Indépendance
Conditionner modifie en général la probabilité d'un événement : c'est tout l'intérêt des deux leçons précédentes. Il arrive pourtant que l'information n'apporte rien — que soit exactement . Cette situation, loin d'être anecdotique, est la plus fréquente en modélisation : elle correspond aux expériences que l'on répète sans que les précédentes influent sur les suivantes.
Dans toute la suite, désigne un espace probabilisé fini.
Indépendance de deux événements
Question
Comment traduire mathématiquement que la réalisation de n'apprend rien sur celle de ? L'écriture vient à l'esprit, mais elle exige et n'est pas symétrique en apparence. Existe-t-il une formulation qui évite ces deux défauts ?
Définition 1 : Événements indépendants
Deux événements et sont dits indépendants si
Exemple :
On lance un dé équilibré à six faces. Les événements : « le résultat est pair » et : « le résultat est un multiple de » sont indépendants : , et .
Rien dans le dispositif ne rend pourtant ces deux événements « sans rapport » : ils portent sur le même lancer et le même résultat. L'égalité est une coïncidence numérique. Que devient-elle si le dé a un autre nombre de faces ?
Test 1 : Incompatibilité et indépendance
Deux événements incompatibles de probabilités non nulles sont indépendants.
La propriété suivante fournit une interprétation plus concrète de l'indépendance ; elle n'est valable que lorsque .
Proposition 1 : Caractérisation par la probabilité conditionnelle
Si , les événements et sont indépendants si et seulement si
Démonstration :
Supposons , de sorte que est bien défini. En multipliant par le réel non nul , on obtient la chaîne d'équivalences
la dernière égalité étant la définition de l'indépendance de et .
Remarque :
Cela signifie que le fait de savoir que est réalisé (ou non) n'influe pas sur notre connaissance de l'éventuelle réalisation de .
La définition retenue présente deux avantages sur cette caractérisation : elle est manifestement symétrique en et , et elle garde un sens lorsque .
Exercice 1 : Un dé à n faces
On lance un dé équilibré dont les faces sont numérotées de à . On note l'événement « le résultat est pair » et l'événement « le résultat est un multiple de ».
- Pour , calculer , et . Les événements et sont-ils indépendants ?
- Même question pour .
- Que conclure sur la nature de la propriété d'indépendance ?
Solution :(cliquer pour afficher)
On munit de l'équiprobabilité, de sorte que la probabilité de tout événement est son cardinal divisé par .
1. Pour : , et . Donc
Comme , les événements ne sont pas indépendants. Ils sont même incompatibles : aucun entier de n'est à la fois pair et multiple de .
2. Pour : , et . Donc
et : les événements sont indépendants.
3. Les mêmes deux propriétés arithmétiques, appliquées au même type de dispositif, donnent l'indépendance pour et , et la dépendance pour . Aucun mécanisme, aucune absence de « lien causal » n'explique cela : l'indépendance est une égalité numérique entre trois probabilités, rien de plus. Elle dépend de la probabilité considérée et pas seulement des événements.
La conséquence pratique est nette : on ne décrète jamais l'indépendance parce que deux événements « n'ont rien à voir ». Ou bien elle est posée comme hypothèse de modélisation — c'est le cas des tirages avec remise ou des lancers répétés —, ou bien elle se démontre par le calcul.
Exercice 2 : Deux urnes et un dé, suite
On reprend le dispositif de la leçon précédente. Une urne contient boules blanches et boule noire, une urne contient boules blanches et boules noires. On lance un dé équilibré à faces : si l'on obtient , on effectue deux tirages avec remise dans ; sinon, deux tirages avec remise dans .
On note et les événements correspondant au choix de l'urne, : « la première boule est blanche » et : « la deuxième boule est noire ». On rappelle les valeurs obtenues précédemment : et .
Les événements et sont-ils indépendants ?
Solution :(cliquer pour afficher)
Calculons par la formule des probabilités totales, appliquée au système complet :
À l'intérieur de chaque cas, l'urne est fixée et les deux tirages ont lieu avec remise : la composition est identique aux deux étapes, et le second tirage se fait dans les mêmes conditions que le premier. Donc
Il vient
Or
Comme , les événements et ne sont pas indépendants.
Ce résultat peut surprendre, puisque les deux tirages se font avec remise. Mais l'urne n'est pas connue : observer une boule blanche au premier tirage rend l'urne plus plausible, donc rend une boule noire moins probable au second. L'information circule d'un tirage à l'autre non pas directement, mais par l'intermédiaire de la cause commune qu'est le choix de l'urne.
