Connecteurs logiques et tables de vérité
Les assertions sont les briques du langage mathématique ; il faut maintenant le ciment. À partir d'assertions existantes, on en fabrique de nouvelles : « il ne pleut pas », « il pleut et il fait froid », « s'il pleut alors la route est mouillée ». Les opérations qui assemblent ainsi les assertions s'appellent les connecteurs logiques — et toute démonstration, du lycée aux concours, n'est qu'un enchaînement contrôlé de ces connecteurs.
Les cinq connecteurs
Question
La vérité de « et » devrait se déduire mécaniquement de celles de et de , sans réfléchir au contenu des énoncés. Comment définir précisément cette mécanique — et pour quels assemblages ?
Définition 1 : Connecteurs logiques
Soient et deux assertions.
- On appelle négation de , et on note ou ou NON , la proposition qui est vraie si est fausse, et fausse si est vraie.
- On appelle conjonction de et , et on note « et » ou « », la proposition qui est vraie seulement si les propositions et sont vraies.
- On appelle disjonction de et , et on note « ou » ou « », la proposition qui est vraie si au moins l'une des propositions ou est vraie.
- On appelle équivalence de et la proposition, notée , qui est vraie seulement si et ont la même valeur de vérité.
- On appelle implication de par la proposition, notée , qui est fausse seulement si est vraie et est fausse.
Ces définitions se résument en tables de vérité — la carte d'identité de chaque connecteur :
| V | F |
| F | V |
| et | ou | ||||
|---|---|---|---|---|---|
| V | V | V | V | V | V |
| V | F | F | V | F | F |
| F | V | F | V | F | V |
| F | F | F | F | V | V |
Remarque :
Le « ou » mathématique est inclusif : « ou » est vraie aussi quand les deux le sont. Rien à voir avec le « ou » du menu du restaurant (fromage ou dessert), qui est exclusif.
Exemple :
- « et » est une assertion fausse.
- « ou » est une assertion vraie.
- « est pair et est premier » est une assertion vraie — le « ou » l'aurait été aussi. Pourquoi ?
Test 1 : Le « ou » du restaurant
La proposition « ou » est fausse, car les deux membres sont vrais en même temps.
L'implication, connecteur roi
Question
D'après la table, l'implication est vraie dès que est fausse — quel que soit . Pourquoi ce choix, qui semble étrange, est-il le bon ?
Remarque :
L'implication ne dit rien de la vérité de ses deux membres : elle interdit seulement une configuration, « vraie et fausse ». Ainsi :
- « » est une assertion vraie : sa prémisse est fausse, la configuration interdite ne se produit pas. Le faux implique n'importe quoi.
- Comprendre comme une promesse : « chaque fois que se réalise, se réalise aussi ». Une promesse n'est rompue que si a lieu sans ; si n'a jamais lieu, la promesse est tenue à vide.
- C'est ce choix qui rend vraie l'assertion « » : pour , la prémisse est fausse et l'implication est vraie, comme il se doit — on ne veut pas qu'un hors sujet la mette en défaut.
Remarque :
- Si , on dit que est une condition suffisante pour que soit vraie, et que est une condition nécessaire pour que soit vraie.
- Si et sont vraies, alors est vraie.
- Si , on dit que est une condition nécessaire et suffisante pour . On dit aussi que est vraie si et seulement si est vraie.
Vocabulaire :
La proposition est appelée la réciproque de . Une implication peut être vraie et sa réciproque fausse : « » est vraie pour tout réel , sa réciproque ne l'est pas ().
Rédaction :
Le symbole dans une copie — trois règles strictes :
- et sont des connecteurs : ils vivent à l'intérieur d'un énoncé que l'on cite ou que l'on veut démontrer (« Montrons que »).
- On n'écrit jamais comme mot de liaison entre deux étapes d'un raisonnement. Les liaisons s'écrivent en français : donc, ainsi, d'où, or, par suite.
- Ne pas confondre : « » est une assertion qui ne dit rien sur la vérité de ; « on a , donc » affirme que est vraie et en déduit . Écrire l'une pour l'autre est une faute de sens, pas seulement de style.
| À bannir dans une rédaction | À écrire |
|---|---|
| On a , donc , d'où . | |
| On a pair pair | On a pair, donc est pair. |
Test 2 : ⇒ n'affirme rien
Écrire « est pair est pair » affirme que est pair.
Rédaction :
Traduire le vocabulaire des énoncés — chaque tournure française cache une implication et un sens :
| Phrase | Écriture logique |
|---|---|
| Si alors | |
| seulement si | |
| Il suffit que pour que | |
| Il faut que pour que | |
| si et seulement si |
Le piège est « il faut » : il faut que désigne la condition nécessaire, donc la conclusion de l'implication, pas sa prémisse.
Test 3 : Confirmer la conclusion
Si est vraie et si est vraie, alors est vraie.
Test 4 : Prémisse fausse
L'assertion « » est vraie.
Règles de calcul sur les connecteurs
Question
Peut-on calculer avec les connecteurs comme on calcule avec et — c'est-à-dire disposer de règles pour transformer un énoncé composé en un énoncé équivalent plus maniable ?
