Loi d'une variable aléatoire
Convention :
En vue d'alléger les notations, on écrit pour désigner la probabilité de l'événement , au lieu de ; de même, on écrit au lieu de .
La loi d'une variable aléatoire
Question
À la leçon précédente, une variable aléatoire remplaçait chaque issue par un nombre. Mais l'univers est toujours là, souvent énorme et compliqué : pour la somme de deux dés, il compte éléments alors que n'en produit que . Peut-on abandonner et travailler directement sur les valeurs de ? Autrement dit : peut-on transporter la probabilité de vers ?
Théorème 1 : Loi d'une variable aléatoire
Soit une variable aléatoire sur . L'application
est une probabilité sur , appelée loi de et notée .
Démonstration :
Notons , ensemble fini et non vide, et l'application de l'énoncé. Il faut vérifier qu'elle est bien définie, puis les deux axiomes d'une probabilité sur .
L'application est bien définie. Soit . L'ensemble est une partie de , donc un événement : la quantité a un sens et appartient à , comme toute probabilité d'événement.
Masse totale. Pour tout , on a par définition même du support. Donc , et
Additivité. Soient et deux parties de incompatibles, c'est-à-dire . La proposition de la leçon précédente sur les images réciproques donne d'une part
et d'autre part
Les événements et sont donc eux-mêmes incompatibles, et l'additivité de s'applique :
Les deux axiomes sont vérifiés : est une probabilité sur .
Remarque :
La démonstration ne consiste presque en rien : tout le travail avait été fait à la leçon précédente. C'est exactement parce que l'image réciproque respecte la réunion, l'intersection et le complémentaire que l'incompatibilité se transporte de vers , et donc que l'additivité se transporte de vers . Retenir ce mécanisme : c'est lui, et lui seul, qui autorise à oublier .
Remarque :
-
Étudier la loi de , c'est s'intéresser uniquement à et à sa probabilité . On s'affranchit ainsi de l'univers et de en tant qu'application.
-
Il résulte de la définition de la loi de que celle-ci dépend de la probabilité choisie sur , alors que la variable aléatoire peut être définie indépendamment de toute probabilité.
Le support ne dépend que de comme application : on peut le calculer avant d'avoir choisi la moindre probabilité. La loi , elle, dépend du couple . Sur le même univers et la même application , un dé équilibré et un dé truqué donnent le même support et deux lois différentes.
Conséquence à connaître : n'entraîne pas . Sur muni de et , la variable définie par et a pour support , avec pourtant .
Test 1 : Sur quel ensemble vit la loi ?
La loi est une probabilité sur .
Test 2 : Support et loi ne se calculent pas de la même façon
Le support peut être déterminé sans savoir de quelle probabilité on a muni .
Déterminer une loi
Question
La loi est une application définie sur : si a éléments, cela fait valeurs à connaître. Faut-il vraiment les calculer toutes, ou un petit nombre d'entre elles suffit-il à déterminer les autres ?
Proposition 1 : Détermination de la loi par la distribution de probabilités
La loi d'une variable aléatoire sur est déterminée de manière unique par la distribution de probabilités .
Plus précisément, pour tout , on a :
Démonstration :
La formule. Soit . L'ensemble est fini et se décompose en la réunion de ses singletons :
réunion d'événements de deux à deux incompatibles, puisque dès que . L'additivité finie de la probabilité — obtenue par récurrence à partir de l'additivité de deux événements incompatibles — donne alors
L'unicité. Soit une probabilité sur telle que pour tout . Le calcul précédent, appliqué à au lieu de , donne pour toute partie de :
Ainsi : la distribution de probabilités caractérise bien la loi.
Remarque :
Déterminer la loi de revient à déterminer et à calculer, pour tout , la valeur de .
Remarque :
Le gain est spectaculaire : pour la somme de deux dés, nombres au lieu de . Et ces nombres ne sont pas libres — ils sont positifs et de somme , puisque est le système complet associé à :
C'est le contrôle à effectuer systématiquement en fin de calcul : une somme différente de signale une valeur oubliée, comptée deux fois, ou un support mal identifié.
Exemple :
Pour le dé équilibré à six faces et , la loi tient en une ligne : et pour tout .
Pour la somme de deux dés, le support s'obtient aussi vite, mais les onze probabilités ne sont pas égales : le diagramme ci-dessus le montre. Comment les calculer sans énumérer à la main les issues ?
