MPSI · Variables aléatoires réelles

Espérance d'une variable aléatoire

Résumer une loi par un seul nombre

Question

La loi d'une variable aléatoire, c'est toute une liste de nombres : onze pour la somme de deux dés, davantage encore dès que l'expérience se complique. Si l'on devait n'en retenir qu'un seul, lequel choisir, et selon quel principe ? Autrement dit : quel nombre unique résume le mieux « ce que produit XX en général » ?

Définition 1

L'espérance d'une variable aléatoire réelle XX définie sur (Ω,P)(\Omega, \mathbb{P}) est le réel :

E(X)=xX(Ω)xP(X=x).E(X) = \sum_{x \in X(\Omega)} x\, \mathbb{P}(X = x).

Remarque :

L'espérance est parfois aussi appelée la moyenne, elle représente simplement la valeur moyenne de XX sur un très grand nombre d'expériences. Le terme d'espérance fait référence à la théorie des jeux. Il représente le gain moyen que je peux espérer après un grand nombre d'essais.

Remarque :

Trois points de lecture pour bien comprendre la formule.

  • C'est une moyenne pondérée. On ne fait pas la moyenne des valeurs du support, mais leur moyenne pondérée par les probabilités : une valeur rare pèse peu, une valeur fréquente pèse lourd. Les poids sont positifs et de somme 11 — c'est ce qui fait de E(X)E(X) une moyenne au sens propre, et non une somme quelconque.

  • Elle ne dépend que de la loi. La formule ne fait intervenir que le support et les P(X=x)\mathbb{P}(X = x). Deux variables de même loi, fussent-elles définies sur des univers sans rapport, ont donc la même espérance. En revanche E(X)E(X) dépend de la probabilité choisie sur Ω\Omega : le même dé, équilibré ou truqué, ne donne pas la même espérance.

  • Elle n'est pas une valeur prise par XX. Rien n'oblige E(X)E(X) à appartenir à X(Ω)X(\Omega) — et c'est même rarement le cas. L'espérance d'un dé équilibré vaut 3,53{,}5, résultat que le dé ne produira jamais.

Exemple :

  1. Pour un dé équilibré à six faces et X:ωωX : \omega \mapsto \omega :
E(X)=k=16k×16=16×6×72=72.E(X) = \sum_{k=1}^{6} k \times \frac16 = \frac16 \times \frac{6 \times 7}{2} = \frac72 .
  1. Pour l'indicatrice d'un événement AA : E(1A)=0×P(A)+1×P(A)=P(A)E(\mathbf{1}_A) = 0 \times \mathbb{P}(\overline{A}) + 1 \times \mathbb{P}(A) = \mathbb{P}(A).

Le second résultat est remarquable : il dit qu'une probabilité est une espérance. Que gagne-t-on à voir les choses ainsi ?

1/21/41/81/81234E(X) = 1,875
L'espérance est l'abscisse du point d'équilibre du diagramme en bâtons : chaque valeur tire d'autant plus fort que sa probabilité est grande.

Test 1 : L'espérance est-elle une valeur possible ?

L'espérance d'une variable aléatoire est toujours l'une des valeurs prises par cette variable.

Exercice 1 : Trois jeux, trois espérances

Un joueur paie une mise pour participer, puis reçoit un gain. On note GG son gain net (gain reçu moins mise). Le jeu est dit équitable si E(G)=0E(G) = 0, favorable au joueur si E(G)>0E(G) > 0.

  1. Le dé. Mise de 44 dirhams ; on lance un dé équilibré et le joueur reçoit un nombre de dirhams égal au résultat. Le jeu est-il équitable ?
  2. La loterie. Mise de 1010 dirhams. Avec probabilité 11000\tfrac{1}{1000} le joueur reçoit 50005000 dirhams, sinon il ne reçoit rien. Calculer E(G)E(G). Le joueur peut-il « espérer » ce résultat lors d'une partie ?
  3. L'assurance. Une compagnie assure nn véhicules identiques. Chaque véhicule subit un sinistre avec probabilité pp, indépendamment des autres, et un sinistre coûte cc dirhams à la compagnie. La prime annuelle demandée par véhicule est π\pi. On note BB le bénéfice de la compagnie. Exprimer E(B)E(B) en fonction de nn, pp, cc et π\pi, puis déterminer la prime minimale assurant un bénéfice moyen positif.
Solution :(cliquer pour afficher)

1. Le gain net est G=X4G = X - 4XX est le résultat du dé, donc G(Ω)=3,2G(\Omega) = \llbracket -3, 2\rrbracket avec P(G=k)=16\mathbb{P}(G = k) = \tfrac16 pour chaque kk. Ainsi

E(G)=16((3)+(2)+(1)+0+1+2)=36=12.E(G) = \frac16 \bigl((-3) + (-2) + (-1) + 0 + 1 + 2\bigr) = -\frac{3}{6} = -\frac12 .

Le jeu est défavorable au joueur : il perd en moyenne un demi-dirham par partie. Une mise de 3,53{,}5 dirhams le rendrait équitable — c'est-à-dire une mise égale à E(X)E(X).

2. Le gain net vaut 49904990 avec probabilité 11000\tfrac{1}{1000} et 10-10 avec probabilité 9991000\tfrac{999}{1000} :

E(G)=4990×1100010×9991000=499099901000=5.E(G) = 4990 \times \frac{1}{1000} - 10 \times \frac{999}{1000} = \frac{4990 - 9990}{1000} = -5 .

Le joueur perd en moyenne 55 dirhams par partie. Mais surtout, la valeur 5-5 n'est jamais réalisée : à chaque partie, il gagne 49904990 ou il perd 1010, jamais 55. C'est le piège du mot « espérance » : ce n'est pas ce qu'on peut espérer d'une partie, c'est ce vers quoi tend la moyenne des gains sur un très grand nombre de parties. Comparer avec la question 1, où l'espérance 12-\tfrac12 est du même ordre de grandeur que les gains possibles : le mot « moyenne » y est bien plus parlant.

