Vocabulaire : univers et événements
Dans la vie courante, de nombreuses situations échappent à toute prédiction certaine : le résultat d'un lancer de dé, la répartition des cartes dans une main de poker, l'issue d'un tirage au sort. Face à ces phénomènes, on ne peut pas prévoir ce qui va se passer, mais on peut quantifier à quel point un événement est vraisemblable.
C'est l'objet du calcul des probabilités : modéliser mathématiquement le hasard en associant à chaque événement un nombre entre et mesurant sa chance de réalisation. Une probabilité nulle traduit l'impossibilité, une probabilité égale à traduit la certitude, et toute valeur intermédiaire mesure un degré de vraisemblance.
Ce chapitre pose les fondements de cette théorie dans le cadre le plus simple : celui des univers finis, où l'ensemble des résultats possibles est dénombrable.
Expérience aléatoire, univers, événements
Question
Avant même de parler de probabilité, il faut savoir de quoi on va calculer la probabilité. Une phrase comme « la somme des deux dés vaut » n'est pas un objet mathématique. Quel objet mathématique va-t-on lui faire correspondre — et dans quel ensemble vit-il ?
Définition 1 : Expérience aléatoire, univers et événements
On appelle expérience aléatoire toute expérience vérifiant les deux conditions suivantes :
- elle peut être répétée dans les mêmes conditions ;
- son résultat n'est pas déterminé à l'avance : il dépend du hasard.
À toute expérience aléatoire, on associe un ensemble non vide , appelé univers, dont les éléments représentent tous les résultats possibles.
- Les éléments de sont appelés issues (ou résultats possibles) ; on les note souvent .
- Les événements sont les parties de .
- Les événements élémentaires sont les singletons de .
Remarque :
- On distingue l'expérience aléatoire (le protocole) de ses réalisations (les résultats effectivement observés lors de chaque répétition). Deux réalisations de la même expérience peuvent donner des résultats différents.
- Dans le cadre de ce cours, nous nous limitons aux univers finis. La théorie s'étend aux univers infinis — dénombrables (comme ) ou continus (comme ) — mais la formalisation y est sensiblement plus délicate : elle requiert notamment la notion de tribu et une théorie de la mesure. Ces outils font partie du programme de deuxième année MP et ne sont pas abordés ici.
Test 1 : Issue ou événement ?
Dans le lancer d'un dé à six faces, le résultat « obtenir » est un événement de l'univers .
Exemple — Expériences aléatoires classiques :
- Lancer d'un dé équilibré à six faces. L'expérience peut être répétée indéfiniment dans les mêmes conditions. Le résultat est un entier entre et , non prévisible à l'avance. L'univers est .
- Tirage d'une carte dans un jeu de cartes. On mélange le jeu et l'on tire une carte au hasard. L'univers est l'ensemble des cartes du jeu.
- Double lancer d'un dé. On lance successivement deux dés équilibrés et l'on note le couple de résultats. L'univers est , qui contient issues.
- Tirage d'une boule dans une urne. Une urne contient boules numérotées de à . On en tire une au hasard ; l'univers est .
- Contrôle qualité. On prélève au hasard une pièce sur une chaîne de fabrication et l'on détermine si elle est conforme ou défectueuse. L'univers est .
Dans ces cinq situations, l'univers s'impose de lui-même. Ce n'est pas toujours le cas : une même expérience admet parfois plusieurs univers légitimes, et tout le travail du probabiliste commence là.
Exercice 1 : Choisir un univers
Pour chacune des expériences suivantes, proposer un univers et donner son cardinal.
- On lance simultanément deux dés indiscernables (de même couleur) et l'on note les deux nombres obtenus.
- On lance une pièce jusqu'à obtenir pile, en s'arrêtant dans tous les cas après le quatrième lancer.
- Une urne contient boules rouges et boules vertes ; on en tire deux simultanément et l'on note uniquement les couleurs obtenues.
- Combien d'événements peut-on former dans la situation 3 ?
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Deux univers sont défendables.
- , de cardinal : on fait comme si les dés étaient discernables (l'un serait rouge, l'autre bleu), et une issue est un couple ordonné.
- , l'ensemble des paires non ordonnées, de cardinal (les paires d'éléments distincts, plus les doubles).
