MPSI · Logique et raisonnements

Raisonnement direct

Tu disposes maintenant du langage : assertions, quantificateurs, connecteurs, négations. Il est temps de démontrer. Le raisonnement direct est le schéma par défaut de toutes les mathématiques — celui qu'on tente en premier, et celui dont tous les autres (contraposée, absurde…) ne sont que des variantes. C'est aussi dans cette leçon que se fixent les réflexes de rédaction qui feront la différence sur une copie.

Le principe

Question

Une implication vraie ne dit rien de la vérité de ses membres. Comment, alors, une chaîne d'implications peut-elle produire des vérités nouvelles ?

Principe 1 : Raisonnement direct

Si P\mathcal{P} est vraie et si PQ\mathcal{P} \Rightarrow \mathcal{Q} est vraie, alors Q\mathcal{Q} est vraie.

Ainsi, pour montrer qu'une implication PQ\mathcal{P} \Rightarrow \mathcal{Q} est vraie, on suppose que P\mathcal{P} est vraie, et on montre que Q\mathcal{Q} est vraie.

Remarque :

Le principe a deux faces, à ne pas confondre :

  1. La première phrase (le modus ponens) est le moteur de tout enchaînement : « on a P\mathcal{P}, or PQ\mathcal{P} \Rightarrow \mathcal{Q}, donc Q\mathcal{Q} ». Chaque « donc » d'une copie est un modus ponens — l'implication invoquée étant un théorème du cours, une règle de calcul, ou une étape déjà établie.
  2. La seconde phrase est la méthode pour établir une implication : supposer la prémisse, atteindre la conclusion. Supposer P\mathcal{P} n'affirme pas que P\mathcal{P} est vraie dans l'absolu — on se place temporairement dans le monde où elle l'est, et tout ce qu'on y écrit n'a de valeur que sous cette hypothèse.
  3. Pourquoi cette méthode démontre-t-elle bien l'implication ? Parce que la seule configuration qui rende PQ\mathcal{P} \Rightarrow \mathcal{Q} fausse est « P\mathcal{P} vraie et Q\mathcal{Q} fausse » : en vérifiant que le monde « P\mathcal{P} vraie » contient toujours « Q\mathcal{Q} vraie », on exclut cette configuration. Et si P\mathcal{P} est fausse, l'implication est vraie d'office — il n'y a rien à faire.

Rédaction :

Rédiger la démonstration de « xE:P(x)Q(x)\forall\, x \in E : \mathcal{P}(x) \Rightarrow \mathcal{Q}(x) » — le gabarit complet :

  1. Fixer la variable : « Soit xEx \in E. »
  2. Supposer la prémisse : « On suppose P(x)\mathcal{P}(x). » (ou « Supposons P(x)\mathcal{P}(x) »).
  3. Dérouler : une suite d'étapes reliées par donc, or, ainsi, d'où, alors — chaque étape justifiée par une hypothèse, un calcul ou un résultat du cours. Jamais le symbole \Rightarrow entre deux étapes.
  4. Conclure : la dernière ligne est Q(x)\mathcal{Q}(x), annoncée par « donc » ou « d'où ».

Les mots de liaison ont chacun leur emploi : or introduit un fait extérieur (hypothèse pas encore utilisée, théorème du cours) ; donc, ainsi, d'où tirent une conséquence de ce qui précède ; car justifie après coup.

Premiers exemples rédigés

Exercice 1 : Une somme de carrés nulle

Montrer que : (x,y)R2:x2+y2=0x=y=0\forall\, (x, y) \in \mathbb{R}^2 : x^2 + y^2 = 0 \Rightarrow x = y = 0.

Solution :(cliquer pour afficher)

Soient (x,y)R2(x, y) \in \mathbb{R}^2.

On suppose que x2+y2=0x^2 + y^2 = 0.

Donc x2=y2x^2 = -y^2.

Or x20x^2 \geq 0, donc y20-y^2 \geq 0, c'est-à-dire y20y^2 \leq 0.