3. Notons SS le nombre de véhicules sinistrés. La compagnie encaisse nπn\pi et débourse cScS, donc B=nπcSB = n\pi - cS.

Pour i1,ni \in \llbracket 1,n\rrbracket, soit SiS_i l'indicatrice de l'événement « le véhicule ii subit un sinistre », de sorte que S=i=1nSiS = \sum_{i=1}^{n} S_i. D'après l'exemple du cours, E(Si)=P(sinistre)=pE(S_i) = \mathbb{P}(\text{sinistre}) = p. La linéarité de l'espérance, établie au paragraphe suivant, donne E(S)=npE(S) = np, puis

E(B)=nπcE(S)=nπncp=n(πcp).E(B) = n\pi - c\,E(S) = n\pi - ncp = n(\pi - cp).

Le bénéfice moyen est positif si et seulement si πcp\pi \geqslant cp. La prime minimale est donc π=cp\pi = cp : la compagnie doit facturer à chaque assuré le coût moyen de son sinistre. Tout ce qu'elle demande au-delà est sa marge.

Le commentaire qui compte. Dans les trois situations, l'espérance ne dit rien de ce qui arrivera à une partie — la question 2 est là pour le rappeler brutalement. Elle dit ce qui arrive à la longue, et c'est exactement ce dont a besoin celui qui répète l'expérience un grand nombre de fois : le casino, l'assureur, l'industriel. Le joueur isolé, lui, est mal renseigné par la seule espérance ; il lui manque une mesure du risque, c'est-à-dire de la dispersion. Ce sera l'objet de la leçon suivante.

Une seconde formule, sur les issues

Question

La définition somme sur les valeurs de XX, ce qui suppose d'avoir déterminé la loi. Or déterminer une loi est souvent le plus gros du travail. Ne pourrait-on pas calculer E(X)E(X) directement à partir des issues, sans passer par la loi ?

Proposition 1

Soit XX une variable aléatoire réelle sur (Ω,P)(\Omega, \mathbb{P}). Alors :

E(X)=ωΩP({ω})X(ω).E(X) = \sum_{\omega \in \Omega} \mathbb{P}(\{\omega\})\, X(\omega).

Démonstration :

L'idée est de regrouper les issues selon la valeur qu'elles donnent à XX : la famille ({X=x})xX(Ω)\bigl(\{X = x\}\bigr)_{x \in X(\Omega)} est une partition de Ω\Omega, comme on l'a établi à la leçon 1.

La somme ωΩ\sum_{\omega \in \Omega} étant finie, on peut la découper suivant cette partition :

ωΩP({ω})X(ω)=xX(Ω) ω{X=x}P({ω})X(ω).\sum_{\omega \in \Omega} \mathbb{P}(\{\omega\})\, X(\omega) = \sum_{x \in X(\Omega)} \ \sum_{\omega \in \{X = x\}} \mathbb{P}(\{\omega\})\, X(\omega).

Dans la somme intérieure, toutes les issues ω\omega vérifient X(ω)=xX(\omega) = x : le facteur X(ω)X(\omega) est constant, égal à xx, et se factorise.

ω{X=x}P({ω})X(ω)=xω{X=x}P({ω})=xP(X=x),\sum_{\omega \in \{X = x\}} \mathbb{P}(\{\omega\})\, X(\omega) = x \sum_{\omega \in \{X = x\}} \mathbb{P}(\{\omega\}) = x\, \mathbb{P}(X = x),

la dernière égalité étant la description d'un événement par ses événements élémentaires, sur un univers fini. En reportant :

ωΩP({ω})X(ω)=xX(Ω)xP(X=x)=E(X).\sum_{\omega \in \Omega} \mathbb{P}(\{\omega\})\, X(\omega) = \sum_{x \in X(\Omega)} x\, \mathbb{P}(X = x) = E(X).

Remarque :

Les deux formules calculent le même nombre par deux découpages différents : la définition regroupe d'abord les issues par valeur puis somme, la proposition somme issue par issue sans regrouper. On choisit selon ce qui est connu.

Ce dont on disposeRoute
La loi de XXDéfinition : xxP(X=x)\displaystyle\sum_{x} x\,\mathbb{P}(X=x)
Un univers petit et explicite, une loi pénible à établirProposition : ωP({ω})X(ω)\displaystyle\sum_{\omega} \mathbb{P}(\{\omega\})X(\omega)

Le vrai intérêt de la seconde formule n'est cependant pas calculatoire : c'est qu'elle est manifestement linéaire en XX, la variable n'y apparaissant qu'au premier degré et les poids P({ω})\mathbb{P}(\{\omega\}) ne dépendant pas d'elle. C'est par elle que passe la démonstration du théorème suivant.

Vocabulaire :

Toute variable aléatoire d'espérance nulle est dite centrée.

Linéarité, positivité, croissance

Question

On sait calculer E(X)E(X) et E(Y)E(Y) séparément. Peut-on en déduire E(X+Y)E(X+Y) sans redéterminer la loi de la somme — laquelle est en général autrement plus compliquée que celles de XX et de YY ? Et faut-il, pour cela, que les deux variables soient sans lien l'une avec l'autre ?

Proposition 2

Soient XX et YY deux variables aléatoires réelles sur le même espace probabilisé (Ω,P)(\Omega, \mathbb{P}), alors :

  1. E(X+Y)=E(X)+E(Y)etE(λX)=λE(X).E(X + Y) = E(X) + E(Y) \qquad \text{et} \qquad E(\lambda X) = \lambda\, E(X).
  2. XE(X)X - E(X) est une variable aléatoire centrée, appelée variable aléatoire centrée associée à XX.
  3. Si X0X \geqslant 0 alors E(X)0E(X) \geqslant 0 ;
  4. Si XYX \leqslant Y, alors E(X)E(Y)E(X) \leqslant E(Y). En particulier on a E(X)E(X)\left\lvert E(X)\right\rvert \leqslant E\left(\lvert X\rvert\right).

Démonstration :

Tout repose sur la formule sommant sur les issues, où XX n'intervient qu'au premier degré.