Les deux sont des univers valides : ils décrivent bien tous les résultats possibles. Ils ne sont pas pour autant équivalents à l'usage. Dans , les issues sont interchangeables et recevront toutes la même probabilité ; dans , l'issue correspond à deux issues de alors que n'en correspond qu'à une, si bien qu'elles n'ont pas la même chance. On retiendra la règle de conduite : choisir l'univers dans lequel les issues sont interchangeables, ici , quitte à distinguer artificiellement des objets identiques. La justification complète viendra avec le modèle équiprobable.
2. Une issue est décrite par la suite des lancers effectués, qui s'arrête au premier pile :
Attention à la cinquième issue : elle correspond au cas où pile n'est jamais sorti, et sans elle l'univers ne décrirait pas tous les résultats possibles. C'est l'erreur classique de cet énoncé.
3. En ne notant que les couleurs, il n'y a que trois résultats possibles :
Ici encore, ces trois issues ne sont visiblement pas interchangeables : il y a beaucoup plus de façons d'obtenir une rouge et une verte que deux vertes. Si l'on veut un univers à issues interchangeables, il faut numéroter les boules et prendre pour l'ensemble des paires de boules, de cardinal .
4. Les événements sont les parties de , donc il y en a . Plus généralement, un univers à issues porte événements : c'est pour cela qu'on ne les décrit jamais tous, on ne nomme que ceux qui intéressent le problème.
Le dictionnaire logique–ensembles
Question
Les énoncés de probabilités sont écrits en français : « et », « ou », « non ». Comme les événements sont des parties de , ces connecteurs doivent avoir une traduction ensembliste. Laquelle — et pourquoi le « ou » du mathématicien n'est-il pas celui de la vie courante ?
Définition 2 : Logique et ensembles
Soient et deux événements.
- L'événement « ou » correspond à .
- L'événement « et » correspond à .
- L'événement contraire de correspond à .
Exemple :
Avec le lancer d'un dé, : l'événement « obtenir un résultat pair » est la partie , et son contraire « obtenir un résultat impair » est . Tout le dictionnaire tient là : on traduit d'abord chaque phrase en une partie de , puis on lit « et », « ou », « non » comme , , passage au complémentaire. Comment l'appliquer sur un univers moins immédiat ?
Exercice 2 : Opérations sur les événements
On reprend l'expérience du double lancer d'un dé, avec . On définit les événements suivants :
- : « la somme des deux dés vaut » ;
- : « le premier dé donne un résultat pair et le second un résultat impair ».
- Expliciter et en extension.
- Déterminer , puis .
- Décrire et donner son cardinal.
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1. Les couples de somme s'obtiennent en parcourant la première coordonnée :
Pour , la première coordonnée parcourt et la seconde :
2. L'intersection traduit « la somme vaut et le premier dé est pair ». On sélectionne les couples de dont la première coordonnée est paire :
La réunion traduit « la somme vaut ou le premier dé est pair et le second impair ». On regroupe les éléments de et de sans répétition, les trois éléments communs n'étant comptés qu'une fois :
On retrouve bien issues.
3. Le complémentaire traduit « la somme des deux dés est différente de » :
Comme contient couples et en contient , l'événement en contient .
Les énoncés de concours ne parlent presque jamais de ni de : ils disent « au moins un », « aucun », « exactement un ». Ces trois tournures se traduisent une fois pour toutes.
Rédaction — Traduire au moins un, exactement un, aucun :
Soient des événements de .
Étape 1. Nommer les événements « atomiques » de la phrase, ceux qui portent sur un seul objet ou un seul essai : désigne « le -ème objet possède la propriété ».
Étape 2. Repérer le quantificateur caché dans la phrase, puis appliquer le dictionnaire :
| Phrase | Écriture |
|---|---|
| au moins un des est réalisé | |
| tous les sont réalisés | |
| aucun des n'est réalisé | |
| exactement un des est réalisé |
Étape 3. Contrôler par passage au contraire, à l'aide des lois de De Morgan :
Autrement dit : le contraire de « au moins un » est « aucun », et le contraire de « tous » est « au moins un ne l'est pas ». C'est le réflexe le plus rentable du chapitre : dès qu'un énoncé contient « au moins un », il est presque toujours plus court de travailler sur le contraire.
Exercice 3 : Contrôle qualité sur trois pièces
On prélève successivement trois pièces sur une chaîne de fabrication ; chacune est conforme ou défectueuse. Pour , on note l'événement « la -ème pièce prélevée est défectueuse ».
