Probabilités conditionnelles et probabilités composées
La notion de probabilité conditionnelle formalise l'idée intuitive suivante : la connaissance partielle d'une expérience modifie les probabilités des événements encore incertains. Conditionner revient à restreindre l'univers des possibles à l'information acquise.
Dans toute la suite, désigne un espace probabilisé fini.
Probabilité conditionnelle
Question
Un dé a été lancé, mais on ne voit pas le résultat : quelqu'un annonce seulement qu'il est pair. La probabilité d'avoir obtenu valait avant cette annonce — que vaut-elle après ? Rien dans les axiomes ne permet de répondre : il faut une définition nouvelle. Laquelle, et comment garantir qu'elle reste une probabilité ?
Définition 1 : Probabilité conditionnelle de B sachant A
Soient et deux événements tels que . La probabilité que soit réalisé, sachant que l'est, est définie par
On lit : « la probabilité de sachant », et on la note aussi .
Remarque :
On sait que est réalisé et on restreint donc l'univers à . Dans le cas équiprobable, cela revient au calcul
Exemple :
On lance un dé équilibré. Sachant que le résultat est pair, la probabilité d'avoir obtenu passe de à : l'information a divisé par deux le nombre de possibilités. Inversement, sachant que le résultat est , la probabilité qu'il soit pair vaut . Les deux conditionnements ne donnent pas du tout la même chose — d'où vient cette asymétrie ?
Test 1 : Symétrie du conditionnement
Pour tous événements et de probabilités non nulles, .
Question
est une application définie sur , comme . Mérite-t-elle pour autant le nom de probabilité — autrement dit, vérifie-t-elle les trois axiomes ? L'enjeu n'est pas théorique : si oui, toutes les règles de calcul établies pour s'appliquent telles quelles à , sans avoir à les redémontrer.
Théorème 1 : Probabilité conditionnelle comme probabilité
Pour tout tel que , l'application définit une probabilité sur .
Démonstration :
Supposons , de sorte que est bien définie sur par . Vérifions les trois axiomes.
Premier axiome. Soit un événement. On a , donc . Par ailleurs , donc par croissance, et en divisant par il vient . Ainsi est à valeurs dans .
Deuxième axiome. .
Troisième axiome. Soient et deux événements incompatibles. Les événements et le sont aussi, puisque
Par distributivité, , et l'additivité de donne
En divisant par , on obtient .
L'application est donc une probabilité sur .
Remarque :
- Donner un conditionnement, c'est changer de probabilité : on ne travaille plus avec mais avec , qui est une probabilité à part entière sur (c'est précisément ce qu'affirme le théorème précédent). Toute probabilité peut d'ailleurs s'interpréter comme une probabilité conditionnelle relativement à « tout ce que l'on sait » : la probabilité elle-même est déjà conditionnée par l'énoncé du problème.
- Dans certains exercices, les probabilités directes sont difficiles à calculer, tandis qu'un conditionnement approprié les rend immédiates. L'astuce consiste alors à choisir le bon événement tel que soit calculable, puis à reconstituer via la formule des probabilités totales.
Test 2 : Passage au contraire sous conditionnement
Si , alors pour tout événement on a .
Rédaction — Calculer une probabilité conditionnelle :
Trois voies, à choisir selon ce que fournit l'énoncé.
Voie 1 — par la définition. Calculer séparément et , puis diviser. C'est la voie par défaut quand les deux probabilités sont accessibles.
Voie 2 — par comptage dans (modèle équiprobable seulement). On oublie et l'on compte à l'intérieur de :
C'est la traduction directe de « l'univers est devenu ».
Voie 3 — par lecture du protocole. Très souvent, l'énoncé livre la conditionnelle sans calcul : « après avoir tiré une boule blanche, il reste boules dont blanches » donne directement . C'est la voie la plus rapide, et celle qui alimente la formule des probabilités composées.
Deux confusions à écarter.
| Écriture | Ce qu'elle mesure |
|---|---|
| la part de où et sont tous deux réalisés | |
| la part de où est réalisé | |
| la part de où est réalisé |
Ces trois nombres sont en général distincts, et seul le premier est symétrique en et .
Exercice 1 : Deux enfants
Une famille a deux enfants. On modélise la situation par
muni de l'équiprobabilité, la première coordonnée désignant l'aîné et la seconde le cadet ( pour fille, pour garçon).
Soit l'événement « les deux enfants sont des filles ».
- On apprend qu'au moins un des deux enfants est une fille. Quelle est la probabilité de sachant cette information ?
- On apprend cette fois que l'aîné est une fille. Quelle est la probabilité de sachant cette information ?
- Les deux réponses diffèrent. Expliquer précisément ce que la seconde information apporte de plus que la première.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Notons l'événement « au moins un des deux enfants est une fille » :
On a , donc et
La voie 2 donne le même résultat d'un coup d'œil : dans le nouvel univers , qui compte trois issues, une seule réalise .
2. Notons l'événement « l'aîné est une fille » :
et de nouveau , d'où
3. La seconde information désigne un enfant précis, la première non. Savoir que l'aîné est une fille élimine deux issues d'un coup — celles où l'aîné est un garçon — et il ne reste plus qu'une seule inconnue, le sexe du cadet : d'où . Savoir qu'il y a au moins une fille n'élimine qu'une seule issue, , et laisse subsister trois configurations dont une seule est : d'où .