1. Linéarité. Soit ωΩ\omega \in \Omega. Par définition de la somme de deux applications, (X+Y)(ω)=X(ω)+Y(ω)(X+Y)(\omega) = X(\omega) + Y(\omega). En scindant la somme finie :

E(X+Y)=ωΩP({ω})(X(ω)+Y(ω))=ωΩP({ω})X(ω)+ωΩP({ω})Y(ω),E(X+Y) = \sum_{\omega \in \Omega} \mathbb{P}(\{\omega\})\bigl(X(\omega) + Y(\omega)\bigr) = \sum_{\omega \in \Omega} \mathbb{P}(\{\omega\})X(\omega) + \sum_{\omega \in \Omega} \mathbb{P}(\{\omega\})Y(\omega),

soit E(X+Y)=E(X)+E(Y)E(X+Y) = E(X) + E(Y). De même, (λX)(ω)=λX(ω)(\lambda X)(\omega) = \lambda X(\omega) et le facteur λ\lambda se met en facteur de la somme, d'où E(λX)=λE(X)E(\lambda X) = \lambda E(X).

2. Notons d'abord que pour la variable certaine égale à aRa \in \mathbb{R}, on a

E(a)=ωΩP({ω})a=aωΩP({ω})=aP(Ω)=a.E(a) = \sum_{\omega \in \Omega} \mathbb{P}(\{\omega\})\, a = a \sum_{\omega \in \Omega} \mathbb{P}(\{\omega\}) = a\,\mathbb{P}(\Omega) = a .

Le réel E(X)E(X) étant une constante, la linéarité appliquée à XX et à la variable certaine E(X)-E(X) donne

E(XE(X))=E(X)+E(E(X))=E(X)E(X)=0.E\bigl(X - E(X)\bigr) = E(X) + E\bigl(-E(X)\bigr) = E(X) - E(X) = 0 .

La variable XE(X)X - E(X) est donc centrée.

3. Supposons X0X \geqslant 0, c'est-à-dire X(ω)0X(\omega) \geqslant 0 pour toute issue. Chaque terme P({ω})X(ω)\mathbb{P}(\{\omega\})X(\omega) est alors un produit de deux réels positifs, donc positif. Une somme de réels positifs est positive : E(X)0E(X) \geqslant 0.

4. Si XYX \leqslant Y, la variable YXY - X est positive. Le point 3 donne E(YX)0E(Y-X) \geqslant 0, et la linéarité E(YX)=E(Y)E(X)E(Y - X) = E(Y) - E(X), d'où E(X)E(Y)E(X) \leqslant E(Y).

Pour le cas particulier, partons de l'encadrement XXX-\lvert X\rvert \leqslant X \leqslant \lvert X\rvert, valable issue par issue. La croissance appliquée deux fois donne

E(X)E(X)E(X),-E\bigl(\lvert X\rvert\bigr) \leqslant E(X) \leqslant E\bigl(\lvert X\rvert\bigr),

en utilisant E(X)=E(X)E(-\lvert X\rvert) = -E(\lvert X\rvert), ce qui est exactement E(X)E(X)\left\lvert E(X)\right\rvert \leqslant E\left(\lvert X\rvert\right).

Remarque :

Il faut mesurer la portée du point 1 : aucune hypothèse ne relie XX et YY. Elles peuvent être fortement dépendantes, l'une être fonction de l'autre, voire être égales — la formule tient. La démonstration le montre bien, puisqu'elle ne fait qu'additionner des réels issue par issue.

C'est ce qui fait de la linéarité l'outil le plus puissant du chapitre. Devant une variable XX qui compte quelque chose, le réflexe est de l'écrire comme une somme d'indicatrices

X=i=1n1Ai,d’ouˋE(X)=i=1nP(Ai),X = \sum_{i=1}^{n} \mathbf{1}_{A_i}, \qquad\text{d'où}\qquad E(X) = \sum_{i=1}^{n} \mathbb{P}(A_i),

en utilisant E(1A)=P(A)E(\mathbf{1}_{A}) = \mathbb{P}(A). On obtient ainsi E(X)E(X) sans avoir déterminé la loi de XX, qui peut être inextricable. Les événements AiA_i n'ont pas à être indépendants, ce qui rend la méthode presque universelle.

Test 2 : Faut-il de l'indépendance pour additionner ?

L'égalité E(X+Y)=E(X)+E(Y)E(X+Y) = E(X) + E(Y) n'est valable que si XX et YY sont indépendantes.

Test 3 : Comparer deux variables

Si XYX \leqslant Y issue par issue, alors E(X)E(Y)E(X) \leqslant E(Y), sans hypothèse supplémentaire.

Exercice 2 : Problème des rencontres

Une urne contient nn boules numérotées de 11 à nn. On les extrait successivement sans remise. On dit qu'il y a rencontre au ii-ème tirage si la boule tirée porte le numéro ii.

Pour tout ii, on note XiX_i la variable qui prend la valeur 11 s'il y a rencontre au ii-ème tirage, et 00 sinon.

Déterminer le nombre moyen de rencontres.

Solution :(cliquer pour afficher)

Modélisation. Le tirage successif et sans remise de toutes les boules produit une liste où chaque numéro figure une fois et une seule : une issue est donc une permutation de 1,n\llbracket 1,n\rrbracket. On prend pour Ω\Omega l'ensemble de ces permutations, muni de l'équiprobabilité, avec CardΩ=n!\mathrm{Card}\,\Omega = n!. L'issue σ\sigma signifie « la ii-ème boule tirée porte le numéro σ(i)\sigma(i) », et Xi=1AiX_i = \mathbf{1}_{A_i}AiA_i est l'événement {σ(i)=i}\{\sigma(i) = i\}.

Loi de chaque XiX_i. Fixons ii. Une permutation vérifiant σ(i)=i\sigma(i) = i est entièrement déterminée par sa restriction à 1,n{i}\llbracket 1,n\rrbracket \setminus \{i\}, qui est une permutation de cet ensemble à n1n-1 éléments : il y en a (n1)!(n-1)!. Par équiprobabilité,

P(Ai)=(n1)!n!=1n,doncE(Xi)=P(Ai)=1n.\mathbb{P}(A_i) = \frac{(n-1)!}{n!} = \frac1n, \qquad\text{donc}\qquad E(X_i) = \mathbb{P}(A_i) = \frac1n .

