Variable aléatoire : définition et premiers exemples
Dans de nombreuses situations concrètes, le résultat d'une expérience aléatoire est de nature numérique, ou peut naturellement être codé par un nombre : on associe à chaque issue une valeur numérique.
Observons quelques exemples.
- Le nombre de véhicules passant par un péage en une journée : une valeur entière, a priori quelconque, dans .
- La durée de vie (en heures) d'une pièce mécanique : une valeur réelle positive, dans .
- La note d'un élève à un examen (sur 20, au demi-point) : une valeur dans l'ensemble fini .
- Le résultat du lancer d'un dé équilibré : une valeur dans .
Dans chacun de ces exemples, on associe à chaque issue de l'expérience aléatoire un nombre réel. Un tel procédé définit ce que l'on appelle une variable aléatoire : une fonction
qui « mesure » numériquement le résultat de l'expérience.
L'ensemble des valeurs possibles de peut être très varié : fini, dénombrable ou continu. Dans ce chapitre, nous nous limitons au cas des variables aléatoires à valeurs dans un ensemble fini, cadre suffisamment riche pour développer toute l'intuition probabiliste et couvrir l'essentiel des applications.
Ce qu'est une variable aléatoire
Question
Au chapitre précédent, une expérience aléatoire se décrivait entièrement par son univers et par des événements, c'est-à-dire des parties de . Pourquoi vouloir en plus attacher un nombre à chaque issue ? Que gagne-t-on à quitter le langage des ensembles ?
Ce qu'on y gagne : les nombres se comparent, s'ajoutent, se moyennent. « Quel gain puis-je espérer en moyenne ? », « de combien mon résultat s'écarte-t-il typiquement de cette moyenne ? » — aucune de ces deux questions n'a de sens pour une partie de . Elles en auront un dès qu'on aura codé chaque issue par un réel.
Définition 1
On appelle variable aléatoire réelle toute application de vers .
Vocabulaire :
Le support de , noté , est l'ensemble des valeurs prises par .
Remarque :
Le vocabulaire est trompeur : dans une variable aléatoire, rien n'est ni variable ni aléatoire. est une application ordinaire, parfaitement déterministe — une fois fixé, est un nombre fixé. Le hasard porte sur le tirage de , pas sur la valeur qui lui est associée. Noter aussi que la définition ne fait intervenir aucune probabilité : on peut parler de et de son support avant même d'avoir muni d'une probabilité .
Exemple :
- Si , l'application
est une variable aléatoire, appelée variable aléatoire constante ou certaine.
- Si est un événement de , l'application
est une variable aléatoire réelle, appelée variable indicatrice de .
- On lance un dé équilibré deux fois et on note la somme des résultats obtenus. L'univers est et , de sorte que .
Aucune de ces trois écritures ne contient la moindre trace de hasard. Où est-il donc passé ?
Remarque :
-
Les opérations usuelles sur les fonctions s'appliquent aux variables aléatoires : si et sont des variables aléatoires réelles sur et , alors , et sont encore des variables aléatoires réelles sur .
-
Soit une variable aléatoire sur et une application définie sur . L'application est une variable aléatoire, notée . Par exemple et sont des variables aléatoires.
Test 1 : Où est le hasard ?
Une variable aléatoire n'est pas une application au sens usuel, car sa valeur dépend du hasard.
Exercice 1 : Trois expériences, trois supports
Pour chacune des expériences suivantes, proposer un univers , préciser le support de la variable aléatoire indiquée, puis décrire par extension l'événement demandé.
- On lance deux dés équilibrés discernables et on note la valeur absolue de la différence des deux résultats. Décrire l'événement .
- Une urne contient boules blanches et boules noires , toutes discernables. On en tire simultanément et on note le nombre de boules blanches obtenues. Décrire .
- On répartit jetons discernables, numérotés , , , dans tiroirs. On note le nombre de jetons placés dans le premier tiroir. Décrire .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. On prend , une issue étant le couple des deux résultats, et .
