Probabilités totales et formule de Bayes
La formule des probabilités composées descend une chaîne : elle calcule la probabilité d'un scénario complet en enchaînant les étapes. Les deux formules de cette leçon travaillent dans l'autre dimension : elles découpent l'expérience en cas — un système complet d'événements — et recomposent l'information. La première descend des causes vers l'effet, la seconde remonte de l'effet vers les causes.
Dans toute la suite, désigne un espace probabilisé fini.
Formule des probabilités totales
Question
Il arrive qu'un événement soit impossible à évaluer directement, alors qu'il devient élémentaire dès que l'on sait « dans quel cas on se trouve » : quelle urne a été choisie, quelle machine a produit la pièce, quel temps il fait. Comment recoller ces évaluations partielles en une seule valeur — et de quel objet de la leçon 1 a-t-on besoin pour garantir qu'aucun cas n'est oublié ni compté deux fois ?
Théorème 1 : Formule des probabilités totales
Soient un événement et un système complet d'événements tous de probabilité non nulle. Alors
Démonstration :
D'un point de vue ensembliste, les forment une partition de , donc
Comme les forment une partition, cette union est disjointe, et par additivité de :
Remarque :
L'hypothèse « tous de probabilité non nulle » sert deux fois. D'une part elle donne un sens à chaque , sans quoi le membre de droite ne serait pas défini. D'autre part elle assure que chaque est non vide — un événement vide est de probabilité nulle —, de sorte que le système complet est bien une partition de , comme l'utilise la démonstration.
L'arbre rend le théorème presque tautologique : chaque trajet de la racine à une feuille est un scénario, sa probabilité est le produit des étiquettes rencontrées (formule des probabilités composées), et est réalisé par plusieurs trajets deux à deux incompatibles, dont les probabilités s'additionnent. Multiplier le long d'un chemin, additionner entre les chemins : les deux formules de ce chapitre sont là tout entières.
Test 1 : Un système incomplet
Si sont deux à deux incompatibles et de probabilités non nulles, alors pour tout événement on a .
Test 2 : Somme des poids
Si est un système complet d'événements, alors .
Rédaction — Appliquer la formule des probabilités totales :
Étape 1 — repérer la cause. Chercher dans l'énoncé l'information qui, si on la connaissait, rendrait le calcul immédiat : quelle urne, quelle machine, quel dé, quel état à l'étape précédente. C'est elle qui fournit le système complet.
Étape 2 — écrire le système complet et le valider : les cas s'excluent deux à deux, ils épuisent toutes les possibilités, et chacun est de probabilité non nulle. Contrôle : .
Étape 3 — dessiner l'arbre et étiqueter : au premier niveau, au second. Chaque étiquette du second niveau se lit en se plaçant à l'intérieur du cas .
Étape 4 — sommer les produits le long des trajets qui réalisent .
Étape 5 — contrôler. Le résultat doit être compris entre le plus petit et le plus grand des : c'est une moyenne pondérée. Sortir de cet intervalle signale une erreur de pondération.
Cas particulier le plus fréquent. Avec le système complet , où :
Exercice 1 : Deux urnes et un dé
On considère une urne contenant boules blanches et boule noire, et une urne contenant boules blanches et boules noires. On lance un dé équilibré à faces numérotées de à :
- si on obtient , on effectue deux tirages (avec remise) dans l'urne ;
- si on n'obtient pas , on effectue deux tirages (avec remise) dans l'urne .
On considère les événements : « on tire dans l'urne », : « on tire dans l'urne », : « la boule est blanche » et : « la boule est noire » pour .
Calculer la probabilité de et .
Solution :(cliquer pour afficher)
Le couple est un système complet d'événements : les deux cas s'excluent, ils épuisent les résultats du dé, et
Probabilité de . À l'intérieur de chaque cas, la composition de l'urne se lit directement :
La formule des probabilités totales donne
Contrôle : est bien compris entre et , et proche de la borne basse — ce qui est cohérent, l'urne étant tirée cinq fois sur six.