Nombre moyen de rencontres. Le nombre total de rencontres est S=i=1nXiS = \displaystyle\sum_{i=1}^{n} X_i. Par linéarité de l'espérance :

E(S)=i=1nE(Xi)=n×1n=1.E(S) = \sum_{i=1}^{n} E(X_i) = n \times \frac1n = 1 .

Ce que cet exercice enseigne. Deux choses, et la seconde est la plus importante.

D'abord le résultat lui-même, qui a de quoi surprendre : le nombre moyen de rencontres vaut 11, quel que soit nn. Que l'urne contienne 55 boules ou 10610^6, on tombe en moyenne sur une seule coïncidence. L'explication tient dans le calcul : il y a nn occasions de rencontre, chacune de probabilité 1n\tfrac1n, et le produit est constant.

Ensuite la méthode. Les variables X1,,XnX_1,\ldots,X_n sont loin d'être indépendantes : s'il y a eu rencontre aux n1n-1 premiers tirages, la dernière est forcée, donc P(Xn=1X1==Xn1=1)=11n\mathbb{P}(X_n = 1 \mid X_1 = \cdots = X_{n-1} = 1) = 1 \neq \tfrac1n. Cela n'a aucune importance, puisque la linéarité ne demande rien. Et c'est heureux : la loi de SS, elle, est autrement plus difficile à établir — elle fait intervenir les dérangements, et l'on peut montrer que P(S=0)e1\mathbb{P}(S = 0) \to e^{-1}. On a obtenu l'espérance sans y toucher.

Exercice 3 : Compter sans connaître la loi

Les deux situations suivantes se traitent par la même méthode : décomposer en somme d'indicatrices.

  1. Faces manquantes. On lance nn fois un dé équilibré à six faces. On note XX le nombre de faces qui ne sont sorties aucune fois. Déterminer E(X)E(X), puis sa limite quand n+n \to +\infty. Interpréter.
  2. Montées d'une permutation. On tire au hasard une permutation σ\sigma de 1,n\llbracket 1,n\rrbracket (avec n2n \geqslant 2), toutes étant équiprobables. On appelle montée tout indice i1,n1i \in \llbracket 1,n-1\rrbracket tel que σ(i)<σ(i+1)\sigma(i) < \sigma(i+1), et l'on note YY le nombre de montées.
    1. Pour ii fixé, montrer que P(σ(i)<σ(i+1))=12\mathbb{P}\bigl(\sigma(i) < \sigma(i+1)\bigr) = \tfrac12.
    2. En déduire E(Y)E(Y).
Solution :(cliquer pour afficher)

1. Prenons Ω=1,6n\Omega = \llbracket 1,6\rrbracket^n, équiprobable, et pour j1,6j \in \llbracket 1,6\rrbracket notons BjB_j l'événement « la face jj n'est jamais sortie ». Alors X=j=161BjX = \displaystyle\sum_{j=1}^{6} \mathbf{1}_{B_j}.

L'événement BjB_j impose que chacun des nn lancers donne l'une des cinq autres faces :

CardBj=5n,doncP(Bj)=5n6n=(56)n.\mathrm{Card}\,B_j = 5^n, \qquad\text{donc}\qquad \mathbb{P}(B_j) = \frac{5^n}{6^n} = \left(\frac56\right)^{n}.

Par linéarité,

E(X)=j=16P(Bj)=6(56)n.E(X) = \sum_{j=1}^{6} \mathbb{P}(B_j) = 6\left(\frac56\right)^{n} .

Comme 0<56<10 < \tfrac56 < 1, on a E(X)n+0E(X) \xrightarrow[n \to +\infty]{} 0. Le nombre moyen de faces manquantes tend vers zéro : en lançant le dé assez longtemps, on finit par voir toutes les faces. La décroissance est géométrique, donc rapide — pour n=40n = 40, E(X)0,05E(X) \approx 0{,}05.

Noter au passage que les six indicatrices ne sont pas indépendantes : si cinq faces sont absentes, la sixième est forcément sortie à tous les lancers. La linéarité n'en a cure.

2.a. Fixons i1,n1i \in \llbracket 1,n-1\rrbracket et considérons l'application Φ\Phi qui, à une permutation σ\sigma, associe la permutation στ\sigma \circ \tauτ\tau est la transposition échangeant ii et i+1i+1. Autrement dit, Φ(σ)\Phi(\sigma) est σ\sigma dont on a permuté les deux valeurs aux positions ii et i+1i+1.

L'application Φ\Phi est une involution de Ω\Omega — appliquée deux fois, elle redonne σ\sigma — donc une bijection de Ω\Omega sur lui-même. De plus, σ(i)<σ(i+1)\sigma(i) < \sigma(i+1) si et seulement si Φ(σ)(i)>Φ(σ)(i+1)\Phi(\sigma)(i) > \Phi(\sigma)(i+1), puisque Φ\Phi échange exactement ces deux valeurs. Elle réalise donc une bijection entre les événements

Mi={σ(i)<σ(i+1)}etMi={σ(i)>σ(i+1)}M_i = \{\sigma(i) < \sigma(i+1)\} \qquad\text{et}\qquad \overline{M_i} = \{\sigma(i) > \sigma(i+1)\}

— le cas d'égalité étant exclu, σ\sigma étant injective. Ces deux événements ont donc même cardinal et, par équiprobabilité, même probabilité ; leur réunion étant Ω\Omega, chacune vaut 12\tfrac12.

2.b. On a Y=i=1n11MiY = \displaystyle\sum_{i=1}^{n-1} \mathbf{1}_{M_i}, d'où par linéarité

E(Y)=i=1n1P(Mi)=n12.E(Y) = \sum_{i=1}^{n-1} \mathbb{P}(M_i) = \frac{n-1}{2} .