Exprimer à l'aide des , de , de et du passage au complémentaire les événements suivants :
- : « au moins une pièce est défectueuse » ;
- : « aucune pièce n'est défectueuse » ;
- : « exactement une pièce est défectueuse » ;
- : « au plus une pièce est défectueuse » ;
- : « les trois pièces ne sont pas toutes défectueuses ».
Préciser en outre quelles paires parmi , , sont formées d'événements incompatibles.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. « Au moins une » est une réunion :
2. « Aucune » est le contraire de « au moins une », soit par De Morgan :
3. « Exactement une » : on énumère laquelle est défectueuse, les deux autres ne l'étant pas. Les trois cas s'excluent, d'où la réunion :
4. « Au plus une » signifie « aucune, ou exactement une » :
5. « Ne sont pas toutes défectueuses » est le contraire de « toutes sont défectueuses », donc par De Morgan :
Noter que n'est pas : autorise une ou deux pièces défectueuses, n'en autorise aucune. On a d'ailleurs .
Incompatibilités. et sont contraires l'un de l'autre, donc incompatibles. et sont incompatibles : si aucune pièce n'est défectueuse, il n'y en a pas exactement une. En revanche et ne le sont pas, et mieux : , puisque exactement une défectueuse est un cas particulier d'au moins une.
Test 2 : Contraire de au moins un
Le contraire de l'événement « au moins une des trois pièces est défectueuse » est l'événement « au plus une des trois pièces est défectueuse ».
Événements incompatibles
Question
Deux événements peuvent-ils toujours se réaliser en même temps ? Que devient le dictionnaire précédent lorsque l'intersection est vide — et pourquoi ce cas mérite-t-il un nom à lui seul ?
Définition 3 : Événements incompatibles
Lorsque , les événements et sont dits incompatibles.
Remarque :
- En particulier, deux événements incompatibles ne peuvent pas être réalisés simultanément.
- et sont toujours incompatibles.
Exemple :
- Avec le lancer d'un dé (), posons
On a : un résultat ne peut pas être à la fois pair et impair. Les événements et sont donc incompatibles. 2. Avec le contrôle qualité (), les deux issues forment elles-mêmes deux événements élémentaires incompatibles : une pièce ne peut pas être simultanément conforme et défectueuse. 3. Avec le tirage d'une carte dans un jeu de cartes, posons
Aucune carte n'est à la fois un as et un roi, donc : et sont incompatibles.
Test 3 : Incompatibilité et inclusion
Si et sont incompatibles, alors .
Test 4 : Deux événements élémentaires
Deux événements élémentaires distincts sont toujours incompatibles.
Exercice 4 : Incompatible ou contraire ?
On tire une carte au hasard dans un jeu de cartes. On considère les événements
- : « la carte est un cœur » ;
- : « la carte est un pique » ;
- : « la carte est rouge » ;
- : « la carte est une figure » (valet, dame ou roi).
- Les événements et sont-ils incompatibles ? Sont-ils contraires ?
- Les événements et sont-ils incompatibles ? Comparer et .
- Les événements et sont-ils incompatibles ? Décrire et donner son cardinal.
- Exhiber deux événements incompatibles dont la réunion est tout entier. Que peut-on alors dire de ces deux événements ?
- En déduire le lien logique exact entre « incompatibles » et « contraires ».
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Une carte ne peut pas être à la fois un cœur et un pique, donc : et sont incompatibles. Ils ne sont pas contraires pour autant : ne contient que les cartes rouges de cœur et noires de pique, alors que contient les cartes qui ne sont pas des cœurs, carreaux et trèfles compris. Une carte de carreau ne réalise ni ni .
2. Tout cœur est une carte rouge, donc et : ces deux événements ne sont pas incompatibles, ils sont emboîtés.
3. Il existe des figures de cœur, donc : les événements ne sont pas incompatibles. Précisément, est l'événement « la carte est une figure de cœur », de cardinal (valet, dame, roi de cœur).
4. Par exemple : « la carte est rouge » et : « la carte est noire ». On a bien et . Deux événements incompatibles dont la réunion vaut sont exactement deux événements contraires l'un de l'autre : le second est déterminé par le premier.
5. « Contraires » est strictement plus fort que « incompatibles » :
L'incompatibilité ne retient que la première condition. Deux événements contraires sont donc incompatibles, mais la réciproque est fausse — c'est ce que montre la question 1.
