MPSI · Logique et raisonnements

Assertions, prédicats et quantificateurs

Les mathématiques s'écrivent dans une langue à part : chaque énoncé y a un sens précis, chaque symbole une signification fixée une fois pour toutes. Avant de démontrer quoi que ce soit, il faut apprendre à parler cette langue. Cette leçon en pose les trois briques de base : les assertions, les prédicats et les quantificateurs.

Assertions

Question

Une phrase du langage courant peut être vague, ambiguë, ou affaire de point de vue. Sur quels énoncés les mathématiques acceptent-elles de raisonner ?

Définition 1 : Assertion, proposition

On appelle assertion ou proposition tout énoncé mathématique qui est soit vrai, soit faux.

Remarque :

La logique mathématique est dite binaire : un énoncé mathématique ne peut prendre que deux valeurs de vérité, vrai (noté VV ou 11) et faux (noté FF ou 00). Il n'y a pas de troisième possibilité, et un énoncé ne peut pas être les deux à la fois.

Exemple :

  1. 2Q\sqrt{2} \notin \mathbb{Q} est une assertion vraie.
  2. « x>1x > 1 avec xRx \in \mathbb{R} » n'est pas une assertion : sa vérité dépend de la valeur de xx.
  3. « Tout entier pair supérieur ou égal à 44 est la somme de deux nombres premiers » est une assertion : elle est soit vraie, soit fausse — même si personne ne sait aujourd'hui laquelle (c'est la conjecture de Goldbach).
  4. [0,2[[4,3[=[4,2[[0, 2[ \,\cap\, [4, 3[ \,=\, [4, 2[ est une assertion vraie : les deux membres sont l'ensemble vide. Pourquoi [4,3[[4, 3[ et [4,2[[4, 2[ sont-ils vides ?

Test 1 : Vérité inconnue

Un énoncé mathématique dont personne ne connaît la valeur de vérité n'est pas une assertion.

Rédaction :

Soit P\mathcal{P} une assertion. Dans une copie :

  1. On écrit « Supposons P\mathcal{P} » au lieu de « Supposons que P\mathcal{P} est vraie ».
  2. On écrit « Montrons P\mathcal{P} » au lieu de « Montrons que P\mathcal{P} est vraie ».
  3. Si on écrit « On a P\mathcal{P} », alors forcément P\mathcal{P} est vraie.

Prédicats

Question

« x2+x+1=0x^2 + x + 1 = 0 » n'est pas une assertion tant que xx n'est pas fixé. Quel statut donner à ces énoncés « à trous », omniprésents en mathématiques ?

Définition 2 : Prédicat

Un énoncé mathématique dépendant d'une variable xx est appelé prédicat et se note P(x)\mathcal{P}(x). Pour chaque valeur concrète aa de la variable, P(a)\mathcal{P}(a) est une proposition.

Exemple :

P(x)\mathcal{P}(x) : « x2+x+1=0x^2 + x + 1 = 0 avec xRx \in \mathbb{R} » est un prédicat. P(x)\mathcal{P}(x) n'est pas une assertion, mais P(0)\mathcal{P}(0) et P(2)\mathcal{P}(\sqrt{2}) sont des propositions — toutes deux fausses, d'ailleurs. Que peut-on faire de la variable xx, sans lui donner de valeur, pour transformer P(x)\mathcal{P}(x) en assertion ?

Remarque :

Un prédicat peut dépendre de plusieurs variables : on note P(x,y)\mathcal{P}(x, y) un énoncé dépendant de deux variables.

Quantificateurs

Question

« x20x^2 \geq 0 » est vrai pour tous les réels ; « x2=2x^2 = 2 » l'est seulement pour certains. Comment le langage mathématique distingue-t-il ces deux façons, pour un prédicat, d'être vrai ?

Notation :

Soient EE un ensemble et P(x)\mathcal{P}(x) un énoncé mathématique dépendant d'une variable xEx \in E.

  1. Pour dire « Il existe xEx \in E tel que P(x)\mathcal{P}(x) », on écrit « xE:P(x)\exists\, x \in E : \mathcal{P}(x) ».
  2. Le symbole \exists est appelé quantificateur existentiel.
  3. Pour dire « Pour tout xEx \in E on a P(x)\mathcal{P}(x) », on écrit « xE:P(x)\forall\, x \in E : \mathcal{P}(x) ».
  4. Le symbole \forall est appelé quantificateur universel.
  5. Pour dire « Il existe un unique élément xx de EE tel que P(x)\mathcal{P}(x) », on écrit « !xE:P(x)\exists!\, x \in E : \mathcal{P}(x) ».