Autrement dit, conditionner par un événement plus petit ne restreint pas seulement davantage l'univers, cela change le rapport des cas favorables. C'est le mécanisme général : dépend de tout entier, pas seulement du fait que soit « compatible » avec .
Formule des probabilités composées
Question
La définition du conditionnement se relit à l'envers : . Une intersection de deux événements se calcule donc à partir d'une conditionnelle. Que devient cette lecture pour une intersection de événements — et pourquoi est-ce exactement ce dont on a besoin devant un tirage successif sans remise, où l'énoncé fournit naturellement chaque étape sachant les précédentes ?
Théorème 2 : Formule des probabilités composées
Soient des événements tels que . Alors
Démonstration :
Observons d'abord que l'hypothèse suffit à donner un sens à tous les termes du membre de droite. En effet, pour tout ,
donc, par croissance, . Toutes les probabilités conditionnelles écrites sont donc bien définies.
Raisonnons par récurrence sur .
Initialisation. Pour , l'hypothèse est et la formule s'écrit : c'est la définition de , multipliée par .
Hérédité. Soit ; supposons la formule vraie au rang pour toute famille d'événements vérifiant l'hypothèse correspondante. Donnons-nous avec , et posons
Comme , la définition du conditionnement appliquée au couple donne
Par ailleurs, la famille vérifie l'hypothèse au rang , puisque d'après l'observation initiale. L'hypothèse de récurrence donne donc
En reportant, et en reconnaissant , on obtient la formule au rang .
Test 3 : Ordre des facteurs
Si , on peut appliquer la formule des probabilités composées après avoir permuté les événements : la valeur du produit est inchangée.
Rédaction — Appliquer la formule des probabilités composées :
La formule est l'outil des expériences séquentielles : tirages successifs, épreuves répétées, transmissions en chaîne.
Étape 1 — indexer par le temps. Poser = « l'étape donne tel résultat ». L'indice doit être le rang de l'étape, jamais autre chose : c'est ce qui rend les conditionnelles lisibles.
Étape 2 — écrire l'événement cible comme une intersection .
Étape 3 — lire chaque facteur sur le protocole. se lit : « sachant tout ce qui s'est passé jusqu'à l'étape , quelle chance a l'étape de réussir ? ». Dans un tirage sans remise, cela revient à mettre à jour le contenu de l'urne ; dans un tirage avec remise, la conditionnelle ne dépend pas du passé.
Étape 4 — multiplier, puis contrôler que le résultat appartient à et décroît bien quand on ajoute des conditions.
Exercice 2 : Cinq rouges et trois vertes
Une urne contient boules rouges et boules vertes. On tire successivement et sans remise trois boules.
- Calculer la probabilité d'obtenir, dans cet ordre, rouge puis verte puis rouge.
- Calculer la probabilité que les trois boules soient rouges.
- Comparer les deux résultats et expliquer la coïncidence observée.
- Calculer la probabilité que les trois boules soient de la même couleur.
Solution :(cliquer pour afficher)
Pour , notons l'événement « la -ième boule tirée est rouge » et son contraire.
1. La formule des probabilités composées, avec les conditionnelles lues sur le contenu de l'urne à chaque étape :
Le dénominateur diminue d'une unité à chaque tirage (une boule en moins), le numérateur diminue dans la couleur qui vient d'être retirée.
2. De même,
3. Les deux probabilités sont égales. Ce n'est pas un accident : les deux produits font intervenir les mêmes facteurs, seulement dans un ordre différent. Le dénominateur est toujours , et le numérateur dans un cas, dans l'autre.
Plus généralement, dans un tirage sans remise, la probabilité d'une séquence de couleurs ne dépend que du nombre de boules de chaque couleur qu'elle contient, pas de l'ordre dans lequel elles apparaissent. C'est la traduction probabiliste du fait que les boules sont interchangeables, et cela justifie a posteriori le calcul de la leçon précédente, où l'univers ordonné et l'univers non ordonné donnaient le même résultat.
4. L'événement « les trois boules sont de la même couleur » est la réunion des deux événements incompatibles « toutes rouges » et « toutes vertes ». Or
donc, par additivité,
Exercice 3 : Une urne équilibrée
Une urne contient boules blanches et boules noires. On tire boules. Quelle est la probabilité de n'avoir que des blanches ?
Distinguer les situations selon les types de tirage.
Solution :(cliquer pour afficher)
Pour , notons l'événement « la -ième boule tirée est blanche ». L'événement cible est . L'urne contient boules au départ, dont blanches.
Tirages successifs sans remise. À l'étape , si les premières boules tirées étaient blanches, il reste boules dont blanches, donc
L'hypothèse du théorème est vérifiée, puisqu'il est possible de tirer boules blanches. La formule des probabilités composées donne
Tirage simultané. L'univers est l'ensemble des parties à éléments d'un ensemble à boules, de cardinal , et une seule d'entre elles est constituée des boules blanches :
On retrouve la valeur précédente, ce qui était attendu : l'événement étudié ne dépend pas de l'ordre des tirages.
Tirages successifs avec remise. Chaque boule tirée est remise avant la suivante, si bien que la composition de l'urne est identique à chaque étape :
d'où
Comparaison. Les deux valeurs sont très différentes. Pour , on obtient sans remise, contre avec remise : près de huit fois plus. La raison est claire sur les conditionnelles — sans remise, chaque boule blanche tirée raréfie les blanches restantes et la suite devient de plus en plus difficile, alors qu'avec remise l'urne est remise à neuf à chaque étape.