Le commentaire. La question 2.a est un modèle de raisonnement probabiliste : on n'a rien dénombré. On a exhibé une bijection entre deux événements contraires, ce qui force chacun à valoir 12\tfrac12. Un tel argument de symétrie est souvent bien plus court qu'un calcul, et c'est un réflexe à acquérir.

Quant à la loi de YY, elle est redoutable : ses valeurs Card{Y=k}\mathrm{Card}\,\{Y = k\} sont les nombres eulériens, sans formule close simple. Le nombre moyen de montées, lui, tient en une ligne. C'est le message des deux exercices : quand une variable compte des occurrences, chercher l'espérance par les indicatrices avant même de songer à la loi.

La formule de transfert

Question

On sait, depuis la leçon 2, calculer la loi de f(X)f(X) à partir de celle de XX : les probabilités des valeurs fusionnées s'additionnent. Pour obtenir E(f(X))E\bigl(f(X)\bigr), faut-il vraiment passer par cette étape intermédiaire, ou peut-on court-circuiter et sommer directement sur les valeurs de XX ?

Théorème 1 : Formule de transfert

Soit XX une variable aléatoire sur (Ω,P)(\Omega, \mathbb{P}) et ff une application de X(Ω)X(\Omega) dans C\mathbb{C}. Alors l'espérance de f(X)f(X) est donnée par :

E(f(X))=xX(Ω)f(x)P(X=x).E\bigl(f(X)\bigr) = \sum_{x \in X(\Omega)} f(x)\, \mathbb{P}(X = x).

Démonstration :

Notons T=f(X)T = f(X), dont le support est T(Ω)=f(X(Ω))T(\Omega) = f\bigl(X(\Omega)\bigr). Par définition de l'espérance appliquée à TT :

E(f(X))=yf(X(Ω))yP(f(X)=y).E\bigl(f(X)\bigr) = \sum_{y \in f(X(\Omega))} y\, \mathbb{P}\bigl(f(X) = y\bigr).

La proposition « loi d'une variable aléatoire image » de la leçon 2 donne, pour chaque yy de ce support,

P(f(X)=y)=xf1({y})P(X=x),\mathbb{P}\bigl(f(X) = y\bigr) = \sum_{x \,\in\, f^{-1}(\{y\})} \mathbb{P}(X = x),

f1({y})={xX(Ω):f(x)=y}f^{-1}(\{y\}) = \{x \in X(\Omega) : f(x) = y\}. En reportant et en faisant entrer le facteur yy dans la somme intérieure :

E(f(X))=yf(X(Ω)) xf1({y})yP(X=x).E\bigl(f(X)\bigr) = \sum_{y \in f(X(\Omega))} \ \sum_{x \,\in\, f^{-1}(\{y\})} y\, \mathbb{P}(X = x).

Or, dans la somme intérieure, tout xx vérifie f(x)=yf(x) = y : on peut donc remplacer yy par f(x)f(x).

E(f(X))=yf(X(Ω)) xf1({y})f(x)P(X=x).E\bigl(f(X)\bigr) = \sum_{y \in f(X(\Omega))} \ \sum_{x \,\in\, f^{-1}(\{y\})} f(x)\, \mathbb{P}(X = x).

Enfin, la famille (f1({y}))yf(X(Ω))\bigl(f^{-1}(\{y\})\bigr)_{y \in f(X(\Omega))} est une partition de X(Ω)X(\Omega) : tout xx du support appartient à la fibre de son image f(x)f(x), et à celle-là seule. La somme double se recolle donc en une somme simple sur X(Ω)X(\Omega) :

E(f(X))=xX(Ω)f(x)P(X=x).E\bigl(f(X)\bigr) = \sum_{x \in X(\Omega)} f(x)\, \mathbb{P}(X = x).

Remarque :

Le nom du théorème dit exactement ce qu'il fait : il transfère le calcul de l'univers d'arrivée de f(X)f(X) vers celui de XX. On somme sur les valeurs de XX — que l'on connaît — en appliquant ff à chacune, sans jamais déterminer la loi de f(X)f(X).

L'économie est réelle. Pour obtenir E(X2)E(X^2) avec X(Ω)=5,5X(\Omega) = \llbracket -5,5\rrbracket, la voie naïve demanderait d'établir la loi de X2X^2 sur {0,1,4,,25}\{0,1,4,\ldots,25\}, donc de fusionner les fibres {k,k}\{-k,k\} ; le transfert donne directement k=55k2P(X=k)\sum_{k=-5}^{5} k^2\,\mathbb{P}(X=k).

Deux avertissements. D'une part, la formule ne dit rien sur E(X)E(X) et f(E(X))f\bigl(E(X)\bigr), qui n'ont aucune raison de coïncider : E(X2)E(X)2E(X^2) \neq E(X)^2 en général, et l'écart entre les deux sera précisément la variance. D'autre part, dans la somme f(x)P(X=x)\sum f(x)\mathbb{P}(X=x), ce sont bien les probabilités de XX qui apparaissent, pas celles de f(X)f(X) — les confondre est l'erreur classique.

Exercice 4 : Transfert : calculs et conséquence théorique

Soit XX une variable aléatoire de support 1,4\llbracket 1,4 \rrbracket et de loi donnée par le tableau suivant.

xx11223344
P(X=x)\mathbb{P}(X=x)12\frac{1}{2}14\frac{1}{4}18\frac{1}{8}18\frac{1}{8}
  1. Calculer E(X)E(X), E(X2)E(X^2) et E ⁣(1X)E\!\left(\dfrac{1}{X}\right). Comparer E(X2)E(X^2) à E(X)2E(X)^2, puis E ⁣(1X)E\!\left(\tfrac{1}{X}\right) à 1E(X)\dfrac{1}{E(X)}.
  2. Soient XX et YY deux variables aléatoires réelles, éventuellement définies sur des espaces probabilisés différents. Montrer que si XYX \sim Y, alors E(X)=E(Y)E(X) = E(Y), puis E(f(X))=E(f(Y))E\bigl(f(X)\bigr) = E\bigl(f(Y)\bigr) pour toute application ff définie sur X(Ω)X(\Omega).
  3. La réciproque est-elle vraie : E(X)=E(Y)E(X) = E(Y) entraîne-t-il XYX \sim Y ?
Solution :(cliquer pour afficher)