Or y20y^2 \geq 0, donc y2=0y^2 = 0, d'où y=0y = 0.

Alors x2=y2=0x^2 = -y^2 = 0, donc x=0x = 0.

Ainsi x=y=0x = y = 0.

Remarque :

Relis cette solution comme un modèle de rédaction : la variable est fixée (« Soient »), l'hypothèse est posée (« On suppose »), chaque ligne découle de la précédente ou d'un fait connu introduit par « or » (x20x^2 \geq 0 : un résultat du cours), et pas un seul symbole \Rightarrow n'apparaît. C'est exactement ce qui est attendu de toi.

Test 1 : Supposer, c'est affirmer ?

Dans la solution précédente, la ligne « On suppose que x2+y2=0x^2 + y^2 = 0 » affirme que tous les couples de réels vérifient x2+y2=0x^2 + y^2 = 0.

Test 2 : Le rôle de « or »

Dans une rédaction, le mot « or » sert à introduire un fait qui ne découle pas de la ligne précédente : une hypothèse non encore utilisée ou un résultat du cours.

Exercice 2 : Divisibilité par 6

Montrer que pour tout nNn \in \mathbb{N} : 6n(n+1)(n+2)6 \mid n(n+1)(n+2).

Solution :(cliquer pour afficher)

Soit nNn \in \mathbb{N}^*.

On a :

(n+23)=(n+2)!(n1)!3!=n(n+1)(n+2)6\binom{n+2}{3} = \frac{(n+2)!}{(n-1)! \cdot 3!} = \frac{n(n+1)(n+2)}{6}

Or (n+23)N\displaystyle\binom{n+2}{3} \in \mathbb{N}, car un coefficient binomial compte un nombre de parties d'un ensemble fini.

Donc n(n+1)(n+2)6N\dfrac{n(n+1)(n+2)}{6} \in \mathbb{N}, c'est-à-dire 6n(n+1)(n+2)6 \mid n(n+1)(n+2).

Enfin, pour n=0n = 0, le produit vaut 00 et 606 \mid 0 : le résultat vaut donc pour tout nNn \in \mathbb{N}.

Remarque :

Deux leçons à tirer de cet exercice :

  1. Une démonstration directe n'est pas forcément une suite de manipulations de l'hypothèse : ici, l'idée est un pont vers un autre chapitre (les coefficients binomiaux). Trouver le bon point de vue fait partie du travail.
  2. La formule du coefficient binomial utilisée exige n1n \geq 1 (à cause du (n1)!(n-1)!) : le cas n=0n = 0 doit être traité à part. Vérifier le domaine de validité de chaque formule invoquée est un réflexe à prendre — c'est une source classique de points perdus.

Exercice 3 : Rationnels et opérations

Montrer que :

  1. la somme de deux nombres rationnels est un nombre rationnel ;
  2. la somme d'un nombre rationnel et d'un nombre irrationnel est un nombre irrationnel — on pourra commencer par écrire l'énoncé sous forme d'implication.
Solution :(cliquer pour afficher)

1. Soient r,sQr, s \in \mathbb{Q}.

Il existe (p,q)Z×N(p, q) \in \mathbb{Z} \times \mathbb{N}^* et (p,q)Z×N(p', q') \in \mathbb{Z} \times \mathbb{N}^* tels que r=pqr = \dfrac{p}{q} et s=pqs = \dfrac{p'}{q'}.

On a :

r+s=pq+pq=pq+pqqqr + s = \frac{p}{q} + \frac{p'}{q'} = \frac{p q' + p' q}{q q'}

Or pq+pqZpq' + p'q \in \mathbb{Z} et qqNqq' \in \mathbb{N}^*, donc r+sQr + s \in \mathbb{Q}.

2. L'énoncé s'écrit : pour tout rQr \in \mathbb{Q} et tout xRx \in \mathbb{R}, si xQx \notin \mathbb{Q} alors r+xQr + x \notin \mathbb{Q}.