Remarque :

  1. « xE:P(x)\forall\, x \in E : \mathcal{P}(x) » est une assertion, qui est vraie si pour tout xEx \in E on a P(x)\mathcal{P}(x).
  2. « xE:P(x)\exists\, x \in E : \mathcal{P}(x) » est une assertion, qui est vraie s'il existe au moins un élément xEx \in E tel que P(x)\mathcal{P}(x) est vraie.
  3. « !xE:P(x)\exists!\, x \in E : \mathcal{P}(x) » est une proposition, qui est vraie s'il existe un unique élément xEx \in E tel que P(x)\mathcal{P}(x) est vraie.

Un prédicat dont toutes les variables sont quantifiées est donc devenu une assertion : c'est la réponse à la question laissée ouverte plus haut.

Exemple :

  1. xR:x2+12x\forall\, x \in \mathbb{R} : x^2 + 1 \geq 2x est une proposition vraie — c'est l'inégalité (x1)20(x-1)^2 \geq 0 déguisée.
  2. « xR:x2+x+1=0\exists\, x \in \mathbb{R} : x^2 + x + 1 = 0 » est une proposition fausse. Comment rédigerait-on proprement la justification de ces deux affirmations ?

Test 2 : Le sens de ∃

La proposition « xR:x2=4\exists\, x \in \mathbb{R} : x^2 = 4 » affirme qu'il existe exactement un réel dont le carré vaut 44.

Test 3 : Existence et unicité

La proposition « !xR:x3=8\exists!\, x \in \mathbb{R} : x^3 = 8 » est vraie.

Plusieurs quantificateurs

Question

Dans un énoncé du type « x y:P(x,y)\forall\, x\ \exists\, y : \mathcal{P}(x,y) », peut-on échanger les deux quantificateurs sans changer le sens de la phrase ?

Remarque :

Si un énoncé mathématique dépend de plusieurs variables, on peut quantifier successivement chaque variable. Soit P(x,y)\mathcal{P}(x, y) un énoncé dépendant de deux variables.

  1. Les propositions « xE yF:P(x,y)\forall\, x \in E\ \forall\, y \in F : \mathcal{P}(x, y) » et « yF xE:P(x,y)\forall\, y \in F\ \forall\, x \in E : \mathcal{P}(x, y) » ont la même valeur de vérité : on dit qu'elles sont équivalentes.
  2. Même chose pour les propositions « xE yF:P(x,y)\exists\, x \in E\ \exists\, y \in F : \mathcal{P}(x, y) » et « yF xE:P(x,y)\exists\, y \in F\ \exists\, x \in E : \mathcal{P}(x, y) ».
  3. La proposition « xE yF:P(x,y)\forall\, x \in E\ \exists\, y \in F : \mathcal{P}(x, y) » signifie : pour tout xEx \in E, il existe yFy \in Fyy dépend de xx — tel que P(x,y)\mathcal{P}(x, y).
  4. Les propositions « xE yF:P(x,y)\forall\, x \in E\ \exists\, y \in F : \mathcal{P}(x, y) » et « yF xE:P(x,y)\exists\, y \in F\ \forall\, x \in E : \mathcal{P}(x, y) » ne sont pas équivalentes.

Exemple :

  1. xR yR:x2+y22xy\forall\, x \in \mathbb{R}\ \forall\, y \in \mathbb{R} : x^2 + y^2 \geq 2|xy| est une proposition vraie.
  2. xR !nZ:nx<n+1\forall\, x \in \mathbb{R}\ \exists!\, n \in \mathbb{Z} : n \leq x < n+1 est une proposition vraie : c'est l'existence et l'unicité de la partie entière. L'entier nn dépend de xx.
  3. Soit f:IRf : I \to \mathbb{R} une fonction. La proposition « MR xI:f(x)M\exists\, M \in \mathbb{R}\ \forall\, x \in I : f(x) \leq M » signifie que ff est majorée sur II.

Test 4 : Ordre des quantificateurs

Les propositions « xR yR:y>x\forall\, x \in \mathbb{R}\ \exists\, y \in \mathbb{R} : y > x » et « yR xR:y>x\exists\, y \in \mathbb{R}\ \forall\, x \in \mathbb{R} : y > x » sont toutes les deux vraies.