Rédaction — Déterminer la loi d'une variable aléatoire :
Étape 1 — Modéliser. Choisir un univers et la probabilité dont on le munit. Dans les tirages « au hasard », c'est l'équiprobabilité, et il faut alors que les issues retenues soient effectivement symétriques (boules discernables, tirages ordonnés si l'ordre compte).
Étape 2 — Le support. Déterminer par double inclusion : d'abord une contrainte qui borne les valeurs possibles, puis une issue explicite réalisant chaque valeur restante. Ne jamais annoncer un support sans avoir vérifié ce second point.
Étape 3 — Les probabilités. Pour chaque , calculer en décrivant l'événement ; sous équiprobabilité, cela revient à un dénombrement,
Étape 4 — Vérifier. Contrôler que . Cette étape n'est pas facultative : c'est le seul garde-fou contre une valeur oubliée.
Quand l'étape 3 résiste. Il arrive que soit pénible à décrire alors que ou est immédiat. On passe alors par les probabilités cumulées, puis on redescend par différence.
| Nature de | Événement facile à décrire | Route |
|---|---|---|
| Un maximum | : toutes les valeurs sont | Cumulée décroissante |
| Un minimum | : toutes les valeurs sont | Cumulée croissante |
| Autre | directement | Route directe |
Exercice 1 : Maximum et minimum, tirage simultané
Soient et deux entiers naturels non nuls tels que . Un joueur prélève boules simultanément dans une urne contenant boules numérotées de à . On considère les variables aléatoires réelles et égales respectivement au plus grand et au plus petit numéro des boules prélevées.
Déterminer les lois de et de .
Solution :(cliquer pour afficher)
Modélisation. Un tirage simultané de boules parmi discernables est une partie à éléments de : on prend pour l'ensemble de ces parties, muni de l'équiprobabilité, avec
Support de . Une partie à éléments dont le maximum vaut est contenue dans , qui doit donc compter au moins éléments : nécessairement . Réciproquement, chaque est atteint, par exemple par la partie . Donc
Loi de . Fixons . Se donner une partie de maximum , c'est se donner lui-même — imposé — et les autres numéros, à choisir librement dans , ensemble à éléments. Ces choix sont en bijection avec les parties comptées, d'où et
Support et loi de . Symétriquement, une partie de minimum est contenue dans , qui doit compter au moins éléments : , soit . Donc , et en choisissant les autres numéros dans , ensemble à éléments :
Vérification. Pour , en posant :
par sommation le long d'une colonne du triangle de Pascal. La somme des vaut donc bien . Le même calcul, avec le changement d'indice , conclut pour .
Deux commentaires. D'abord, la route directe a suffi ici parce que « le maximum vaut exactement » se décrit sans effort : on impose , on complète en dessous. Ensuite, l'échange des numéros transforme un tirage en un autre tirage équiprobable et échange maximum et minimum : c'est la raison structurelle pour laquelle les deux lois se déduisent l'une de l'autre, et un moyen rapide de contrôler la seconde une fois la première établie.
Remarque :
Parfois, il est plus simple de déterminer d'abord (resp. ) plutôt que directement . C'est le cas en particulier dans des problèmes de maximum (resp. minimum). Dans le cas où , on utilisera, pour tout , les égalités :
Remarque :
Ces deux égalités ne sont rien d'autre que la règle de la différence appliquée à des événements emboîtés. Pour la première : , et la différence des deux ensembles est exactement , car ne prend que des valeurs entières — c'est là, et seulement là, que sert l'hypothèse . Sans elle, il pourrait exister des valeurs strictement comprises entre et , et la différence ne se réduirait plus au singleton.
Exercice 2 : Maximum et minimum, tirage avec remise
Soit . Un joueur prélève boules successivement avec remise dans une urne contenant boules numérotées de à ; on considère la variable (resp. ) égale au plus grand numéro (resp. plus petit) des boules tirées.
- Donner un espace probabilisé rendant compte de l'expérience. Déterminer et .
- Déterminer pour . En déduire la loi de .
- Déterminer pour . En déduire la loi de .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Les tirages sont successifs et avec remise : une issue est la liste ordonnée des numéros obtenus, chacun libre dans . On prend donc
muni de l'équiprobabilité. Ici aucune contrainte ne relie et : on peut tirer plus de boules qu'il n'y en a dans l'urne. En particulier, tirer fois le même numéro est possible, ce qui donne à la fois et : les deux supports valent tout entier.
