Raisonnement par l'absurde
Dernier schéma du chapitre, et le plus spectaculaire : pour prouver qu'une chose est vraie, on suppose qu'elle est fausse — et on pousse cette supposition jusqu'à ce qu'elle s'effondre sur une contradiction. C'est par ce détour que l'humanité a su, il y a vingt-cinq siècles, que n'est pas une fraction et que les nombres premiers ne s'épuisent jamais.
Le principe
Question
Supposer le contraire de ce qu'on veut prouver semble un contresens. Qu'est-ce qui légitime cette manœuvre — et que faut-il atteindre pour qu'elle conclue ?
Principe 1 : Raisonnement par l'absurde
Soit une assertion.
Si « » est vraie avec une proposition fausse, alors est fausse, c'est-à-dire que est vraie.
Ainsi, pour montrer que est vraie, il suffit de supposer et d'en déduire une proposition fausse (une contradiction, ou absurdité).
Démonstration :
Supposons « » vraie et fausse. Si était vraie, alors serait vraie par modus ponens — contraire à l'hypothèse. Donc est fausse, et par la logique binaire, est vraie.
Remarque :
La contradiction atteinte peut prendre plusieurs visages : une proposition fausse en elle-même (, …), ou — le cas le plus fréquent — la négation d'une des hypothèses posées en cours de route. Aboutir à « et » est une contradiction, quel que soit .
Principe 2 : Démontrer une implication par l'absurde
Soient et deux assertions. La négation de « » est « et ».
Pour montrer que « » est vraie, on suppose donc à la fois et , et on en déduit une contradiction.
Remarque :
Absurde ou contraposition ? Pour démontrer :
- La contraposition suppose seul, avec un but précis : atteindre .
- L'absurde suppose et — une hypothèse de plus à disposition — mais avec un but flou : atteindre une contradiction, n'importe laquelle.
L'absurde est donc plus puissant en apparence, mais plus dangereux en pratique : on navigue sans destination, et beaucoup de « démonstrations par l'absurde » d'élèves sont en réalité des contrapositions déguisées (on suppose et , on n'utilise jamais , on démontre , contradiction). Ce n'est pas faux — c'est maladroit. Règle pratique : si tu vois d'avance la contradiction viser , rédige une contraposition.
Rédaction :
Rédiger un raisonnement par l'absurde :
- Annoncer : « Supposons par l'absurde que . » — l'expression « par l'absurde » avertit le lecteur que tout ce qui suit vit sous une hypothèse destinée à s'effondrer.
- Dérouler les conséquences avec donc, or, ainsi, en exploitant l'hypothèse absurde.
- Constater la contradiction : « … ce qui est absurde » ou « … ce qui contredit [tel fait]. » Nommer précisément ce qui est contredit.
- Conclure : « Donc . »
Test 1 : La cible du raisonnement
Pour démontrer une assertion par l'absurde, on suppose et on en déduit une proposition fausse.
Test 2 : Aboutir au vrai
Si, en supposant , on parvient à en déduire une proposition vraie, alors est fausse.
Deux monuments
Exercice 1 : Irrationalité de racine de 2
Montrer que .
Solution :(cliquer pour afficher)
Supposons par l'absurde que .
Alors il existe tel que avec , c'est-à-dire la fraction mise sous forme irréductible ( et premiers entre eux).
En élevant au carré : , donc .
Alors est pair, donc est pair — c'est le résultat démontré par contraposition dans la leçon précédente.
Il existe donc tel que .
Ainsi , d'où , puis .
Donc est pair, et par le même résultat, est pair.
Alors divise à la fois et : ceci contredit .
Cette contradiction montre que l'hypothèse de départ est fausse : .
Remarque :
Observe l'architecture : le choix de la forme irréductible n'est pas décoratif — c'est lui qui fournit la proposition que la contradiction viendra frapper. Dans un raisonnement par l'absurde, on a intérêt à poser des hypothèses aussi précises que possible : plus il y a de faits en jeu, plus la contradiction a de cibles. Note aussi la chaîne des leçons : la parité de vient d'une contraposition, insérée ici comme un lemme dans une absurde.
Exercice 2 : Infinitude des nombres premiers
Montrer que l'ensemble des nombres premiers est infini.
Solution :(cliquer pour afficher)
Supposons par l'absurde que est fini.
est non vide (il contient ) et fini : il admet donc un plus grand élément. Notons le plus grand nombre premier.
Posons .
On a , donc est divisible par au moins un nombre premier — c'est le résultat « tout entier supérieur ou égal à admet un diviseur premier », que nous démontrerons proprement avec la récurrence forte.
Comme est premier et est le plus grand premier, on a .
Donc est l'un des facteurs de , d'où .
Or . Donc divise la différence : , c'est-à-dire .
Ainsi : ceci contredit le fait que est premier (donc ).
Cette contradiction montre que est infini.
Remarque :
Cette démonstration, due à Euclide, a plus de deux mille ans — et reste un modèle du genre. Attention à un contresens fréquent : elle ne dit pas que est premier (il ne l'est pas toujours : c'est le diviseur premier de qui fait le travail, en échappant à la liste ). L'absurde était ici inévitable : « infini » se définit comme « non fini » — un énoncé négatif, qu'on ne peut guère attaquer qu'en supposant son contraire. C'est le signal d'usage par excellence : les énoncés négatifs (ne pas être rationnel, ne pas être fini, ne pas exister) appellent l'absurde.
Exercice 3 : Somme d'un rationnel et d'un irrationnel
Soit . Montrer que si , alors pour tout : .
Solution :(cliquer pour afficher)
Soient avec , et .
Supposons par l'absurde que .
On a , différence de deux rationnels.
Or une différence de deux rationnels est rationnelle : si et avec et , alors .
Donc : ceci contredit l'hypothèse .
Ainsi .
Remarque :
Tu avais rencontré cet énoncé dans la leçon sur le raisonnement direct, traité en passant : le voici rédigé dans son cadre naturel. C'est une implication démontrée par l'absurde dans sa version la plus simple — la contradiction frappe directement l'hypothèse . Le chapitre se referme : sept leçons, et tous les gestes de base de la démonstration sont en place. La récurrence, qui mérite un chapitre à elle seule, prendra la suite.