Probabilité de . Les tirages ayant lieu avec remise, l'urne est dans le même état au second tirage qu'au premier :
d'où
Contrôle croisé. Le second tirage joue exactement le même rôle que le premier, donc , et l'on retrouve bien
Exercice 2 : La troisième boule
Une urne contient boules blanches et boules noires. On tire successivement et sans remise trois boules de cette urne.
- Quelle est la probabilité que la première boule tirée soit noire ?
- En utilisant un système complet portant sur les deux premiers tirages, calculer la probabilité que la troisième boule tirée soit noire.
- Commenter le résultat.
Solution :(cliquer pour afficher)
Pour , notons l'événement « la -ième boule tirée est noire » et son contraire.
1. Au premier tirage, l'urne contient boules dont noires, donc
2. On découpe selon le résultat des deux premiers tirages. Les quatre événements
forment un système complet : ils s'excluent deux à deux et couvrent toutes les possibilités. La formule des probabilités composées donne leurs poids :
de somme : le système est bien complet.
Après deux tirages, il reste boules ; le nombre de noires restantes dépend du cas :
La formule des probabilités totales donne alors
3. On retrouve exactement . Ce n'est pas une coïncidence de calcul : les dix boules sont interchangeables, et rien ne distingue la troisième position de la première. Une autre façon de le voir : tirer trois boules sans remise revient à mélanger les dix boules et à regarder les trois premières places ; chaque boule a alors la même chance d'occuper la troisième place, et il y a deux boules noires.
C'est un cas où l'argument de symétrie donne la réponse en une ligne, là où la formule des probabilités totales demande quatre cas. L'un vérifie l'autre — et c'est la symétrie qu'il faut retenir, pas le calcul.
Exercice 3 : Une chaîne de transmission
Une succession d'individus se transmet une information binaire du type « oui » ou « non ». Chaque individu transmet à son voisin l'information qu'il a reçue avec la probabilité , ou la transforme en son inverse avec la probabilité , et ce quel que soit le message reçu et quels que soient les comportements des individus précédents. On suppose .
On note la probabilité que l'information reçue par soit identique à celle émise par .
- Donner et .
- Établir une relation entre et .
- En déduire l'expression de .
- Déterminer la limite de et l'interpréter.
Solution :(cliquer pour afficher)
Notons l'événement « l'information détenue par est identique à celle émise par », de sorte que .
1. L'individu détient l'information qu'il a émise, donc . Pour , l'information est correcte si et seulement si l'a transmise sans la modifier, donc .
2. Le couple est un système complet d'événements. Deux situations amènent à détenir l'information correcte :
- la détenait correcte et l'a transmise telle quelle, ce qui arrive avec la probabilité conditionnelle ;
- la détenait inversée et l'a inversée à son tour, ce qui la remet à l'endroit, avec la probabilité conditionnelle .
La formule des probabilités totales donne donc
soit, après développement,
3. La suite est arithmético-géométrique. Cherchons son point fixe : l'équation donne , donc puisque . La suite est alors géométrique de raison :
d'où
Vérification : et .
4. Comme , on a , donc et . Par conséquent
Au bout d'une longue chaîne, l'information reçue a exactement une chance sur deux d'être la bonne : elle ne vaut pas mieux qu'un tirage à pile ou face, et le message initial est intégralement perdu. Le résultat vaut pour toute valeur de strictement comprise entre et , y compris : un canal presque parfait, répété assez souvent, finit par ne plus rien transmettre. Seul le nombre d'étapes nécessaires change, pas la limite.
Formule de Bayes
Question
L'arbre se lit naturellement de la gauche vers la droite : on connaît les causes et l'on en déduit l'effet . Mais la question qui se pose vraiment, devant un test positif ou une pièce défectueuse, est l'inverse : l'effet ayant été observé, quelle cause est la plus probable ? Peut-on remonter les flèches — et avec quelles données ?
Théorème 2 : Formule de Bayes
Soient un événement et un système complet d'événements. Si , alors
Démonstration :
Comme , la probabilité conditionnelle est définie et, par définition,
Le numérateur se réécrit à l'aide du conditionnement par : puisque ,
ce qui donne la première égalité. La seconde s'obtient en remplaçant le dénominateur par sa valeur fournie par la formule des probabilités totales appliquée au système complet :
Remarque — Probabilité des causes :
La formule de Bayes est souvent interprétée comme une inversion causale : les représentent des causes possibles et un effet observé. Connaissant les probabilités a priori et les probabilités conditionnelles , la formule fournit la probabilité a posteriori de chaque cause, sachant que l'effet a été observé. Cette lecture est centrale dans les problèmes de dépistage, où l'on cherche à remonter d'un résultat (test positif) à sa cause probable (individu atteint).