Proposition 1
Soient et deux propositions. Alors :
- et est fausse ;
- ou est vraie ;
- ;
- ;
- ;
- ;
- .
Démonstration :
Chaque équivalence se vérifie par table de vérité : deux propositions sont équivalentes si et seulement si leurs colonnes coïncident sur toutes les lignes.
Points 1 et 2. Si est vraie, est fausse, et inversement : dans les deux cas, la conjonction « et » a un membre faux (elle est fausse) et la disjonction « ou » a un membre vrai (elle est vraie).
Points 4 et 5 (lois de De Morgan). Dressons la table du point 4 :
| et | et | ou | ||
|---|---|---|---|---|
| V | V | V | F | F |
| V | F | F | V | V |
| F | V | F | V | V |
| F | F | F | V | V |
Les deux dernières colonnes coïncident. Le point 5 se vérifie par la même méthode.
Points 6 et 7. Dressons la table commune :
| et | ou | |||
|---|---|---|---|---|
| V | V | V | F | V |
| V | F | F | V | F |
| F | V | V | F | V |
| F | F | V | F | V |
La quatrième colonne est la négation ligne à ligne de la troisième (point 6), et la cinquième lui est identique (point 7).
Point 3. La proposition est vraie exactement sur les lignes où et ont même valeur (lignes 1 et 4). Sur ces lignes, et sont toutes deux vraies, donc leur conjonction aussi. Sur les lignes 2 et 3, l'une des deux implications est fausse (celle dont la prémisse est le membre vrai), donc la conjonction est fausse. Les colonnes coïncident.
Remarque :
Deux lectures à retenir de cette proposition :
- Points 4, 5, 6 : ce sont les règles de négation. Nier un « et » donne un « ou » (et réciproquement), nier une implication donne « la prémisse et le contraire de la conclusion » — surtout pas une autre implication. Elles préparent la négation des énoncés quantifiés, objet de la prochaine leçon.
- Point 3 : pour démontrer une équivalence, on démontre les deux implications séparément. C'est la structure de la quasi-totalité des démonstrations d'équivalence que tu rédigeras cette année.
Exemple :
La négation de « est paire et est croissante » est « n'est pas paire ou n'est pas croissante » — c'est le point 4. Que devient le connecteur si l'on nie plutôt « est paire ou est croissante » ?
Test 5 : De Morgan
La négation de « et » est « et ».
Test 6 : Nier une implication
La négation de « » est « ».
Rédaction :
Nier un énoncé composé, mécaniquement :
- Repérer le connecteur principal (le dernier appliqué).
- Appliquer la règle correspondante : « et » devient « ou », « ou » devient « et », « » devient « et ».
- Recommencer sur chaque sous-énoncé, jusqu'à ce que les négations ne portent plus que sur des énoncés simples.
- Terminer en traduisant les négations simples : devient , devient , etc.
Exercice 1 : Calculs de négations
Écrire, sous forme d'un énoncé sans symbole , la négation de chacune des propositions suivantes portant sur un réel :
- « et » ;
- « ou » ;
- « ».
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Par la loi de De Morgan (point 4) : .
Géométriquement : le contraire d'appartenir à est d'être en dehors, d'un côté ou de l'autre.
2. Par la loi de De Morgan (point 5) : , c'est-à-dire .
3. Par le point 6 : .
Remarque au passage : cette dernière proposition est fausse pour tout réel — ce qui confirme que l'implication de départ est vraie pour tout réel .
Exercice 2 : Le « ou exclusif »
Pour deux propositions et , on définit le « ou exclusif » comme la proposition : « et ».
- Dresser la table de vérité de .
- Montrer que .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Calculons colonne par colonne :
| ou | et | |||
|---|---|---|---|---|
| V | V | V | F | F |
| V | F | V | V | V |
| F | V | V | V | V |
| F | F | F | V | F |
est vraie exactement quand une et une seule des deux propositions est vraie : c'est bien le « fromage ou dessert ».
2. La proposition est vraie sur les lignes 1 et 4 (mêmes valeurs de vérité), donc est vraie sur les lignes 2 et 3 — exactement les lignes où est vraie. Les deux colonnes coïncident sur les quatre lignes, d'où l'équivalence.
Exercice 3 : Vrai ou faux, avec la table
Les propositions suivantes sont-elles vraies pour toutes assertions , , ?
- ;
- .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Vraie. D'après le point 7, elle équivaut à . Or parmi et , l'une des deux est vraie (point 2) : la grande disjonction contient toujours un membre vrai, elle est donc vraie. Surprenant en langage courant — mais rappelle-toi qu'une implication à prémisse fausse est vraie.
2. Vraie — c'est la transitivité de l'implication, que tu utilises à chaque enchaînement « donc ». Supposons la prémisse vraie : et sont vraies. Montrons : si est fausse, c'est acquis ; si est vraie, alors est vraie (première implication), puis est vraie (seconde implication). Dans tous les cas est vraie, donc l'implication globale est vraie.