Assertions, prédicats et quantificateurs
Les mathématiques s'écrivent dans une langue à part : chaque énoncé y a un sens précis, chaque symbole une signification fixée une fois pour toutes. Avant de démontrer quoi que ce soit, il faut apprendre à parler cette langue. Cette leçon en pose les trois briques de base : les assertions, les prédicats et les quantificateurs.
Assertions
Question
Une phrase du langage courant peut être vague, ambiguë, ou affaire de point de vue. Sur quels énoncés les mathématiques acceptent-elles de raisonner ?
Définition 1 : Assertion, proposition
On appelle assertion ou proposition tout énoncé mathématique qui est soit vrai, soit faux.
Remarque :
La logique mathématique est dite binaire : un énoncé mathématique ne peut prendre que deux valeurs de vérité, vrai (noté ou ) et faux (noté ou ). Il n'y a pas de troisième possibilité, et un énoncé ne peut pas être les deux à la fois.
Exemple :
- est une assertion vraie.
- « avec » n'est pas une assertion : sa vérité dépend de la valeur de .
- « Tout entier pair supérieur ou égal à est la somme de deux nombres premiers » est une assertion : elle est soit vraie, soit fausse — même si personne ne sait aujourd'hui laquelle (c'est la conjecture de Goldbach).
- est une assertion vraie : les deux membres sont l'ensemble vide. Pourquoi et sont-ils vides ?
Test 1 : Vérité inconnue
Un énoncé mathématique dont personne ne connaît la valeur de vérité n'est pas une assertion.
Rédaction :
Soit une assertion. Dans une copie :
- On écrit « Supposons » au lieu de « Supposons que est vraie ».
- On écrit « Montrons » au lieu de « Montrons que est vraie ».
- Si on écrit « On a », alors forcément est vraie.
Prédicats
Question
« » n'est pas une assertion tant que n'est pas fixé. Quel statut donner à ces énoncés « à trous », omniprésents en mathématiques ?
Définition 2 : Prédicat
Un énoncé mathématique dépendant d'une variable est appelé prédicat et se note . Pour chaque valeur concrète de la variable, est une proposition.
Exemple :
: « avec » est un prédicat. n'est pas une assertion, mais et sont des propositions — toutes deux fausses, d'ailleurs. Que peut-on faire de la variable , sans lui donner de valeur, pour transformer en assertion ?
Remarque :
Un prédicat peut dépendre de plusieurs variables : on note un énoncé dépendant de deux variables.
Quantificateurs
Question
« » est vrai pour tous les réels ; « » l'est seulement pour certains. Comment le langage mathématique distingue-t-il ces deux façons, pour un prédicat, d'être vrai ?
Notation :
Soient un ensemble et un énoncé mathématique dépendant d'une variable .
- Pour dire « Il existe tel que », on écrit « ».
- Le symbole est appelé quantificateur existentiel.
- Pour dire « Pour tout on a », on écrit « ».
- Le symbole est appelé quantificateur universel.
- Pour dire « Il existe un unique élément de tel que », on écrit « ».
Remarque :
- « » est une assertion, qui est vraie si pour tout on a .
- « » est une assertion, qui est vraie s'il existe au moins un élément tel que est vraie.
- « » est une proposition, qui est vraie s'il existe un unique élément tel que est vraie.
Un prédicat dont toutes les variables sont quantifiées est donc devenu une assertion : c'est la réponse à la question laissée ouverte plus haut.
Exemple :
- est une proposition vraie — c'est l'inégalité déguisée.
- « » est une proposition fausse. Comment rédigerait-on proprement la justification de ces deux affirmations ?
Test 2 : Le sens de ∃
La proposition « » affirme qu'il existe exactement un réel dont le carré vaut .
Test 3 : Existence et unicité
La proposition « » est vraie.
Plusieurs quantificateurs
Question
Dans un énoncé du type « », peut-on échanger les deux quantificateurs sans changer le sens de la phrase ?
Remarque :
Si un énoncé mathématique dépend de plusieurs variables, on peut quantifier successivement chaque variable. Soit un énoncé dépendant de deux variables.
- Les propositions « » et « » ont la même valeur de vérité : on dit qu'elles sont équivalentes.
- Même chose pour les propositions « » et « ».
- La proposition « » signifie : pour tout , il existe — dépend de — tel que .
- Les propositions « » et « » ne sont pas équivalentes.
Exemple :
- est une proposition vraie.
- est une proposition vraie : c'est l'existence et l'unicité de la partie entière. L'entier dépend de .
- Soit une fonction. La proposition « » signifie que est majorée sur .
Test 4 : Ordre des quantificateurs
Les propositions « » et « » sont toutes les deux vraies.
Rédaction :
Lire et écrire un énoncé quantifié. Petit dictionnaire, à savoir parcourir dans les deux sens :
| Phrase | Écriture quantifiée |
|---|---|
| s'annule sur | |
| est la fonction nulle sur | |
| est majorée sur | |
| est constante sur |
Deux règles de lecture :
- On lit de gauche à droite : chaque variable introduite peut dépendre de toutes celles introduites avant elle.
- Une phrase française cache souvent ses quantificateurs (« un carré est toujours positif » signifie ) : les faire apparaître est le premier pas de toute démonstration.
Rédaction :
Démontrer un énoncé quantifié :
- Pour montrer « », on fixe en écrivant « Soit », puis on démontre que est vraie.
- Pour montrer « », on fixe les deux variables par « Soient et », puis on montre que est vraie.
- Pour montrer « », on fixe par « Soit », puis on cherche un qui convient — il a le droit de dépendre de .
Exercice 1 : Traduire dans les deux sens
Soit une fonction.
- Écrire avec des quantificateurs : « est minorée sur », puis « tout réel positif est le carré d'un réel ».
- Traduire en français courant, puis déterminer la valeur de vérité : « », puis « ».
Solution :(cliquer pour afficher)
1. « est minorée sur » s'écrit : . Attention à l'ordre : le minorant est le même pour tous les , il doit donc être introduit avant.
« Tout réel positif est le carré d'un réel » s'écrit : . Ici dépend de : on peut prendre .
2. « » se lit : « il existe un réel dont le carré est strictement négatif ». Elle est fausse, car pour tout on a .
« » se lit : « tout réel est strictement dépassé par au moins un entier naturel ». Elle est vraie. Soit : si , l'entier convient ; sinon, en notant la partie entière de , l'entier vérifie . L'entier dépend de : c'est permis.
Exercice 2 : L'ordre change tout
Les propositions suivantes sont-elles vraies ou fausses ? Justifier soigneusement.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Vraie. Soit . Posons . Alors . Pour chaque , on a exhibé un qui convient — et il dépend de .
2. Fausse. Si un tel existait, la relation vaudrait pour tous les réels : pour elle donne , et pour elle donne . On aurait donc , ce qui est faux. Aucun réel ne convient.
Les deux propositions ne diffèrent que par l'ordre des quantificateurs — et n'ont pas la même valeur de vérité.