1. La somme des probabilités vaut 48+28+18+18=1\tfrac48 + \tfrac28 + \tfrac18 + \tfrac18 = 1 : c'est bien une loi. Par définition puis par transfert avec f:xx2f : x \mapsto x^2 et f:x1xf : x \mapsto \tfrac1x :

E(X)=12+24+38+48=4+4+3+48=158,E(X) = \frac12 + \frac24 + \frac38 + \frac48 = \frac{4+4+3+4}{8} = \frac{15}{8},E(X2)=12+44+98+168=4+8+9+168=378,E(X^2) = \frac{1}{2} + \frac{4}{4} + \frac{9}{8} + \frac{16}{8} = \frac{4+8+9+16}{8} = \frac{37}{8},E ⁣(1X)=12×1+14×12+18×13+18×14=12+18+124+132=6796.E\!\left(\frac1X\right) = \frac12 \times 1 + \frac14 \times \frac12 + \frac18 \times \frac13 + \frac18 \times \frac14 = \frac{1}{2} + \frac{1}{8} + \frac{1}{24} + \frac{1}{32} = \frac{67}{96}.

Comparons. D'une part E(X)2=225643,52E(X)^2 = \tfrac{225}{64} \approx 3{,}52 tandis que E(X2)=378=4,625E(X^2) = \tfrac{37}{8} = 4{,}625 : on a E(X2)>E(X)2E(X^2) > E(X)^2. D'autre part 1E(X)=8150,53\tfrac{1}{E(X)} = \tfrac{8}{15} \approx 0{,}53 tandis que E ⁣(1X)=67960,70E\!\left(\tfrac1X\right) = \tfrac{67}{96} \approx 0{,}70.

Dans les deux cas les valeurs diffèrent, et il faut retenir la règle générale : l'espérance ne commute pas avec les fonctions. Écrire E(f(X))=f(E(X))E\bigl(f(X)\bigr) = f\bigl(E(X)\bigr) est faux dès que ff n'est pas affine. Seules les applications affines passent, et c'est exactement ce que dit la linéarité : E(aX+b)=aE(X)+bE(aX+b) = aE(X)+b.

2. Supposons XYX \sim Y, c'est-à-dire X(Ω)=Y(Ω)X(\Omega) = Y(\Omega) — notons SS ce support commun — et P(X=x)=P(Y=x)\mathbb{P}(X=x) = \mathbb{P}(Y=x) pour tout xSx \in S. Alors, terme à terme,

E(X)=xSxP(X=x)=xSxP(Y=x)=E(Y).E(X) = \sum_{x \in S} x\,\mathbb{P}(X=x) = \sum_{x \in S} x\,\mathbb{P}(Y=x) = E(Y).

Pour la seconde égalité, la formule de transfert appliquée successivement à XX et à YY — licite, puisque ff est définie sur SS qui est aussi le support de YY — donne

E(f(X))=xSf(x)P(X=x)=xSf(x)P(Y=x)=E(f(Y)).E\bigl(f(X)\bigr) = \sum_{x \in S} f(x)\,\mathbb{P}(X=x) = \sum_{x \in S} f(x)\,\mathbb{P}(Y=x) = E\bigl(f(Y)\bigr).

Aucune issue n'a été manipulée : le raisonnement vaut donc bien pour des variables définies sur des espaces différents.

3. Non, et de très loin. Prenons XX uniforme sur {0,2}\{0,2\} et YY la variable certaine égale à 11 :

E(X)=0+22=1=E(Y),E(X) = \frac{0+2}{2} = 1 = E(Y),

alors que X(Ω)={0,2}{1}=Y(Ω)X(\Omega) = \{0,2\} \neq \{1\} = Y(\Omega), donc XYX \nsim Y.

Ce qu'il faut retenir des questions 2 et 3. L'espérance est un invariant de loi : elle ne dépend que de PX\mathbb{P}_X, jamais de l'univers ni de la façon dont XX y est définie. C'est ce qui autorise à parler de « l'espérance de la loi uniforme » ou « de la loi binomiale », sans préciser sur quel espace on travaille — ce que fera la leçon 6.

Mais un invariant n'est pas un signalement complet : l'espérance résume la loi en un seul nombre, et deux lois très différentes peuvent partager ce nombre. La question 3 en donne l'exemple minimal : XX oscille entre 00 et 22, YY ne bouge pas, et elles ont même espérance. Ce qui les sépare, c'est la dispersion — et c'est très exactement le point de départ de la leçon suivante.

Test 4 : Une variable positive d'espérance nulle

Si X0X \geqslant 0 et E(X)=0E(X) = 0, alors P(X=0)=1\mathbb{P}(X = 0) = 1.

Indépendance de deux variables aléatoires

Question

L'indépendance de deux événements a été définie au chapitre précédent. Comment l'étendre à deux variables aléatoires, qui portent chacune non pas un mais toute une famille d'événements ? Et une fois cette notion en place, quelle opération sur les espérances devient-elle possible, que la linéarité seule ne permettait pas ?

Définition 2 : Indépendance de deux variables aléatoires

Deux variables aléatoires XX et YY définies sur l'espace probabilisable (Ω,P)(\Omega, \mathbb{P}) sont dites indépendantes si, pour tout couple (x,y)X(Ω)×Y(Ω)(x, y) \in X(\Omega) \times Y(\Omega), les événements {X=x}\{X = x\} et {Y=y}\{Y = y\} sont indépendants.

Remarque :

XX et YY sont indépendantes si et seulement si

(x,y)X(Ω)×Y(Ω),P ⁣({X=x}{Y=y})=P(X=x)P(Y=y).\forall (x, y) \in X(\Omega) \times Y(\Omega), \quad \mathbb{P}\!\left(\{X = x\} \cap \{Y = y\}\right) = \mathbb{P}(X = x)\,\mathbb{P}(Y = y).

