Probabilité sur un univers fini
La leçon précédente a mis en place le décor : un univers , et des événements qui sont ses parties. Rien n'y était encore probabiliste — tout se passait dans le langage des ensembles. Il s'agit maintenant d'attribuer à chaque événement un nombre mesurant sa chance de se réaliser.
Probabilité sur un univers fini
Question
Comment définir « la » probabilité d'un événement ? La question, posée ainsi, n'est pas mathématique : le nombre attribué dépend de l'expérience, et c'est au modélisateur de le fixer. Ce que les mathématiques peuvent faire, c'est énoncer les règles minimales auxquelles toute attribution raisonnable doit obéir. Combien de règles faut-il — et pourquoi l'additivité ne sera-t-elle exigée que pour des événements incompatibles ?
Définition 1 : Probabilité sur un univers fini — Espace probabilisé fini
Soit un univers fini. Une probabilité sur est une application de dans telle que
- ;
- ;
- .
Un espace probabilisé fini est un couple , où est un univers fini et une probabilité sur .
Remarque :
Dans le cas fini, ces trois axiomes suffisent à définir rigoureusement une probabilité. Ils formalisent des idées très intuitives :
- la probabilité appartient à : entre et de chances de réalisation ;
- la probabilité d'obtenir une issue de l'univers vaut : aucune autre issue n'est possible ;
- si et n'ont aucune issue commune, alors les chances de réaliser l'un ou l'autre s'ajoutent. C'est la traduction probabiliste du cardinal de deux ensembles disjoints.
Exemple :
Considérons une épreuve de Bernoulli, le tirage à pile ou face. On code l'événement « pile » par et l'événement « face » par . Si la pièce est équilibrée, pile et face ont la même probabilité . On définit alors l'espace probabilisé avec et
Il a fallu ici donner les quatre valeurs, une par partie de . Sur un univers à issues, il y en aurait : faut-il vraiment toutes les écrire ?
Test 1 : Additivité sans hypothèse
Pour tous événements et d'un espace probabilisé fini, .
Question
Les deux valeurs extrêmes et méritent un nom. Lequel — et quel rapport les événements qui les réalisent entretiennent-ils avec et ?
Définition 2 : Événement négligeable, événement presque sûr
Soit un événement.
- Si , l'événement est dit négligeable (ou impossible dans le cas fini).
- Si , l'événement est dit presque sûr (ou certain dans le cas fini).
Règles de calcul sur les probabilités
Question
Trois axiomes, et rien d'autre. Pourtant tout le calcul des probabilités doit en découler : que vaut ? que devient lorsque et ne sont pas incompatibles ? un événement plus gros a-t-il forcément une probabilité plus grande ? Rien de tout cela n'est postulé — il faut le démontrer.
Les règles qui suivent sont fondamentales, mais elles ne réclament aucun effort de mémoire : il suffit de les comprendre pour savoir les retrouver dès que nécessaire.
Corollaire 1 : Règles sur les probabilités
- : l'événement vide est impossible.
- .
- Si , alors (croissance).
- .
- .
- .
- Si sont deux à deux incompatibles, alors .
- .
Démonstration :
-
Les événements et sont incompatibles, puisque , et leur réunion vaut . Le troisième axiome donne alors , d'où .
-
On a et . Par additivité puis par le deuxième axiome,
-
Supposons . Alors , et cette réunion est disjointe car . Par additivité, . Comme d'après le premier axiome, il vient .
-
Les événements et sont incompatibles et leur réunion vaut : une issue de appartient à ou ne lui appartient pas, et pas les deux. Par additivité, , ce qui est le résultat annoncé.
-
On écrit , réunion disjointe puisque . Par additivité,
Or le point 4, appliqué au couple , donne . En reportant, on obtient la formule du crible.
-
Immédiat à partir du point 5, puisque d'après le premier axiome : on retranche une quantité positive.
-
Récurrence sur . Le résultat est acquis pour . Soit ; on suppose la propriété vraie au rang et l'on considère événements deux à deux incompatibles. L'événement est incompatible avec , car
En appliquant le cas puis l'hypothèse de récurrence :
- Pour chaque , posons , de sorte que les soient deux à deux incompatibles et de même réunion que les . On applique le point précédent aux , puis la croissance : .
Test 2 : Réciproque de la croissance
Si , alors .
Test 3 : Sous-additivité
Pour tous événements , on a , sans aucune hypothèse sur les .
Rédaction — Ramener un calcul de probabilité aux règles du corollaire :
Étape 1 — traduire. Écrire l'événement cible à l'aide des événements nommés dans l'énoncé, avec , et le passage au complémentaire (méthode de la leçon 1).