La valeur est atteinte (par ), la valeur aussi (par ), et toute valeur intermédiaire l'est également : . Enfin
2. Une issue est ici une partie à éléments de : on prend pour l'ensemble de ces parties, de cardinal . Le nombre de blanches tirées vaut , ou , et ces trois valeurs sont atteintes : . Une seule issue ne contient aucune blanche :
Un événement à un seul élément reste un événement : ne pas confondre l'issue et l'événement qui la contient.
3. Décrire une répartition, c'est dire pour chaque jeton dans quel tiroir il va : on prend , l'issue signifiant « le jeton est dans le tiroir ». Alors est le nombre d'indices tels que , d'où , et
Deux réflexes à retenir. D'abord, le support ne se lit pas sur l'ensemble d'arrivée : arrive dans , mais est l'ensemble des valeurs effectivement atteintes, et il faut le vérifier valeur par valeur. Ensuite, plusieurs univers peuvent convenir pour une même expérience ; ce qui compte est que chaque issue soit décrite sans ambiguïté et que la variable étudiée s'y lise directement.
Les événements associés à une variable aléatoire
Question
Une variable aléatoire produit des nombres, mais une probabilité ne sait s'appliquer qu'à des parties de . Quel sens donner alors à une écriture comme ?
Notation :
La théorie des probabilités utilise, pour décrire certains événements liés aux variables aléatoires, des notations spéciales dont il importe de bien comprendre la signification.
Soient une variable aléatoire réelle et une partie de . L'ensemble , image réciproque de par l'application , est noté, en probabilités : ou ou . C'est une partie de , c'est-à-dire un événement.
En particulier, pour tout , on note :
Remarque :
-
Plus généralement, si est une propriété quelconque pouvant être vérifiée ou non par un élément de , l'ensemble des éléments de tels que vérifie la propriété est noté .
-
Pour tout réel on a :
Remarque :
Ces notations sont des abréviations, et il faut savoir les déplier à volonté : est une partie de , l'ensemble des issues que envoie sur . C'est bien à cette partie que s'applique, et l'écriture n'est qu'un raccourci pour .
Deux conséquences immédiates, souvent oubliées. D'une part, rien n'oblige à être injective : c'est même le cas intéressant, car regroupe alors plusieurs issues, et l'on remplace une description fine de par une description grossière mais suffisante. D'autre part, si , l'événement est vide — parfaitement légitime, simplement de probabilité nulle.
Exemple :
- Si est la fonction indicatrice de l'événement , on a, par définition :
- On reprend l'exemple du lancer du dé deux fois : .
Cette liste-là se voit du premier coup d'œil. Comment être sûr, sur un événement moins évident, de n'oublier aucune issue ?
Rédaction — Traduire une phrase en événement :
Étape 1. Identifier la grandeur numérique dont parle la phrase : c'est elle, la variable aléatoire.
Étape 2. Traduire la condition qui porte sur cette grandeur en une partie de .
Étape 3. Écrire l'événement sous la forme , ou sous l'une de ses abréviations.
Les connecteurs logiques se transportent : « et » devient , « ou » (inclusif) devient , « ne pas » devient le passage au complémentaire.
| Phrase | Événement |
|---|---|
| vaut | |
| dépasse strictement | |
| vaut au plus | |
| est compris entre et au sens large | |
| est paire | |
| ne vaut pas | |
| vaut ou | |
| et prennent la même valeur | |
| s'écarte de d'au moins |
La dernière ligne est celle qui servira le plus tard : c'est la forme sous laquelle se lisent toutes les inégalités de concentration.
Test 2 : Un événement toujours non vide ?
Pour toute variable aléatoire et tout réel , l'événement est non vide.
Exercice 2 : Du français à l'écriture ensembliste
On lance deux dés équilibrés discernables, avec . On note la somme des deux résultats et le plus grand des deux résultats.
- Écrire à l'aide de et de les événements suivants :
- « la somme vaut au moins » ;
- « les deux dés donnent » ;
- « la somme est impaire » ;
- « les deux dés donnent le même résultat ».
- Traduire en français les événements et .
- Décrire par extension les événements et .
Solution :(cliquer pour afficher)
1.a. .
1.b. La somme ne vaut que si les deux dés donnent : l'événement s'écrit . Attention au piège : ce n'est pas , qui signifie seulement « au moins un des deux dés donne ».