Remarque :
L'indépendance de deux événements dépend de la probabilité considérée. Ici, et ne sont pas -indépendants, alors qu'ils sont -indépendants et -indépendants.
Test 2 : Une propriete des seuls evenements
Si et sont indépendants pour une probabilité sur , ils le sont pour toute probabilité sur .
Question
Si savoir que est réalisé n'apprend rien sur , il paraît naturel que savoir que n'est pas réalisé n'apprenne rien non plus. Cette intuition est-elle exacte — et si oui, jusqu'où va-t-elle ?
Proposition 2 : Indépendance et complémentaires
Deux événements et sont indépendants si et seulement si et le sont, ce qui équivaut encore à l'indépendance de et .
Démonstration :
Établissons d'abord l'implication suivante, valable pour tout couple d'événements :
En effet, la règle de la différence donne . Si et sont indépendants, il vient
ce qui est l'indépendance de et .
Première équivalence. L'implication directe est appliquée à . Réciproquement, si et sont indépendants, appliquée à donne l'indépendance de et .
Seconde équivalence. Supposons et indépendants. Par ce qui précède, et le sont ; la définition étant symétrique, et le sont aussi, et appliquée à donne l'indépendance de et , donc celle de et . La réciproque s'obtient en appliquant ce même raisonnement au couple , puisque le complémentaire du complémentaire est l'événement lui-même.
Test 3 : Un evenement presque sur
Un événement de probabilité est indépendant de tout autre événement.
Exercice 3 : Deux couleurs, au plus une blanche
Une urne contient boules blanches et boules noires. On y effectue tirages successifs avec remise, avec . On note l'événement « au cours des tirages, on a obtenu des boules de chacune des couleurs » et l'événement « au cours des tirages, on a obtenu au plus une boule blanche ».
Étudier l'indépendance des événements et .
Solution :(cliquer pour afficher)
Modélisation. L'urne contenant autant de blanches que de noires, chaque tirage donne une blanche ou une noire avec la même chance. On code une issue par la suite des couleurs obtenues :
muni de l'équiprobabilité, chaque suite de couleurs étant obtenue par le même nombre de tirages de boules numérotées.
Calcul de . L'événement contraire est « toutes les boules ont la même couleur », qui compte exactement deux issues : la suite constante blanche et la suite constante noire. Donc
Calcul de . « Au plus une blanche » signifie « aucune blanche » ou « exactement une blanche ». Il y a une seule suite sans blanche, et suites comportant exactement une blanche — une par position possible. Donc
Calcul de . Une issue de comporte les deux couleurs et au plus une blanche : elle comporte donc exactement une blanche. Réciproquement, comme , une suite à exactement une blanche comporte au moins une noire, donc réalise . Ainsi est l'événement « exactement une blanche », de cardinal :
Comparaison. Les événements sont indépendants si et seulement si
En multipliant par puis en développant :
Il reste à résoudre cette équation pour . On vérifie que donne , donne , et donne . Pour , la suite croît strictement plus vite que — l'écart vaut pour et augmente à chaque rang, puisque passer de à double et n'ajoute que à . Il n'y a donc pas d'autre solution.
Conclusion. Les événements et sont indépendants si et seulement si . Vérification directe dans ce cas : , , .
Cet exercice illustre au mieux ce que dit la définition : deux événements manifestement liés dans leur formulation — tous deux parlent du nombre de blanches obtenues — se trouvent être indépendants pour une valeur de et une seule. L'indépendance n'est pas une propriété qualitative des énoncés, c'est une coïncidence numérique qui se vérifie par le calcul.
Indépendance mutuelle
On étend à présent la notion d'indépendance à une famille quelconque d'événements. La généralisation n'est pas immédiate : il ne suffit pas d'imposer l'indépendance deux à deux, comme le montrera l'exemple ci-après.
Définition 2 : Indépendance mutuelle
Des événements de sont dits mutuellement indépendants (ou simplement indépendants) si, pour toute partie non vide de , on a
Remarque :
-
L'indépendance de événements ne dépend pas de l'ordre de ces événements.
C'est une notion très forte qui demande de vérifier égalités (autant que de parties non vides de ). Il est rare qu'on ait à les vérifier directement : soit l'indépendance des événements fait partie des hypothèses — elle modélise des expériences aléatoires aux résultats indépendants —, soit elle est la conséquence de l'indépendance, connue, d'autres événements.
-
Si les événements sont mutuellement indépendants, alors ils sont deux à deux indépendants, comme on le voit en prenant pour un ensemble à deux éléments.
Mais la réciproque est fausse, comme le montre l'exemple suivant.