Étape 2 — choisir la règle selon la forme obtenue.
| Forme de l'événement cible | Règle à appliquer |
|---|---|
| « au moins un » des | passer au contraire (règle 2), puis calculer « aucun » |
| réunion de deux événements incompatibles | additivité (axiome 3) |
| réunion de deux événements quelconques | crible (règle 5) |
| « mais pas » | différence (règle 4) |
| réunion de événements deux à deux incompatibles | additivité finie (règle 7) |
| découpage selon un système complet | additivité finie (règle 7) |
Étape 3 — contrôler. Toute valeur obtenue doit appartenir à . Une probabilité négative signale presque toujours des données incompatibles ; une probabilité supérieure à signale qu'une intersection a été comptée deux fois, c'est-à-dire qu'on a additivé sans vérifier l'incompatibilité.
Exercice 1 : Tirage dans une urne
Une urne contient boules, dont sont blanches et sont noires. On tire une boule au hasard. Quelle est la probabilité qu'elle soit blanche ? qu'elle soit noire ?
Solution :(cliquer pour afficher)
Notons : « la boule est blanche », et : « la boule est noire ». Alors
Conformément à l'énoncé, on a supposé que chaque boule de l'urne avait la même probabilité d'être tirée.
Exercice 2 : Sondage : deux langues vivantes
Dans un lycée, on interroge un élève. On note l'événement « l'élève étudie l'espagnol » et l'événement « l'élève étudie l'allemand ». Une enquête a fourni
- Quelle est la probabilité que l'élève étudie au moins une des deux langues ?
- Quelle est la probabilité qu'il n'en étudie aucune ?
- Quelle est la probabilité qu'il étudie l'espagnol mais pas l'allemand ?
- Quelle est la probabilité qu'il étudie exactement une des deux langues ? La calculer de deux façons.
- Un élève écrit . Où est l'erreur ?
Solution :(cliquer pour afficher)
1. L'événement « au moins une des deux langues » est , et les deux événements ne sont pas incompatibles. C'est donc le crible (règle 5) :
2. « Aucune des deux » est , qui vaut par la loi de De Morgan. Par passage au contraire (règle 2) :
3. C'est , donc la règle 4 :
4. Première méthode. « Exactement une » se décompose en « l'espagnol seul » ou « l'allemand seul », deux événements incompatibles :
Seconde méthode. « Exactement une » s'obtient en retirant de « au moins une » le cas « les deux », et :
Les deux valeurs coïncident, ce qui valide le calcul.
5. Il a appliqué l'axiome d'additivité sans en vérifier l'hypothèse : et ne sont pas incompatibles, puisque . Les d'élèves bilingues sont comptés une fois dans et une fois dans . Le résultat est d'ailleurs impossible pour une probabilité : c'est le contrôle de l'étape 3 de la méthode qui aurait dû alerter.
Exercice 3 : Des données sont-elles compatibles ?
- Un enquêteur annonce , et . Montrer que ces trois valeurs ne peuvent pas coexister, de deux manières différentes.
- On suppose désormais et , sans autre information. Établir l'encadrement .
- On pose , muni des probabilités élémentaires . Construire, dans cet espace, deux événements et réalisant la borne supérieure, puis deux événements réalisant la borne inférieure.
- Généraliser : pour deux événements quelconques et , encadrer à l'aide de et seuls.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Par la sous-additivité (règle 6) : on devrait avoir , or l'enquêteur annonce .
Par le crible (règle 5) : la formule impose
ce qui contredit le premier axiome. Les deux arguments sont en fait le même, vu sous deux angles : la sous-additivité est la positivité de .
2. Majoration. On a et , donc par croissance (règle 3),
Minoration. Le crible donne , et d'après le premier axiome, donc
L'idée est simple : deux événements occupant respectivement et de l'univers ne peuvent pas s'éviter, il leur faut au moins en commun.
3. D'après le théorème de la section suivante, la donnée des définit bien une probabilité sur , et pour toute partie .
Borne supérieure atteinte. Prenons et . Alors , donc et . La borne haute correspond au cas où l'un des deux événements est contenu dans l'autre : le recouvrement est maximal.
Borne inférieure atteinte. Prenons et , de cardinaux et . Alors , donc , et l'on vérifie que . La borne basse correspond au cas où les deux événements se chevauchent le moins possible, c'est-à-dire où leur réunion est l'univers entier.
4. Les deux arguments du 2 se transposent tels quels, à ceci près qu'il faut aussi tenir compte de la positivité :
La minoration par est nécessaire : si , la quantité est négative et n'apporte aucune information — les deux événements peuvent alors être incompatibles.
Description par les événements élémentaires
Question
Une probabilité est une application définie sur : sur un univers à issues, cela fait valeurs à donner. Pour , plus d'un million. Peut-on s'en tirer à moins ? Autrement dit : existe-t-il un petit paquet de données qui détermine tout entière — et à quelles conditions un tel paquet, choisi arbitrairement, définit-il bien une probabilité ?