Rédaction — Appliquer la formule de Bayes :
Étape 1 — séparer causes et effet. Les causes forment le système complet , l'effet est l'événement observé . Repère infaillible : les données de l'énoncé sont les et les ; la question porte sur . On demande donc de remonter une flèche de l'arbre.
Étape 2 — calculer le numérateur : c'est le poids du seul trajet passant par et aboutissant à .
Étape 3 — calculer le dénominateur par la formule des probabilités totales : c'est le poids de tous les trajets aboutissant à .
Étape 4 — diviser. La formule de Bayes n'est rien d'autre que la part du trajet dans l'ensemble des trajets menant à .
Étape 5 — contrôler que : les causes restent un système complet une fois l'effet observé.
Exercice 4 : Huit blanches et deux noires
Une urne contient boules blanches et boules noires. On tire sans remise et successivement boules de cette urne.
- Quelle est la probabilité qu'au moins une boule noire figure à l'intérieur du tirage ?
- Sachant qu'une boule noire figure dans le tirage, quelle est la probabilité que la première boule tirée soit noire ?
Solution :(cliquer pour afficher)
1. L'événement contraire est « le tirage ne comporte que des boules blanches ». L'événement étudié ne dépendant pas de l'ordre, on peut se placer dans l'univers des tirages simultanés, de cardinal :
Notons l'événement « au moins une boule noire figure dans le tirage ». Alors
2. Notons l'événement « la première boule tirée est noire ». Au premier tirage, l'urne contient boules dont noires, donc .
L'observation décisive est que : si la première boule est noire, alors le tirage comporte bien au moins une noire. Par conséquent , et
L'information a fait passer la probabilité de à : savoir qu'une noire est sortie rend nettement plus plausible qu'elle soit sortie en premier. Mais reste inférieur à — la noire avait deux autres positions possibles.
Test 3 : Fiabilité et probabilité d etre malade
Un test de dépistage détecte la maladie chez des personnes atteintes. Un individu dont le test est positif a donc environ de risque d'être malade.
Exercice 5 : Dépistage d un virus
Une population est atteinte d'un virus. On sait que la proportion de personnes atteintes est .
Un test de dépistage a été mis au point. Les expérimentations ont permis de savoir que les probabilités que l'individu soit détecté positif s'il est atteint, ou s'il ne l'est pas, sont respectivement égales à et à .
On note
- : « l'individu est atteint du virus » ;
- : « le test est positif ».
- Traduire les données de l'énoncé et identifier le système complet de causes.
- Calculer .
- Sachant que le test donne un résultat positif, quelle est la probabilité que l'individu soit effectivement atteint ?
- Commenter, et dire ce que l'on peut conclure sur l'usage d'un tel test.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Les données s'écrivent
Le système complet de causes est , avec . L'effet observé est .
2. Par la formule des probabilités totales,
soit
Il est déjà instructif de comparer les deux termes : pour les vrais positifs contre pour les faux positifs, soit dix fois plus de faux que de vrais.
3. La formule de Bayes donne
soit environ .
4. Une personne dont le test est positif n'a en réalité qu'environ une chance sur onze d'être malade, alors que le test paraît excellent. L'explication tient au rapport des effectifs : sur personnes testées, on attend environ malade (détecté avec quasi-certitude) mais aussi faux positifs parmi les personnes saines. Le positif « vrai » est noyé parmi les positifs « faux ».
Cela ne condamne pas le test, mais fixe son usage : il est excellent pour écarter la maladie — un test négatif est presque une garantie — et insuffisant pour la confirmer. En pratique, un premier test positif appelle un second examen, plus spécifique. Après le premier test, la probabilité a priori du second n'est d'ailleurs plus mais : c'est le mécanisme même de la révision bayésienne.