1.c. , ou encore .
1.d. Si les deux dés donnent , alors et ; réciproquement, si alors . L'événement s'écrit donc
C'est un bon exemple d'événement qui met en jeu deux variables aléatoires simultanément : ce qui compte n'est pas la valeur de chacune, mais la relation entre les deux.
2. : « aucun des deux dés ne dépasse », autrement dit les deux résultats sont dans . : « au moins un des deux dés donne ».
3.
Le second mérite un temps d'arrêt : « le maximum vaut » ne signifie pas « les deux dés donnent », mais « aucun ne dépasse , et au moins un l'atteint ». D'où trois issues et non une seule. La méthode sûre pour ne rien oublier : écrire , soit issues.
Le transport des opérations ensemblistes
Question
Les parties de se combinent par réunion, intersection, complémentaire. Ces opérations se retrouvent-elles telles quelles du côté des événements associés, ou faut-il une hypothèse sur ?
Proposition 1
Soit une variable aléatoire, à valeurs dans , ainsi que et deux parties de . On a alors :
Démonstration :
Les trois égalités se démontrent par double inclusion simultanée, en revenant à la définition de l'image réciproque : dans chaque cas, on montre qu'une issue appartient au membre de gauche si et seulement si elle appartient au membre de droite.
Soit .
La deuxième égalité s'obtient de la même façon, le connecteur « ou » étant remplacé par « et ». Enfin, puisque est un réel, il appartient à si et seulement s'il n'appartient pas à :
Remarque :
Aucune hypothèse n'est requise sur : la proposition n'est rien d'autre que la compatibilité générale de l'image réciproque avec les opérations ensemblistes. C'est un point à connaître pour lui-même, car l'image directe, elle, ne se comporte pas aussi bien : en général . Tout le confort de calcul en probabilités vient de ce qu'on travaille exclusivement avec des images réciproques.
Remarque :
Si est une variable aléatoire réelle sur l'univers fini , alors, pour tout , l'événement peut s'écrire comme réunion finie d'événements deux à deux incompatibles de la forme :
Cela justifie que la connaissance des probabilités pour tout suffit à détermner pour tout .
Exercice 3 : Calcul sur les indicatrices
Soient et deux événements de .
- Montrer que .
- Montrer que .
- En déduire que .
- Soit une variable aléatoire sur vérifiant . Montrer qu'il existe un événement tel que , et préciser cet événement.
Solution :(cliquer pour afficher)
Dans tout l'exercice, deux variables aléatoires sur sont égales si et seulement si elles prennent la même valeur en chaque issue : c'est une égalité d'applications, qui se vérifie donc en fixant et en discutant selon les cas.
1. Soit .
- Si : et .
- Si : et .
Les deux applications coïncident partout, donc .
2. Les deux membres ne prennent que les valeurs et ; il suffit donc de repérer où ils valent . Soit :
Un produit de deux facteurs valant ou vaut exactement quand les deux facteurs valent : c'est ce qui fait du produit le traducteur exact du « et ».
3. On passe par le complémentaire, en utilisant :
On reconnaît la structure de la formule du crible : le terme correctif corrige exactement le double comptage de l'intersection.
4. L'hypothèse signifie que pour tout , , c'est-à-dire . Un produit de réels est nul si et seulement si l'un des facteurs l'est, donc pour tout .
Posons , qui est bien un événement. Si , alors ; si , alors , donc . Ainsi .
Ce que dit la question 4. Les indicatrices sont exactement les variables aléatoires idempotentes. Autrement dit, la correspondance identifie les événements de à une classe de variables aléatoires repérable par une simple équation algébrique. C'est ce qui permettra, plus loin, de remplacer un raisonnement ensembliste par un calcul : la preuve de l'inégalité de Markov, par exemple, consiste à comparer une indicatrice à une autre variable aléatoire.
Le système complet d'événements associé à une variable aléatoire
Question
Pour calculer , faut-il repartir de à chaque nouvelle partie ? Existe-t-il une famille d'événements attachée à , calculée une fois pour toutes, dont tout le reste se déduirait ?