2. Dire que le maximum est , c'est dire que chacun des tirages est :
C'est ici que la route cumulative gagne : la condition se décompose tirage par tirage, ce que « le maximum vaut exactement » ne permet pas. Les valeurs étant entières, la formule de la remarque donne, pour ,
la valeur étant couverte puisque .
3. De même, le minimum est si et seulement si chaque tirage l'est, et compte éléments :
d'où, pour ,
la valeur étant couverte puisque .
Vérification. La somme des est télescopique :
Même chose pour . Ce télescopage n'est pas un hasard : il traduit que les forment le système complet associé à , et il est le signe qu'aucune valeur n'a été oubliée.
Comparaison avec l'exercice précédent. Même question, deux protocoles, deux lois radicalement différentes — coefficients binomiaux d'un côté, puissances de l'autre. La leçon à retenir n'est pas la formule mais le réflexe : la loi dépend du protocole de tirage, jamais du seul énoncé « on tire des boules ». C'est l'étape 1 de la méthode qui décide de tout le reste.
Deux variables de même loi
Question
Si la loi résume à elle seule tout ce qui est probabiliste dans , alors deux variables aléatoires de même loi devraient être interchangeables. Mais que reste-t-il de différent entre elles — et surtout, sont-elles pour autant égales ?
Définition 1
Soient et deux variables aléatoires réelles. On dit que et ont la même loi, et on note , si :
Autrement dit, en tant que lois de probabilité sur .
Remarque :
Dire que deux variables aléatoires sur le même espace probabilisé ont même loi ne signifie pas qu'elles sont égales. En effet, l'égalité équivaut à : , tandis que n'impose que l'égalité des probabilités des événements et , non leur égalité en tant qu'ensembles.
Remarque :
Les deux conditions de la définition sont indispensables et il faut les vérifier dans cet ordre : la seconde n'a même pas de sens si la première échoue. On rencontre régulièrement des variables dont les distributions coïncident sur les valeurs communes mais dont les supports diffèrent — elles n'ont pas même loi.
Noter aussi que la définition ne mentionne à aucun moment l'univers : elle ne compare que des supports et des nombres. C'est ce qui permettra de dire que deux variables définies sur des espaces probabilisés différents ont même loi.
Exemple :
Soit muni de la loi uniforme (lancer d'un dé équilibré). On définit deux variables aléatoires sur par :
Alors , et pour tout :
Donc . Pourtant : par exemple .
Test 3 : Même loi, même univers ?
Deux variables aléatoires de même loi sont nécessairement définies sur le même univers.
Exercice 3 : Trois expériences, une seule loi
On considère trois expériences aléatoires.
- (a) On lance deux fois une pièce équilibrée ; désigne le nombre de piles obtenus.
- (b) Une urne contient quatre jetons indiscernables au toucher, portant les numéros , , et ; on en tire un au hasard et désigne le numéro obtenu.
- (c) On lance un dé tétraédrique équilibré, à faces numérotées de à ; on pose si le résultat est , si le résultat est ou , et si le résultat est .
- Pour chaque expérience, préciser un univers et déterminer la loi de la variable associée.
- Que constate-t-on ? Peut-on écrire ?
- Sur l'univers de l'expérience (a), construire une variable aléatoire telle que et .
Solution :(cliquer pour afficher)
1.a. , équiprobable, de cardinal . On a et
1.b. Les jetons étant indiscernables au toucher mais bien distincts en tant qu'objets, il faut les numéroter pour préserver l'équiprobabilité : , équiprobable, les jetons et portant tous deux le numéro . Alors et
1.c. , équiprobable. Alors et
Dans les trois cas, la somme vaut .
2. Les trois variables ont le même support et la même distribution : . Trois expériences sans le moindre rapport concret — une pièce, une urne, un dé — produisent une seule et même loi. C'est exactement ce qu'annonçait la remarque du début : la loi oublie tout de l'univers et ne retient que la répartition des valeurs.
En revanche, l'écriture n'a aucun sens. Une égalité d'applications suppose le même ensemble de départ, or est définie sur et sur : on ne peut pas les évaluer en une même issue. Ne jamais écrire là où on veut dire ; ce sont deux relations de natures différentes.