Remarque :

Le quantificateur est le point sensible. L'indépendance de deux variables est une exigence portant sur tous les couples (x,y)(x,y) à la fois : c'est une condition bien plus forte que l'indépendance de deux événements particuliers. Conséquence pratique immédiate, et dissymétrie à retenir :

  • pour prouver l'indépendance, il faut vérifier l'égalité pour tous les couples, sans exception ;
  • pour la réfuter, un seul couple en défaut suffit.

Rédaction — Établir ou réfuter l'indépendance de deux variables :

Pour réfuter. Chercher un couple (x,y)(x,y) où le calcul est facile, typiquement un couple impossible : si {X=x}{Y=y}=\{X = x\} \cap \{Y = y\} = \varnothing alors que P(X=x)>0\mathbb{P}(X=x) > 0 et P(Y=y)>0\mathbb{P}(Y=y) > 0, l'égalité est violée et c'est terminé. C'est le cas dès que la connaissance de XX interdit certaines valeurs de YY.

Pour prouver. Fixer un couple quelconque (x,y)(x,y) et calculer les trois quantités P(X=x)\mathbb{P}(X=x), P(Y=y)\mathbb{P}(Y=y) et P(X=x,Y=y)\mathbb{P}(X=x,\,Y=y), puis vérifier l'égalité. Une voie souvent plus courte : montrer que P(Y=yX=x)\mathbb{P}(Y = y \mid X = x) ne dépend pas de xx — la valeur de XX n'influe alors sur rien.

Exemple :

On lance deux dés équilibrés discernables, un rouge et un bleu. La variable RR donnant le résultat du rouge et la variable BB celle du bleu sont indépendantes : les deux dés n'ont aucun moyen de s'influencer.

En revanche RR et la somme S=R+BS = R + B ne le sont pas — connaître RR restreint les valeurs possibles de SS. Comment le prouver en une ligne ?

Théorème 2

Si XX et YY sont deux variables aléatoires indépendantes, alors E(XY)=E(X)E(Y)E(XY) = E(X)\,E(Y).

Démonstration :

Première étape : une expression de E(XY)E(XY). La famille des événements {X=x}{Y=y}\{X = x\} \cap \{Y = y\}, pour (x,y)(x,y) parcourant X(Ω)×Y(Ω)X(\Omega) \times Y(\Omega), est un système complet d'événements. Ils sont en effet deux à deux incompatibles — deux couples distincts imposent une valeur différente à XX ou à YY — et leur réunion est Ω\Omega, puisque toute issue ω\omega appartient à celui d'indice (X(ω),Y(ω))\bigl(X(\omega), Y(\omega)\bigr).

En découpant la formule sommant sur les issues suivant ce système complet, et en observant que le produit X(ω)Y(ω)X(\omega)Y(\omega) vaut constamment xyxy sur l'événement d'indice (x,y)(x,y) :

E(XY)=ωΩP({ω})X(ω)Y(ω)=(x,y)X(Ω)×Y(Ω)xy  P ⁣({X=x}{Y=y}).E(XY) = \sum_{\omega \in \Omega} \mathbb{P}(\{\omega\})X(\omega)Y(\omega) = \sum_{(x,y) \in X(\Omega)\times Y(\Omega)} xy\; \mathbb{P}\!\left(\{X = x\} \cap \{Y = y\}\right).

Seconde étape : l'indépendance. Elle permet de remplacer chaque probabilité d'intersection par un produit :

E(XY)=(x,y)xy  P(X=x)P(Y=y)=xX(Ω) yY(Ω)(xP(X=x))(yP(Y=y)).E(XY) = \sum_{(x,y)} xy\; \mathbb{P}(X = x)\,\mathbb{P}(Y = y) = \sum_{x \in X(\Omega)} \ \sum_{y \in Y(\Omega)} \bigl(x\,\mathbb{P}(X=x)\bigr)\bigl(y\,\mathbb{P}(Y=y)\bigr).

Dans la somme intérieure, le facteur xP(X=x)x\,\mathbb{P}(X=x) ne dépend pas de yy et se factorise :

E(XY)=xX(Ω)xP(X=x)(yY(Ω)yP(Y=y))=E(X)E(Y).E(XY) = \sum_{x \in X(\Omega)} x\,\mathbb{P}(X=x) \left(\sum_{y \in Y(\Omega)} y\,\mathbb{P}(Y=y)\right) = E(X)\,E(Y).

Remarque :

L'espérance de XYXY est définie par E(XY)=(x,y)X(Ω)×Y(Ω)xyP ⁣({X=x}{Y=y}).\displaystyle E(XY) = \sum_{(x,y) \in X(\Omega)\times Y(\Omega)} xy\, \mathbb{P}\!\left(\{X = x\} \cap \{Y = y\}\right).

Remarque :

La démonstration montre où passe exactement l'hypothèse : elle sert une seule fois, pour scinder P(X=x,Y=y)\mathbb{P}(X=x,\,Y=y) en un produit, ce qui autorise ensuite la factorisation de la double somme. Sans elle, la première étape reste vraie et la seconde s'effondre.

C'est la différence de nature avec la linéarité, qui ne demandait rien. On peut la formuler ainsi : additionner deux variables aléatoires est toujours inoffensif, les multiplier ne l'est pas. Retenir le partage :

FormuleHypothèse requise
E(X+Y)=E(X)+E(Y)E(X+Y) = E(X) + E(Y)aucune
E(λX)=λE(X)E(\lambda X) = \lambda E(X)aucune
E(XY)=E(X)E(Y)E(XY) = E(X)E(Y)XX et YY indépendantes

Test 5 : Une réciproque tentante

Si E(XY)=E(X)E(Y)E(XY) = E(X)\,E(Y), alors XX et YY sont indépendantes.