Rédaction :

Lire et écrire un énoncé quantifié. Petit dictionnaire, à savoir parcourir dans les deux sens :

PhraseÉcriture quantifiée
ff s'annule sur IIxI:f(x)=0\exists\, x \in I : f(x) = 0
ff est la fonction nulle sur IIxI:f(x)=0\forall\, x \in I : f(x) = 0
ff est majorée sur IIMR xI:f(x)M\exists\, M \in \mathbb{R}\ \forall\, x \in I : f(x) \leq M
ff est constante sur IIcR xI:f(x)=c\exists\, c \in \mathbb{R}\ \forall\, x \in I : f(x) = c

Deux règles de lecture :

  1. On lit de gauche à droite : chaque variable introduite peut dépendre de toutes celles introduites avant elle.
  2. Une phrase française cache souvent ses quantificateurs (« un carré est toujours positif » signifie xR:x20\forall\, x \in \mathbb{R} : x^2 \geq 0) : les faire apparaître est le premier pas de toute démonstration.

Rédaction :

Démontrer un énoncé quantifié :

  1. Pour montrer « xE:P(x)\forall\, x \in E : \mathcal{P}(x) », on fixe xx en écrivant « Soit xEx \in E », puis on démontre que P(x)\mathcal{P}(x) est vraie.
  2. Pour montrer « xE yF:P(x,y)\forall\, x \in E\ \forall\, y \in F : \mathcal{P}(x, y) », on fixe les deux variables par « Soient xEx \in E et yFy \in F », puis on montre que P(x,y)\mathcal{P}(x, y) est vraie.
  3. Pour montrer « xE yF:P(x,y)\forall\, x \in E\ \exists\, y \in F : \mathcal{P}(x, y) », on fixe xx par « Soit xEx \in E », puis on cherche un yFy \in F qui convient — il a le droit de dépendre de xx.

Exercice 1 : Traduire dans les deux sens

Soit f:RRf : \mathbb{R} \to \mathbb{R} une fonction.

  1. Écrire avec des quantificateurs : « ff est minorée sur R\mathbb{R} », puis « tout réel positif est le carré d'un réel ».
  2. Traduire en français courant, puis déterminer la valeur de vérité : « xR:x2<0\exists\, x \in \mathbb{R} : x^2 < 0 », puis « xR nN:n>x\forall\, x \in \mathbb{R}\ \exists\, n \in \mathbb{N} : n > x ».
Solution :(cliquer pour afficher)

1. « ff est minorée sur R\mathbb{R} » s'écrit : mR xR:f(x)m\exists\, m \in \mathbb{R}\ \forall\, x \in \mathbb{R} : f(x) \geq m. Attention à l'ordre : le minorant mm est le même pour tous les xx, il doit donc être introduit avant.

« Tout réel positif est le carré d'un réel » s'écrit : yR+ xR:y=x2\forall\, y \in \mathbb{R}_+\ \exists\, x \in \mathbb{R} : y = x^2. Ici xx dépend de yy : on peut prendre x=yx = \sqrt{y}.

2. « xR:x2<0\exists\, x \in \mathbb{R} : x^2 < 0 » se lit : « il existe un réel dont le carré est strictement négatif ». Elle est fausse, car pour tout xRx \in \mathbb{R} on a x20x^2 \geq 0.

« xR nN:n>x\forall\, x \in \mathbb{R}\ \exists\, n \in \mathbb{N} : n > x » se lit : « tout réel est strictement dépassé par au moins un entier naturel ». Elle est vraie. Soit xRx \in \mathbb{R} : si x<0x < 0, l'entier n=0n = 0 convient ; sinon, en notant x\lfloor x \rfloor la partie entière de xx, l'entier n=x+1n = \lfloor x \rfloor + 1 vérifie n>xn > x. L'entier nn dépend de xx : c'est permis.

Exercice 2 : L'ordre change tout

Les propositions suivantes sont-elles vraies ou fausses ? Justifier soigneusement.

  1. yR xR:x+y=0\forall\, y \in \mathbb{R}\ \exists\, x \in \mathbb{R} : x + y = 0
  2. xR yR:x+y=0\exists\, x \in \mathbb{R}\ \forall\, y \in \mathbb{R} : x + y = 0
Solution :(cliquer pour afficher)

1. Vraie. Soit yRy \in \mathbb{R}. Posons x=yx = -y. Alors x+y=y+y=0x + y = -y + y = 0. Pour chaque yy, on a exhibé un xx qui convient — et il dépend de yy.

2. Fausse. Si un tel xx existait, la relation x+y=0x + y = 0 vaudrait pour tous les réels yy : pour y=0y = 0 elle donne x=0x = 0, et pour y=1y = 1 elle donne x=1x = -1. On aurait donc 0=10 = -1, ce qui est faux. Aucun réel xx ne convient.

Les deux propositions ne diffèrent que par l'ordre des quantificateurs — et n'ont pas la même valeur de vérité.