Exemple :
On lance deux dés équilibrés et l'on considère les événements « le premier dé amène un nombre pair », « le second dé amène un nombre pair » et « les deux dés amènent des nombres de même parité ».
On a
Les événements , et sont donc indépendants deux à deux. Mais
donc , et ne sont pas mutuellement indépendants.
Test 4 : Deux a deux et mutuellement
Trois événements deux à deux indépendants sont mutuellement indépendants.
Proposition 3 : Stabilité par complémentaire
Si les événements sont mutuellement indépendants, alors les événements , où chaque (pour ) est ou , sont également mutuellement indépendants.
Démonstration :
Notons l'ensemble des indices pour lesquels , et raisonnons par récurrence sur le cardinal de .
Initialisation. Si , alors pour tout et le résultat est l'hypothèse.
Hérédité. Soit ; supposons le résultat acquis pour toute famille obtenue en complémentant des événements , et considérons une famille où indices sont complémentés. Choisissons l'un d'eux, noté , et introduisons la famille définie par et pour : elle ne comporte que complémentations, donc elle est mutuellement indépendante par hypothèse de récurrence.
Soit une partie non vide. Deux cas.
Si , alors pour tout , et l'égalité voulue est celle de la famille .
Si , posons , avec la convention lorsque . Comme , la règle de la différence donne
Or et s'écrivent tous deux comme des intersections d'événements de la famille , indexées respectivement par et par . L'hypothèse de récurrence donne donc
En reportant et en factorisant :
La famille est donc mutuellement indépendante, ce qui achève la récurrence.
Rédaction — Utiliser lindependance mutuelle dans un calcul :
L'indépendance mutuelle n'est presque jamais à vérifier : elle est posée par l'énoncé, comme traduction d'un dispositif où les épreuves ne s'influencent pas (tirages avec remise, lancers répétés, composants distincts d'un système). Elle sert alors à calculer.
Étape 1 — écrire l'événement cible comme une intersection des ou de leurs contraires.
Étape 2 — appliquer la définition si tous les événements de l'intersection sont des , la proposition de stabilité si certains sont complémentés. Dans les deux cas, la probabilité de l'intersection est le produit des probabilités.
Étape 3 — passer au contraire si l'énoncé dit « au moins un ». C'est le cas le plus fréquent :
Cette formule n'a de sens que sous l'hypothèse d'indépendance mutuelle, et c'est précisément la proposition de stabilité qui autorise la seconde égalité.
Exercice 4 : Fiabilite dun systeme
Un système est constitué de composants. Chaque composant fonctionne avec la probabilité , et l'on suppose les événements : « le composant fonctionne » mutuellement indépendants.
- Le système est monté en série : il fonctionne si et seulement si tous les composants fonctionnent. Calculer la probabilité qu'il fonctionne.
- Le système est monté en parallèle : il fonctionne si et seulement si au moins un composant fonctionne. Calculer la probabilité qu'il fonctionne, en précisant quel résultat du cours autorise le calcul.
- Application numérique pour et . Commenter.
- Étudier les limites de et lorsque tend vers l'infini, et interpréter.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Le système en série fonctionne si l'événement est réalisé. En appliquant la définition de l'indépendance mutuelle à :
2. Le système en parallèle tombe en panne si et seulement si aucun composant ne fonctionne, c'est-à-dire si l'événement est réalisé. La proposition de stabilité par complémentaire assure que les sont eux aussi mutuellement indépendants — c'est elle, et non la définition seule, qui autorise le passage au produit :
d'où
3. Pour et :
Avec des composants pourtant identiques et plutôt fiables, le montage en série est moins fiable que chaque composant pris isolément — une chaîne ne vaut que par son maillon le plus faible, et multiplier les maillons multiplie les occasions de rompre. Le montage en parallèle, lui, est bien plus fiable que chacun de ses composants : c'est le principe de la redondance, utilisé dans tous les systèmes critiques.
4. Comme , on a et , donc
Les deux montages divergent radicalement : allonger indéfiniment une chaîne en série la condamne, quelle que soit la qualité des composants ; multiplier indéfiniment les composants en parallèle rend la panne aussi improbable qu'on le souhaite. C'est une raison suffisante pour laquelle un avion embarque plusieurs calculateurs indépendants plutôt qu'un seul, meilleur.
Une réserve, toutefois, sur le mot indépendants : tout le calcul repose sur l'hypothèse d'indépendance mutuelle, qui suppose qu'aucune cause commune ne peut faire tomber plusieurs composants à la fois. L'exercice « Deux urnes et un dé » a montré ce qu'il advient quand une telle cause existe.