MPSI · Logique et raisonnements

Négation d'un énoncé et contre-exemple

Tu sais nier un « et », un « ou », une implication. Il reste à nier les énoncés quantifiés — c'est-à-dire la quasi-totalité des énoncés mathématiques. La récompense est immédiate : savoir nier proprement, c'est déjà posséder ton premier schéma de démonstration, le raisonnement par contre-exemple.

Nier un énoncé quantifié

Question

« Tous les élèves de la classe ont eu la moyenne. » Pour me contredire, dois-tu montrer qu'aucun élève ne l'a eue — ou te suffit-il d'en trouver un seul en dessous ?

Proposition 1 : Négation des quantificateurs

Soient EE un ensemble et P(x)\mathcal{P}(x) un énoncé mathématique dépendant de xx, avec xEx \in E. Alors :

  1. ¬(xE:P(x))xE:¬P(x)\neg\big(\forall\, x \in E : \mathcal{P}(x)\big) \Leftrightarrow \exists\, x \in E : \neg \mathcal{P}(x)
  2. ¬(xE:P(x))xE:¬P(x)\neg\big(\exists\, x \in E : \mathcal{P}(x)\big) \Leftrightarrow \forall\, x \in E : \neg \mathcal{P}(x)

Démonstration :

1. Dire que « xE:P(x)\forall\, x \in E : \mathcal{P}(x) » est fausse, c'est dire que P(x)\mathcal{P}(x) n'est pas vraie pour tous les éléments de EE : il y a donc au moins un élément xEx \in E pour lequel P(x)\mathcal{P}(x) est fausse, c'est-à-dire xE:¬P(x)\exists\, x \in E : \neg\mathcal{P}(x). Réciproquement, si un tel xx existe, l'énoncé universel est mis en défaut : il est faux. Les deux propositions sont fausses ou vraies exactement dans les mêmes situations : elles sont équivalentes.

2. Dire que « xE:P(x)\exists\, x \in E : \mathcal{P}(x) » est fausse, c'est dire qu'aucun élément de EE ne vérifie P\mathcal{P} : tout xEx \in E vérifie donc ¬P(x)\neg\mathcal{P}(x). Réciproquement, si tout xEx \in E vérifie ¬P(x)\neg\mathcal{P}(x), aucun ne peut vérifier P(x)\mathcal{P}(x), et l'énoncé existentiel est faux.

Remarque :

  1. Retiens le mécanisme : la négation traverse les quantificateurs en les échangeant — \forall devient \exists, \exists devient \forall — et va se poser sur le prédicat, tout au fond. L'ordre des variables, lui, ne change jamais.
  2. Pour un énoncé à plusieurs quantificateurs, on applique la règle de proche en proche :
¬(xE yF:P(x,y))xE yF:¬P(x,y)\neg\big(\forall\, x \in E\ \exists\, y \in F : \mathcal{P}(x, y)\big) \Leftrightarrow \exists\, x \in E\ \forall\, y \in F : \neg\mathcal{P}(x, y)
  1. Le domaine de quantification ne se nie pas : la négation de « xR+:P(x)\forall\, x \in \mathbb{R}_+ : \mathcal{P}(x) » est « xR+:¬P(x)\exists\, x \in \mathbb{R}_+ : \neg\mathcal{P}(x) » — on cherche le fautif dans le même ensemble, pas dans R\mathbb{R}_-.

Rédaction :

Nier un énoncé, mécaniquement — dans cet ordre :

  1. Échanger chaque quantificateur (\forall \leftrightarrow \exists) sans toucher à l'ordre des variables ni aux ensembles.
  2. Nier le prédicat final avec les règles de la leçon précédente : « et » devient « ou », « ou » devient « et », « PQ\mathcal{P} \Rightarrow \mathcal{Q} » devient « P\mathcal{P} et ¬Q\neg\mathcal{Q} ».
  3. Traduire les négations élémentaires : ¬(x<a)\neg(x < a) devient xax \geq a, ¬(xA)\neg(x \in A) devient xAx \notin A, ¬(x=y)\neg(x = y) devient xyx \neq y.

