain. Le résultat heurte l'intuition, qui attendrait des effectifs de l'ordre de la centaine.
4. L'événement contraire est « aucun des autres élèves n'est né le jour de Karim ». En dénombrant : la date de Karim est libre ( choix), et chacun des autres élèves doit éviter cette date ( choix chacun), donc
Pour : , soit à peine .
5. Les deux événements ne comparent pas le même nombre de choses. Pour , on confronte la date de Karim à celles des autres élèves : comparaisons. Pour , on confronte toutes les paires d'élèves, soit
comparaisons, plus de dix fois plus. L'intuition se trompe parce qu'elle se place spontanément du point de vue d'un élève particulier — le sien —, alors que l'événement ne privilégie personne. C'est une erreur de lecture du quantificateur : « il existe deux élèves… » n'est pas « il existe un élève ayant la même date que moi ».