Définition 3 : Indépendance mutuelle

Soit n2n \geqslant 2. Les variables aléatoires X1,,XnX_1, \ldots, X_n définies sur (Ω,P)(\Omega, \mathbb{P}) sont dites mutuellement indépendantes si, pour tout (x1,,xn)X1(Ω)××Xn(Ω)(x_1, \ldots, x_n) \in X_1(\Omega) \times \cdots \times X_n(\Omega),

P(i=1n{Xi=xi})=i=1nP(Xi=xi).\mathbb{P}\left(\bigcap_{i=1}^{n} \{X_i = x_i\}\right) = \prod_{i=1}^{n} \mathbb{P}(X_i = x_i).

Remarque :

Des variables mutuellement indépendantes sont en particulier deux à deux indépendantes : il suffit de sommer l'égalité sur toutes les valeurs des variables autres que XiX_i et XjX_j. La réciproque est fausse, exactement comme pour les événements du chapitre précédent — l'indépendance deux à deux ne contrôle que les paires et laisse libres les interactions d'ordre supérieur.

Cette notion sera indispensable à la leçon 6 : la loi binomiale y est décrite comme la loi de X1++XnX_1 + \cdots + X_n pour des variables de Bernoulli mutuellement indépendantes, hypothèse sans laquelle l'énoncé est faux.

Exercice 5 : Reconnaître l'indépendance

On lance deux dés équilibrés discernables, l'un rouge et l'autre bleu, avec Ω=1,62\Omega = \llbracket 1,6\rrbracket^2 muni de l'équiprobabilité. On note RR le résultat du rouge, BB celui du bleu et S=R+BS = R + B.

  1. Les variables RR et SS sont-elles indépendantes ?
  2. Soit TT la variable valant 11 si SS est paire et 00 sinon. Montrer que RR et TT sont indépendantes.
  3. Calculer E(RB)E(RB) de deux façons : par le théorème, puis directement. Que vaut E(RS)E(RS) ? Comparer à E(R)E(S)E(R)E(S) et conclure.
Solution :(cliquer pour afficher)

1. Non, et un seul couple suffit à le montrer. Prenons (x,y)=(6,2)(x,y) = (6,2) : l'événement {R=6}{S=2}\{R = 6\} \cap \{S = 2\} est vide, car S=2S = 2 impose R=B=1R = B = 1. Donc

P(R=6,S=2)=0,alors queP(R=6)P(S=2)=16×1360.\mathbb{P}(R = 6,\, S = 2) = 0, \qquad\text{alors que}\qquad \mathbb{P}(R=6)\,\mathbb{P}(S=2) = \frac16 \times \frac1{36} \neq 0 .

C'est la stratégie de réfutation : viser un couple impossible. Intuitivement, connaître RR contraint SS, qui ne peut plus s'éloigner de RR de plus de 66.

2. La somme SS est paire si et seulement si RR et BB ont la même parité. Fixons i1,6i \in \llbracket 1,6\rrbracket. Sachant R=iR = i, l'événement {T=1}\{T = 1\} se réalise si et seulement si BB a la même parité que ii, ce qui laisse exactement 33 valeurs possibles pour BB sur 66. Donc, pour tout ii,

P(R=i,T=1)=336=112.\mathbb{P}(R = i,\, T = 1) = \frac{3}{36} = \frac{1}{12} .

En sommant sur ii : P(T=1)=6×112=12\mathbb{P}(T = 1) = 6 \times \tfrac1{12} = \tfrac12, et donc P(T=0)=12\mathbb{P}(T = 0) = \tfrac12. On vérifie alors

P(R=i)P(T=1)=16×12=112=P(R=i,T=1),\mathbb{P}(R = i)\,\mathbb{P}(T = 1) = \frac16 \times \frac12 = \frac1{12} = \mathbb{P}(R = i,\, T = 1),

et le calcul est identique pour T=0T = 0, l'événement complémentaire donnant lui aussi 33 valeurs de BB. L'égalité est vérifiée pour les 1212 couples : RR et TT sont indépendantes.

Le résultat mérite qu'on s'y arrête. TT est une fonction de SS, et SS n'est pas indépendante de RR ; pourtant TT l'est. En ne retenant de SS que sa parité, on a effacé toute l'information que SS portait sur RR. L'indépendance ne se transmet donc pas mécaniquement par le calcul : elle se vérifie.

3. Les dés étant physiquement indépendants, RR et BB le sont, et le théorème s'applique :

E(RB)=E(R)E(B)=72×72=494=12,25.E(RB) = E(R)\,E(B) = \frac72 \times \frac72 = \frac{49}{4} = 12{,}25 .

Pour E(RS)E(RS), la formule est indisponible puisque RR et SS ne sont pas indépendantes. On passe par la linéarité, qui elle ne demande rien :

E(RS)=E(R(R+B))=E(R2)+E(RB).E(RS) = E\bigl(R(R+B)\bigr) = E(R^2) + E(RB).

Le transfert donne E(R2)=16(1+4+9+16+25+36)=916E(R^2) = \tfrac16(1+4+9+16+25+36) = \tfrac{91}{6}, d'où

E(RS)=916+494=182+14712=3291227,42.E(RS) = \frac{91}{6} + \frac{49}{4} = \frac{182 + 147}{12} = \frac{329}{12} \approx 27{,}42 .

Or E(S)=E(R)+E(B)=7E(S) = E(R) + E(B) = 7, donc E(R)E(S)=72×7=492=24,5E(R)E(S) = \tfrac72 \times 7 = \tfrac{49}{2} = 24{,}5. Les deux nombres diffèrent :

E(RS)E(R)E(S)=3291229412=35120.E(RS) - E(R)E(S) = \frac{329}{12} - \frac{294}{12} = \frac{35}{12} \neq 0 .

Conclusion. L'écart E(RS)E(R)E(S)E(RS) - E(R)E(S) est non nul, ce qui prouve que RR et SS ne sont pas indépendantes — retrouvant la question 1 par un autre chemin. Attention à ne pas inverser l'implication : un écart non nul réfute l'indépendance, mais un écart nul ne la démontre pas, comme l'a montré le test précédent. Cet écart porte un nom, la covariance de RR et SS, et mesure leur degré de liaison ; il vaut 00 pour la question 3 appliquée à RR et BB.