Le résultat ne doit plus contenir aucun symbole ¬\neg.

Exemple :

  1. P1P_1 : « εR+ xQ:0<x<ε\forall\, \varepsilon \in \mathbb{R}_+^*\ \exists\, x \in \mathbb{Q} : 0 < x < \varepsilon ». Sa négation : εR+ xQ:x0 ou xε\exists\, \varepsilon \in \mathbb{R}_+^*\ \forall\, x \in \mathbb{Q} : x \leq 0 \text{ ou } x \geq \varepsilon.
  2. P2P_2 : « xR:x]0,2[]4,3[\exists\, x \in \mathbb{R} : x \in\, ]0, 2[\, \cap\, ]4, 3[ ». Sa négation : xR:x]0,2[ ou x]4,3[\forall\, x \in \mathbb{R} : x \notin\, ]0, 2[\ \text{ou}\ x \notin\, ]4, 3[.
  3. P3P_3 : « xR:x>1x2>1\forall\, x \in \mathbb{R} : x > 1 \Rightarrow x^2 > 1 ». Sa négation : xR:x>1 et x21\exists\, x \in \mathbb{R} : x > 1 \text{ et } x^2 \leq 1.

Dans chaque cas, laquelle des deux propositions est vraie ?

Test 1 : Nier un « pour tout »

La négation de « xE:P(x)\forall\, x \in E : \mathcal{P}(x) » est « xE:¬P(x)\forall\, x \in E : \neg\mathcal{P}(x) ».

Test 2 : Ordre conservé

La négation de « xE yF:P(x,y)\forall\, x \in E\ \exists\, y \in F : \mathcal{P}(x, y) » est « xE yF:¬P(x,y)\exists\, x \in E\ \forall\, y \in F : \neg\mathcal{P}(x, y) ».

Exercice 1 : Nier une équivalence

Donner la négation, sans symbole ¬\neg, de la proposition :

P4:xR:(x>1(x2>1 et x>0))P_4 : \forall\, x \in \mathbb{R} : \Big(x > 1 \Leftrightarrow \big(x^2 > 1 \text{ et } x > 0\big)\Big)

On rappelle que PQ\mathcal{P} \Leftrightarrow \mathcal{Q} équivaut à « (PQ)(\mathcal{P} \Rightarrow \mathcal{Q}) et (QP)(\mathcal{Q} \Rightarrow \mathcal{P}) ».

Solution :(cliquer pour afficher)

Notons, pour xx réel, P\mathcal{P} : « x>1x > 1 » et Q\mathcal{Q} : « x2>1x^2 > 1 et x>0x > 0 ».

La négation échange le \forall en \exists et nie l'équivalence. Or l'équivalence est la conjonction des deux implications ; par la loi de De Morgan, sa négation est la disjonction des négations des deux implications, et la négation d'une implication est « prémisse et non-conclusion » :

¬(PQ)(P et ¬Q) ou (Q et ¬P)\neg(\mathcal{P} \Leftrightarrow \mathcal{Q}) \Leftrightarrow \big(\mathcal{P} \text{ et } \neg\mathcal{Q}\big) \text{ ou } \big(\mathcal{Q} \text{ et } \neg\mathcal{P}\big)

Avec ¬Q\neg\mathcal{Q} : « x21x^2 \leq 1 ou x0x \leq 0 », on obtient :

¬P4xR:(x>1 et (x21 ou x0)) ou (x2>1 et x>0 et x1)\neg P_4 \Leftrightarrow \exists\, x \in \mathbb{R} : \Big(x > 1 \text{ et } \big(x^2 \leq 1 \text{ ou } x \leq 0\big)\Big) \text{ ou } \Big(x^2 > 1 \text{ et } x > 0 \text{ et } x \leq 1\Big)

En distribuant le premier bloc :

¬P4xR:(x>1 et x21) ou (x>1 et x0) ou (x2>1 et x>0 et x1)\neg P_4 \Leftrightarrow \exists\, x \in \mathbb{R} : \big(x > 1 \text{ et } x^2 \leq 1\big) \text{ ou } \big(x > 1 \text{ et } x \leq 0\big) \text{ ou } \big(x^2 > 1 \text{ et } x > 0 \text{ et } x \leq 1\big)

Une équivalence peut être fausse de deux façons — chaque implication peut lâcher — et la négation les énumère toutes les deux.

