MPSI · Applications linéaires

Formes linéaires

Dans toute cette leçon, EE désigne un K\mathbb{K}-espace vectoriel.

Question

Parmi toutes les applications linéaires au départ de EE, il en est de particulières : celles qui arrivent dans K\mathbb{K} lui-même, le corps des scalaires. Pourquoi les étudier à part ? Parce que renvoyer un scalaire, c'est mesurer un vecteur : une coordonnée, une trace, une intégrale, une somme. Ces « mesures » linéaires forment-elles à leur tour un espace vectoriel ? Et si l'on fixe une base de EE, existe-t-il des mesures privilégiées qui lisent directement les coordonnées d'un vecteur ?

Définition et exemples

Définition 1 : Forme linéaire

On appelle forme linéaire définie sur EE toute application linéaire de EE vers K\mathbb{K}.

Notation :

On note EE^{*} l'espace des formes linéaires définies sur EE, c'est-à-dire E=L(E,K)E^{*} = \mathcal{L}(E, \mathbb{K}).

Exemple :

  1. Pour aKa \in \mathbb{K}, l'évaluation PP(a)P \longmapsto P(a), de K[X]\mathbb{K}[X] dans K\mathbb{K}, est une forme linéaire.
  2. La trace MTr(M)M \longmapsto \operatorname{Tr}(M), de Mn(K)\mathcal{M}_{n}(\mathbb{K}) dans K\mathbb{K}, est une forme linéaire.
  3. Pour a<ba < b, l'intégrale fabf(t)dtf \longmapsto \int_{a}^{b} f(t)\,\mathrm{d}t, de C([a,b],R)\mathcal{C}([a,b],\mathbb{R}) dans R\mathbb{R}, est une forme linéaire.
  4. La somme des coordonnées (x1,,xn)k=1nxk(x_1, \dots, x_n) \longmapsto \sum_{k=1}^{n} x_k, de Kn\mathbb{K}^{n} dans K\mathbb{K}, est une forme linéaire.

Toutes « mesurent » un vecteur par un scalaire. Que peut-on dire de leur image ?

Une forme linéaire arrive dans K\mathbb{K}, qui est une droite vectorielle sur lui-même : son image est un sous-espace de K\mathbb{K}, donc {0}\{0\} ou K\mathbb{K} tout entier. Il n'y a pas d'intermédiaire.

Exercice 1 : Une forme linéaire est nulle ou surjective

Montrer qu'une forme linéaire est nulle ou surjective.

Solution :(cliquer pour afficher)

Soit φ\varphi une forme linéaire non nulle de EE^{*} ; alors il existe aEa \in E tel que φ(a)0\varphi(a) \neq 0. Soit λK\lambda \in \mathbb{K}. On a :

φ ⁣(λφ(a)a)=λφ(a)φ(a)=λ.\varphi\!\left( \frac{\lambda}{\varphi(a)}\, a \right) = \frac{\lambda}{\varphi(a)}\, \varphi(a) = \lambda.

Tout scalaire λ\lambda est donc atteint : φ\varphi est surjective. Ainsi une forme linéaire est nulle, ou bien surjective.

Test 1

Toute forme linéaire non nulle sur EE est injective.

Formes linéaires coordonnées

Revenons à la question d'ouverture : une base étant fixée, existe-t-il des formes qui lisent directement les coordonnées ? On les construit en imposant leur valeur sur les vecteurs de la base — ce qui est légitime d'après le théorème de détermination.

Définition 2 : Formes linéaires coordonnées

Soit B=(ei)iI\mathcal{B} = (e_i)_{i \in I} une base de EE. On appelle forme linéaire coordonnée d'indice ii relative à la base B\mathcal{B} la forme linéaire, notée eie_i^{*}, définie par :

ei(ej)=δi,jpour tout jI.e_i^{*}(e_j) = \delta_{i,j} \quad \text{pour tout } j \in I.

Proposition 1 : Interprétation des formes coordonnées

Soit B=(ei)iI\mathcal{B} = (e_i)_{i \in I} une base de EE. Pour tout iIi \in I, la forme linéaire eie_i^{*} associe à tout vecteur de EE sa coordonnée d'indice ii dans la base B\mathcal{B}.

Démonstration :

Soit xEx \in E. On pose x=jIxjejx = \sum_{j \in I} x_j\, e_j avec (xj)jIK(I)(x_j)_{j \in I} \in \mathbb{K}^{(I)}. Par linéarité :

ei(x)=ei(jIxjej)=jIxjei(ej)=jIxjδi,j=xi.e_i^{*}(x) = e_i^{*}\Bigl( \sum_{j \in I} x_j\, e_j \Bigr) = \sum_{j \in I} x_j\, e_i^{*}(e_j) = \sum_{j \in I} x_j\, \delta_{i,j} = x_i.

Donc ei(x)=xie_i^{*}(x) = x_i.

Exemple :

Sur K[X]\mathbb{K}[X] muni de la base (Xk)kN(X^k)_{k \in \mathbb{N}}, pour P=k=0nakXkP = \sum_{k=0}^{n} a_k\, X^{k}, on a (Xi)(P)=ai\bigl( X^{i} \bigr)^{*}(P) = a_i : la forme coordonnée d'indice ii lit le coefficient de XiX^i.

Exercice 2 : Base duale

Soit (ei)i1,n(e_i)_{i \in \llbracket 1, n \rrbracket} une base de EE. Montrer que (ei)i1,n(e_i^{*})_{i \in \llbracket 1, n \rrbracket} est une base de EE^{*}.

Solution :(cliquer pour afficher)

\bullet Génératrice. Soit φE\varphi \in E^{*}. Cherchons (λi)1inKn(\lambda_i)_{1 \leqslant i \leqslant n} \in \mathbb{K}^{n} tel que φ=i=1nλiei\varphi = \sum_{i=1}^{n} \lambda_i\, e_i^{*}. Pour tout ii, en évaluant en eie_i :

φ(ei)=j=1nλjej(ei)=λi.\varphi(e_i) = \sum_{j=1}^{n} \lambda_j\, e_j^{*}(e_i) = \lambda_i.

Ainsi φ=i=1nφ(ei)ei\varphi = \sum_{i=1}^{n} \varphi(e_i)\, e_i^{*}, donc (ei)1in(e_i^{*})_{1 \leqslant i \leqslant n} engendre EE^{*}.

\bullet Libre. Soit (λi)1inKn(\lambda_i)_{1 \leqslant i \leqslant n} \in \mathbb{K}^{n} tel que i=1nλiei=0\sum_{i=1}^{n} \lambda_i\, e_i^{*} = 0. Pour tout ii, en évaluant en eie_i :

j=1nλjej(ei)=λi=0.\sum_{j=1}^{n} \lambda_j\, e_j^{*}(e_i) = \lambda_i = 0.

Donc (ei)1in(e_i^{*})_{1 \leqslant i \leqslant n} est libre.

D'où (ei)1in(e_i^{*})_{1 \leqslant i \leqslant n} est une base de EE^{*}, appelée base duale de (ei)1in(e_i)_{1 \leqslant i \leqslant n}.