Proposition 2 : Système complet associé à une variable aléatoire
Si est une variable aléatoire sur , la famille est un système complet d'événements, appelé système complet d'événements associé à .
Démonstration :
Il faut vérifier les deux conditions de la définition d'un système complet : les événements sont deux à deux incompatibles, et leur réunion est .
Incompatibilité deux à deux. Soient et deux éléments distincts de . Si une issue appartenait à , on aurait à la fois et , donc : contradiction, car est une application et n'associe qu'une seule valeur à . Ainsi
Recouvrement. L'inclusion est immédiate, chaque étant une partie de . Réciproquement, soit et posons . Par définition du support, , et : l'issue appartient donc à la réunion. D'où l'égalité
La famille est donc bien un système complet d'événements.
Remarque :
La démonstration donne davantage que l'énoncé : comme l'indexation porte sur le support , chaque y est non vide, et la famille est en réalité une partition de . Cette précision se perdrait si l'on indexait par tout entier : on aurait encore un système complet, mais criblé d'événements vides.
C'est ce système complet qui sera branché sur la formule des probabilités totales : il découpe en tranches exactement adaptées à , une tranche par valeur possible. Toute l'information probabiliste utile sur tient dans la liste des — c'est ce qu'on appellera sa loi à la leçon suivante.
Exemple :
On reprend l'exemple du lancer du dé deux fois, avec . La famille est un système complet d'événements associé à .
Ce système compte événements, alors que en compte éléments : les tranches n'ont donc pas toutes la même taille. Laquelle est la plus grosse, et pourquoi ?
Test 3 : Système complet ou partition ?
La famille est une partition de .
Exercice 4 : Lancers successifs d'une pièce
On effectue lancers successifs et indépendants d'une pièce équilibrée, chaque lancer donnant pile ou face. On associe pile à et face à , et on modélise cette expérience par l'univers .
Pour , on note la variable aléatoire définie par :
- Que représente concrètement la variable aléatoire ? Décrire en termes simples les événements et .
- Exprimer à l'aide des variables aléatoires les événements suivants :
- « on n'a obtenu que des piles » ;
- « on n'a obtenu aucun pile » ;
- « le premier et le dernier lancer donnent le même résultat ».
- On pose .
- Quelle grandeur concrète représente-t-elle ?
- Exprimer à l'aide de l'événement « on a obtenu au moins autant de piles que de faces ».
- Pour , calculer .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. lit la -ième coordonnée de l'issue : c'est le résultat du -ième lancer, codé pour pile et pour face. Ainsi est l'événement « le -ième lancer donne pile » et l'événement « le -ième lancer donne face ». Ces deux événements sont contraires l'un de l'autre, et .
2.a. « Que des piles » signifie « pile au lancer , et au lancer , et … » : le « et » devient une intersection.
2.b. De même, « aucun pile » se lit « face à chaque lancer » :
Bien distinguer de « on n'a pas obtenu que des piles », qui est le contraire de 2.a, soit : « aucun » et « pas tous » ne sont pas la même chose.
2.c. Les deux lancers coïncident s'ils donnent tous deux pile, ou tous deux face :
ce qui s'écrit plus brièvement .
3.a. Chaque vaut exactement quand le -ième lancer donne pile : la somme compte donc les piles. est le nombre de piles obtenus au cours des lancers, et .
3.b. Le nombre de faces vaut . La condition demandée s'écrit
d'où l'événement .
3.c. La pièce étant équilibrée et les lancers indépendants, toutes les suites de résultats sont équiprobables : on munit de la probabilité uniforme, avec .
L'événement est l'ensemble des -uplets de ayant exactement coordonnées égales à . Se donner un tel -uplet, c'est se donner l'ensemble des positions occupées par les , c'est-à-dire une partie à éléments de : il y en a . Par équiprobabilité,
Vérification. La famille est le système complet associé à : la somme de ses probabilités doit valoir . Or, d'après la formule du binôme,
Ce contrôle est à faire systématiquement dès qu'on prétend avoir décrit toutes les probabilités : c'est le seul garde-fou contre une valeur oubliée ou comptée deux fois.