Exercice 2 : Nier l'unicité

Donner la négation de la proposition « !xE:P(x)\exists!\, x \in E : \mathcal{P}(x) ».

Solution :(cliquer pour afficher)

Commençons par écrire ce que signifie l'unicité avec les seuls quantificateurs \forall et \exists :

(!xE:P(x))xE:(P(x) et (yE:P(y)x=y))\big(\exists!\, x \in E : \mathcal{P}(x)\big) \Leftrightarrow \exists\, x \in E : \Big(\mathcal{P}(x) \text{ et } \big(\forall\, y \in E : \mathcal{P}(y) \Rightarrow x = y\big)\Big)

— il existe un élément qui vérifie P\mathcal{P}, et tout élément qui vérifie P\mathcal{P} lui est égal.

On nie maintenant mécaniquement : le \exists de tête devient \forall, le « et » devient « ou », le \forall interne devient \exists, et l'implication niée devient « P(y)\mathcal{P}(y) et xyx \neq y » :

¬(!xE:P(x))xE:(¬P(x) ou (yE:P(y) et xy))\neg\big(\exists!\, x \in E : \mathcal{P}(x)\big) \Leftrightarrow \forall\, x \in E : \Big(\neg\mathcal{P}(x) \text{ ou } \big(\exists\, y \in E : \mathcal{P}(y) \text{ et } x \neq y\big)\Big)

Autrement dit : ou bien aucun élément ne vérifie P\mathcal{P}, ou bien il y en a au moins deux distincts — les deux façons de rater « existence et unicité ».

Le raisonnement par contre-exemple

Question

Pour démontrer qu'un énoncé « pour tout » est vrai, il faut traiter tous les cas. Et pour démontrer qu'il est faux — le même travail est-il nécessaire ?

Principe 1 : Raisonnement par contre-exemple

Pour montrer que la proposition « xE:P(x)\forall\, x \in E : \mathcal{P}(x) » est fausse, on montre que sa négation « xE:¬P(x)\exists\, x \in E : \neg\mathcal{P}(x) » est vraie : il suffit d'exhiber un élément xEx \in E tel que P(x)\mathcal{P}(x) est fausse.

Un tel élément est appelé un contre-exemple.

Remarque :

L'asymétrie est totale, et il faut l'avoir comprise une fois pour toutes : pour établir « xE:P(x)\forall\, x \in E : \mathcal{P}(x) », un exemple ne prouve rien — vérifier l'énoncé sur x=0x = 0, x=1x = 1, x=7x = 7 ne dit rien de x=8x = 8 ; pour la réfuter, un seul contre-exemple suffit et clôt la discussion.

Exemple :

  1. La proposition « (x,y)R2:x2=y2x=y\forall\, (x, y) \in \mathbb{R}^2 : x^2 = y^2 \Leftrightarrow x = y » est fausse : x=1x = 1 et y=1y = -1 forment un contre-exemple.
  2. La proposition « (d,m,n)N3:dmn(dm ou dn)\forall\, (d, m, n) \in \mathbb{N}^3 : d \mid mn \Rightarrow \big(d \mid m \text{ ou } d \mid n\big) » est fausse : d=6d = 6, m=2m = 2, n=3n = 3 forment un contre-exemple.

Dans chaque cas, quelles vérifications précises font de ces valeurs des contre-exemples ?