3. Il suffit d'échanger le rôle de pile et de face : posons , c'est-à-dire le nombre de faces obtenues. Alors est bien définie sur , , et pour tout ,
ce qui vaut pour : la loi est inchangée, par symétrie de la distribution. Pourtant , puisque alors que .
Ce mécanisme est celui de l'exemple du cours () : dès qu'une distribution est symétrique, la variable « retournée » a la même loi sans être la même application.
La loi d'une variable image
Question
On sait depuis la leçon précédente que est encore une variable aléatoire. Si l'on connaît la loi de , faut-il repartir de pour obtenir celle de , ou la loi de suffit-elle ?
Proposition 2 : Loi d'une variable aléatoire image
Soit une variable aléatoire sur et une application définie sur . La loi de la variable aléatoire est donnée par :
Démonstration :
Commençons par identifier l'événement . Soit et :
la dernière équivalence étant la définition même de l'image réciproque. Autrement dit,
où est bien une partie de , puisque est définie sur .
Il ne reste qu'à appliquer la proposition de détermination de la loi à la partie :
Remarque :
La formule est un regroupement : la famille est une partition de , et passer de à revient à fusionner les valeurs que envoie au même endroit, en additionnant leurs probabilités.
Deux conséquences opposées, selon la nature de . Si est injective sur , chaque est un singleton : rien ne fusionne, les probabilités sont simplement recopiées sur les nouvelles valeurs, et aucune information n'est perdue. Si n'est pas injective, des valeurs distinctes se retrouvent confondues, et la loi de en sait strictement moins que celle de .
Remarquer enfin que n'est rien d'autre que : l'image du support par .
Exemple :
Soit l'application .
Si , alors et la loi de est donnée par :
Exercice 4 : Transformer une loi
Soit une variable aléatoire de support , de loi donnée par le tableau suivant.
- Vérifier qu'il s'agit bien d'une loi de probabilité.
- Déterminer la loi de .
- Déterminer la loi de .
- Déterminer la loi de .
- La connaissance de la loi de permet-elle de retrouver celle de ?
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Les cinq nombres sont positifs et
2. Ici , et . Les fibres sont , et ; on somme sur chacune :
Contrôle : .
3. L'application est injective : chaque fibre est un singleton et les probabilités se recopient telles quelles sur les images. Le support devient et
Une transformation affine non constante ne change jamais la distribution, seulement l'étiquetage des valeurs.
4. Ici écrase , et sur la même valeur , et laisse et inchangés. Donc et
5. Non. Considérons la variable de support et de loi
C'est bien une loi (somme égale à ), et le calcul de la question 2 donne pour exactement les mêmes valeurs , , . Pourtant , puisque .
Ce que montre la question 5. Toute la masse d'une fibre peut être redistribuée à l'intérieur de celle-ci sans que la loi de l'image bouge : se répartit comme on veut entre et . Passer à avec non injective est donc une opération irréversible — on ne remonte pas d'une loi image à la loi d'origine. C'est le pendant probabiliste d'un fait ensembliste bien connu : une application non injective perd de l'information.
Proposition 3 : Conservation de la loi par image
Soit et deux variables aléatoires sur telles que , et soit une application définie sur . Alors .
Démonstration :
Supposons : par définition, et pour tout . L'application , définie sur , est donc aussi définie sur , et a un sens. Vérifions les deux conditions de la définition.
Mêmes supports. En utilisant :
Mêmes probabilités. Soit dans ce support commun. Comme a le même ensemble de définition dans les deux cas, l'ensemble est le même pour et pour . La proposition précédente, appliquée successivement à puis à , donne alors
l'égalité centrale s'obtenant terme à terme grâce à l'hypothèse . Les deux conditions sont vérifiées : .
Remarque :
Ce résultat reste valable si et ont même loi mais ne sont pas définies sur le même espace probabilisé.
Remarque :
La preuve ci-dessus rend cette extension évidente : à aucun moment on n'a évalué ou en une issue. Tout s'est joué sur les supports et sur les nombres — c'est-à-dire sur les lois seules. Une démonstration qui ne mentionne jamais ne peut pas dépendre de .
C'est la proposition qui, en pratique, autorise la phrase « quitte à remplacer par une variable de même loi » : dès lors qu'on ne s'intéresse qu'à des quantités calculées à partir de la loi, on peut choisir le modèle le plus commode.
Test 4 : Peut-on remonter d'une image ?
Si et ont même loi, alors et ont même loi.