Système complet d'événements
Question
Raisonner par disjonction de cas est le réflexe de base en mathématiques : on découpe le problème en situations exclusives qui épuisent toutes les possibilités. Comment écrire ce découpage dans le langage des événements — et qu'est-ce qui distingue ce découpage d'une partition de au sens habituel ?
Définition 4 : Système complet d'événements
Soient un univers et une famille d'événements. Cette famille est un système complet d'événements si elle vérifie les deux conditions :
- ;
- .
Remarque :
- Un système complet d'événements est un recouvrement disjoint de l'univers : il correspond à une disjonction de tous les cas possibles. Si l'on ajoute la condition , alors la famille forme une partition de .
- La famille des événements élémentaires , pour , forme un système complet d'événements : les singletons sont deux à deux disjoints et leur réunion est tout entier. C'est le système complet le plus fin que l'on puisse construire sur .
- Pour tout événement , la famille forme un système complet d'événements, puisque et . C'est le système complet le plus grossier à deux éléments.
Test 5 : Système complet et partition
Tout système complet d'événements de est une partition de .
Exemple :
- Avec le lancer d'un dé (), la famille
forme un système complet d'événements : les sont deux à deux disjoints et leur réunion est tout entier. 2. Avec le tirage d'une carte dans un jeu de , on peut partitionner selon la couleur de la carte :
Ces quatre événements sont deux à deux incompatibles et couvrent l'ensemble des cartes : ils forment un système complet d'événements. Comment vérifier une telle affirmation sans énumérer les cartes ?
Rédaction — Vérifier qu'une famille est un système complet :
Pour établir que est un système complet d'événements de :
Étape 1 — l'incompatibilité deux à deux. Se donner quelconques et montrer . En pratique, on raisonne par l'absurde sur une issue commune : si , l'issue posséderait deux valeurs distinctes d'une même caractéristique (deux couleurs, deux nombres de succès), ce qui est impossible.
Étape 2 — le recouvrement. L'inclusion est automatique, les étant des parties de . Il reste : on part d'une issue quelconque et on exhibe l'indice tel que .
Raccourci utile en univers fini. Si l'étape 1 est acquise, alors les étant deux à deux disjoints,
et l'étape 2 équivaut à la seule égalité numérique . Un simple comptage remplace alors la double inclusion : pour les quatre couleurs d'un jeu de cartes, suffit à conclure.
Exercice 5 : Systèmes complets sur trois lancers
On lance une pièce trois fois de suite et l'on note la suite des résultats, chaque lancer donnant pile () ou face (). On prend .
- Donner le cardinal de et expliciter ses issues.
- Pour , on note l'événement « on obtient exactement piles ». Montrer que est un système complet d'événements, et donner le cardinal de chaque .
- Soit l'événement « le premier lancer donne pile ». La famille est-elle un système complet ? L'un des deux systèmes obtenus est-il plus fin que l'autre ?
- La famille est-elle un système complet d'événements ? Justifier en examinant chacune des deux conditions.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Une issue est un triplet de symboles pris dans un ensemble à deux éléments, donc :
2. Incompatibilité. Soient . Une issue de comporterait à la fois exactement piles et exactement piles ; comme le nombre de piles d'une issue est un entier bien déterminé, c'est impossible et .
Recouvrement. Toute issue comporte un nombre de piles , nécessairement compris entre et , donc : , et l'inclusion réciproque est immédiate.
La famille est donc un système complet. Explicitement :
de cardinaux respectifs . Le raccourci de comptage confirme : .
3. Oui : pour tout événement , la famille est un système complet, puisque et . Ici et , de cardinaux et .
En revanche, aucun des deux systèmes n'est plus fin que l'autre. Pour que raffine , il faudrait que chaque soit contenu dans ou dans ; or
donc chevauche les deux. Et ne raffine évidemment pas l'autre, puisque n'est contenu dans aucun . Les deux découpages répondent simplement à deux questions différentes — combien de piles, et quand est sorti le premier pile — et il n'y a aucune raison qu'ils soient comparables.
4. Non, et les deux conditions tombent en défaut.
Incompatibilité. : l'issue comporte exactement un pile et commence par un pile, donc et ne sont pas incompatibles.
Recouvrement. L'issue ne comporte ni un ni deux piles et ne commence pas par pile, donc , et la réunion n'est pas .
La leçon est qu'un système complet n'est pas une simple collection d'événements « intéressants » : c'est un découpage, et il faut que les cas s'excluent et qu'ils épuisent toutes les possibilités.