Rédaction :

Rédiger une réfutation par contre-exemple — trois temps, tous obligatoires :

  1. Annoncer : « Montrons que la proposition est fausse. Posons x=x = \ldots »
  2. Vérifier que le candidat met l'énoncé en défaut, c'est-à-dire qu'il vérifie la négation du prédicat. Si le prédicat est une implication P(x)Q(x)\mathcal{P}(x) \Rightarrow \mathcal{Q}(x), il faut vérifier deux choses : P(x)\mathcal{P}(x) est vraie et Q(x)\mathcal{Q}(x) est fausse. Un xx qui ne vérifie pas la prémisse n'est pas un contre-exemple.
  3. Conclure : « La proposition est donc fausse. »

Et rappel de rédaction : ces vérifications s'enchaînent avec donc, or, ainsi — jamais avec le symbole \Rightarrow.

Test 3 : Un seul suffit

Pour démontrer qu'une proposition de la forme « xE:P(x)\forall\, x \in E : \mathcal{P}(x) » est fausse, il suffit d'exhiber un unique élément de EE ne vérifiant pas P\mathcal{P}.

Test 4 : Des exemples pour prouver

Si un énoncé « nN:P(n)\forall\, n \in \mathbb{N} : \mathcal{P}(n) » est vérifié pour n=0,1,2,,1000n = 0, 1, 2, \ldots, 1000, il est vrai.

Test 5 : Contre-exemple d'une implication

Pour réfuter « xR:x>2x2>9\forall\, x \in \mathbb{R} : x > 2 \Rightarrow x^2 > 9 », le réel x=1x = 1 est un contre-exemple, car x2=1x^2 = 1 n'est pas strictement supérieur à 99.

Exercice 3 : Le polynôme d'Euler

Montrer que la proposition « nN:n2n+41\forall\, n \in \mathbb{N} : n^2 - n + 41 est premier » est fausse.

Solution :(cliquer pour afficher)

Montrons que la négation « nN:n2n+41\exists\, n \in \mathbb{N} : n^2 - n + 41 n'est pas premier » est vraie.

Posons n=41n = 41. On a :

n2n+41=41241+41=412=1681n^2 - n + 41 = 41^2 - 41 + 41 = 41^2 = 1681

Or 41241^2 est divisible par 4141, avec 1<41<4121 < 41 < 41^2 : ce n'est pas un nombre premier.

La proposition est donc fausse — n=41n = 41 est un contre-exemple.

Ce polynôme, découvert par Euler, produit pourtant des nombres premiers pour tous les entiers nn de 00 à 4040 : quarante et une vérifications, et un énoncé faux. On ne prouve jamais un « pour tout » par des exemples.

Exercice 4 : Chasse aux contre-exemples

Montrer que chacune des propositions suivantes est fausse :

  1. « (a,b)R2:a2+b2=a+b\forall\, (a, b) \in \mathbb{R}^2 : \sqrt{a^2 + b^2} = a + b » ;
  2. « xR:xx2\forall\, x \in \mathbb{R} : x \leq x^2 » ;
  3. « Toute fonction f:RRf : \mathbb{R} \to \mathbb{R} vérifiant f(0)=0f(0) = 0 et f(1)=1f(1) = 1 est croissante. »
Solution :(cliquer pour afficher)

1. Posons a=1a = 1 et b=1b = 1. Alors a2+b2=2\sqrt{a^2 + b^2} = \sqrt{2}, or a+b=2a + b = 2 et 22\sqrt{2} \neq 2 (car 22=422^2 = 4 \neq 2). La proposition est fausse.

2. Posons x=12x = \dfrac{1}{2}. Alors x2=14<12=xx^2 = \dfrac{1}{4} < \dfrac{1}{2} = x. La proposition est fausse — elle est vraie pour x0x \leq 0 et x1x \geq 1, et c'est précisément entre les deux qu'il fallait chercher.

3. Il faut exhiber une fonction : posons f:xx2f : x \mapsto x^2. On a bien f(0)=0f(0) = 0 et f(1)=1f(1) = 1. Or f(2)=4>0=f(0)f(-2) = 4 > 0 = f(0) avec 2<0-2 < 0 : ff n'est pas croissante. La proposition est fausse.

Un contre-exemple n'est pas toujours un nombre : selon l'énoncé, c'est un couple, une fonction, une suite, une matrice… — n'importe quel objet de l'ensemble quantifié.