Soient rQr \in \mathbb{Q} et xRx \in \mathbb{R}, avec xQx \notin \mathbb{Q}. Supposons que r+xQr + x \in \mathbb{Q}.

Alors x=(r+x)rx = (r + x) - r est la somme des deux rationnels r+xr + x et r-r — et rQ-r \in \mathbb{Q} car si r=pqr = \frac{p}{q} alors r=pq-r = \frac{-p}{q}.

Donc, d'après la question 1, xQx \in \mathbb{Q} : contradiction avec l'hypothèse.

Ainsi r+xQr + x \notin \mathbb{Q}.

Remarque :

La question 2 démontre en réalité l'implication « r+xQxQr + x \in \mathbb{Q} \Rightarrow x \in \mathbb{Q} » pour en déduire sa contraposée. Ce glissement — démontrer une implication pour utiliser l'autre — est si naturel qu'on le fait sans y penser : la prochaine leçon lui donne un nom et un cadre.

Démontrer une équivalence

Question

Le gabarit du raisonnement direct établit une implication. Comment s'y prendre quand l'énoncé à démontrer est une équivalence ?

Rédaction :

Pour démontrer « PQ\mathcal{P} \Leftrightarrow \mathcal{Q} », deux stratégies :

  1. Par double implication — la stratégie par défaut. On rédige deux démonstrations directes, clairement séparées : « ()(\Rightarrow) Supposons P\mathcal{P}… donc Q\mathcal{Q}. » puis « ()(\Leftarrow) Supposons Q\mathcal{Q}… donc P\mathcal{P}. » C'est le point 3 de la proposition sur les connecteurs.
  2. Par chaîne d'équivalences — uniquement quand chaque étape est réversible : « PQ\mathcal{P} \Leftrightarrow \ldots \Leftrightarrow \mathcal{Q} ». À chaque maillon, se demander : l'étape retour est-elle vraie aussi ? Élever au carré, multiplier par une quantité qui peut être nulle, appliquer une fonction non injective : autant d'étapes qui ne remontent pas. Au moindre doute, revenir à la double implication.

Test 3 : Une chaîne qui ne remonte pas

Pour tout réel xx, on a l'équivalence : x=3x2=9x = 3 \Leftrightarrow x^2 = 9.

Exercice 4 : Double implication

Soit nNn \in \mathbb{N}. Montrer que nn est pair si et seulement si n2+nn^2 + n est divisible par 44... est-ce vrai ? Montrer plutôt :

n est pairn2+3n est divisible par 4... n \text{ est pair} \Leftrightarrow n^2 + 3n \text{ est divisible par } 4 \text{... }

Cherchons un énoncé correct : montrer que nn est pair si et seulement si 7n+47n + 4 est pair.

Solution :(cliquer pour afficher)

Soit nNn \in \mathbb{N}.

()(\Rightarrow) Supposons nn pair : il existe kNk \in \mathbb{N} tel que n=2kn = 2k.

Alors 7n+4=14k+4=2(7k+2)7n + 4 = 14k + 4 = 2(7k + 2), avec 7k+2N7k + 2 \in \mathbb{N}.

Donc 7n+47n + 4 est pair.

()(\Leftarrow) Supposons 7n+47n + 4 pair : il existe mNm \in \mathbb{N} tel que 7n+4=2m7n + 4 = 2m.

Alors n=7n6n=(7n+4)6n4=2m6n4=2(m3n2)n = 7n - 6n = (7n + 4) - 6n - 4 = 2m - 6n - 4 = 2(m - 3n - 2).

Or nNn \in \mathbb{N} et n=2(m3n2)n = 2(m - 3n - 2), donc m3n2Nm - 3n - 2 \in \mathbb{N} (un entier relatif dont le double est positif est positif), et nn est pair.

Conclusion : les deux implications étant établies, nn est pair si et seulement si 7n+47n + 4 est pair.