Théorème 1 : Description par les événements élémentaires
Une probabilité sur un univers fini est entièrement déterminée par les valeurs . De plus, est une probabilité si, et seulement si,
La probabilité d'un événement est alors la somme des probabilités des issues qui le composent :
Démonstration :
Détermination. Soit un événement. Si , alors d'après le point 1 du corollaire, ce qui correspond bien à une somme vide. Sinon, est la réunion des événements élémentaires qu'il contient :
et ces événements élémentaires sont deux à deux incompatibles, puisque dès que . L'additivité finie (point 7 du corollaire) donne alors
Toute valeur de s'exprime donc en fonction des seuls : deux probabilités ayant les mêmes probabilités élémentaires sont égales.
Conditions nécessaires. Si est une probabilité, alors d'après le premier axiome. Par ailleurs est la réunion des événements élémentaires, deux à deux incompatibles, donc, par le calcul ci-dessus appliqué à et par le deuxième axiome,
Conditions suffisantes. Réciproquement, donnons-nous des réels vérifiant pour tout et , et définissons une application sur par
avec la convention que la somme vide vaut . Vérifions les trois axiomes.
- Premier axiome. La somme est une somme de termes positifs, donc . De plus, en lui ajoutant les termes positifs pour , on obtient . Ainsi est bien à valeurs dans .
- Deuxième axiome. par hypothèse.
- Troisième axiome. Soient et incompatibles. Les issues de sont exactement celles de et celles de , et aucune n'est comptée deux fois puisque . En scindant la somme selon cette partition des indices,
L'application ainsi construite est donc une probabilité, et elle vérifie pour tout : la famille est bien sa famille de probabilités élémentaires.
Remarque :
Concrètement, dans un univers fini : on associe une probabilité à chaque issue, de sorte que la somme des probabilités élémentaires vaille .
Test 4 : Une famille de réels suffit
Si sont des réels positifs de somme , il existe une et une seule probabilité sur telle que pour tout .
Rédaction — Déterminer une probabilité à partir d un énoncé :
Lorsqu'un énoncé décrit un dispositif truqué ou déséquilibré, la loi n'est pas donnée : il faut la reconstituer.
Étape 1 — lister les issues et nommer leurs probabilités .
Étape 2 — traduire chaque contrainte de l'énoncé en une équation entre les . « Le sort trois fois plus souvent que le » devient ; « les faces à sont équiprobables » devient ; « proportionnel à » devient avec inconnu.
Étape 3 — écrire l'équation de normalisation . C'est elle qui fixe le paramètre restant : les contraintes de l'énoncé donnent la forme de la loi, la normalisation en donne l'échelle.
Étape 4 — résoudre, puis vérifier que tous les obtenus sont positifs. Le théorème garantit alors qu'il s'agit bien d'une probabilité, et qu'elle est unique.
Étape 5 — calculer la probabilité de l'événement demandé par , ou par passage au contraire si contient plus de la moitié des issues.
Exercice 4 : Un dé truqué
Un dé a été truqué de telle sorte que la probabilité de sortie du soit le triple de la probabilité de sortie du . Les numéros , , , et ont la même probabilité de sortie.
- Quelle est la probabilité de sortie de chaque numéro ?
- Calculer la probabilité de l'événement : « obtenir un numéro pair ».
Solution :(cliquer pour afficher)
1. L'univers est ; notons pour .
Les contraintes de l'énoncé s'écrivent
Posons . La loi est donc entièrement décrite par le seul paramètre , et la normalisation le détermine :
Ainsi
Ces six nombres sont positifs et de somme : d'après le théorème, ils définissent bien une probabilité, et c'est la seule compatible avec l'énoncé.
2. L'événement est la réunion des trois événements élémentaires correspondants, deux à deux incompatibles :
Le dé étant truqué en faveur du , il est cohérent de trouver : sur un dé équilibré, on aurait obtenu exactement .
Exercice 5 : Une roue proportionnelle au numéro
Une roue est partagée en secteurs numérotés de à . Elle est déséquilibrée : la probabilité de s'arrêter sur le secteur est proportionnelle à .
- Déterminer pour tout .
- Vérifier que la famille obtenue définit bien une probabilité.
- On prend . Calculer la probabilité d'obtenir un numéro pair, puis celle d'obtenir un numéro supérieur ou égal à .
- Toujours pour , calculer de deux façons la probabilité d'obtenir un numéro impair.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. « Proportionnel à » signifie qu'il existe un réel tel que pour tout . La normalisation fixe :
Ainsi
2. Chaque est positif, puisque et , et la somme des vaut par construction de . Le théorème de description par les événements élémentaires assure alors qu'il existe une unique probabilité sur admettant cette famille pour probabilités élémentaires.
3. Pour , on a , donc . On vérifie au passage que .
L'événement « numéro pair » est :
L'événement « numéro supérieur ou égal à » est :
Ce dernier résultat mérite un regard : deux secteurs sur six emportent plus de la moitié de la probabilité. Sur une roue équilibrée, on n'aurait que .
4. Directement : l'événement « numéro impair » est , donc
Par passage au contraire : « impair » est le contraire de « pair », donc sa probabilité vaut . Les deux méthodes concordent.