Inégalités de Markov et de Bienaymé-Tchebychev
Question
Déterminer une loi est souvent long, parfois impossible. Mais l'espérance et la variance, elles, s'obtiennent fréquemment sans la loi — par linéarité, par additivité, par reconnaissance d'une loi usuelle. Peut-on, à partir de ces deux seuls nombres, majorer la probabilité que prenne des valeurs extrêmes ?
C'est ce que font les deux inégalités de cette leçon. Elles ne calculent rien exactement : elles majorent, et le font sans presque aucune hypothèse. Leur force est là — s'appliquer à toute variable aléatoire dont on connaît un ou deux paramètres — et leur faiblesse aussi, car les bornes obtenues sont souvent grossières.
L'inégalité de Markov
Question
Une variable positive d'espérance peut-elle prendre la valeur avec une probabilité de ? Autrement dit : l'espérance impose-t-elle une limite à la fréquence des grandes valeurs ?
Théorème 1 : Inégalité de Markov
Soit une variable aléatoire réelle positive sur , alors :
Démonstration :
Soit . Comparons les deux variables aléatoires et , en montrant que
c'est-à-dire que l'inégalité vaut en chaque issue. Soit et distinguons deux cas.
Si , le membre de gauche vaut ; le membre de droite vaut , puisque et . L'inégalité est vérifiée.
Sinon, le membre de gauche vaut ; le membre de droite est positif, car est une variable positive et . L'inégalité est encore vérifiée.
La croissance de l'espérance s'applique donc à ces deux variables :
Or l'espérance d'une indicatrice est la probabilité de l'événement qu'elle indique, et la linéarité permet de sortir le facteur :
Remarque :
La démonstration tient en une comparaison, mais c'est une comparaison bien choisie : on a remplacé une indicatrice — objet discontinu, difficile à majorer — par une fonction affine qui la domine partout. C'est un procédé courant, et il faut voir où passe l'hypothèse.
La positivité de sert dans le second cas, et uniquement là : sans elle, pourrait être négatif tandis que l'indicatrice vaut , et la comparaison s'effondre. Le contre-exemple est immédiat : si vaut ou avec probabilité chacune, alors , et l'inégalité prétendrait que alors qu'elle vaut .
Remarque :
L'inégalité répond à la question posée : une variable positive d'espérance vérifie . Une grande valeur ne peut donc pas être fréquente, sous peine de faire remonter la moyenne.
Deux limites, à connaître avant d'utiliser le résultat.
D'abord, la majoration ne sert à rien tant que : la borne dépasse alors , ce que toute probabilité vérifie déjà. L'inégalité n'est informative que pour des seuils nettement supérieurs à la moyenne.
Ensuite, elle est en général très grossière, parce qu'elle n'utilise qu'un seul nombre. On peut cependant montrer qu'elle ne peut pas être améliorée en toute généralité : c'est l'objet de l'exercice qui suit.
Test 1 : Markov sans positivité
Pour toute variable aléatoire réelle et tout , on a .
Exercice 1 : Utiliser Markov, et mesurer sa qualité
- Une entreprise reçoit en moyenne commandes par jour. Que peut-on affirmer sur la probabilité qu'elle en reçoive au moins un jour donné ? Quelle hypothèse utilise-t-on ?
- Soit . Majorer par l'inégalité de Markov. Sachant que la valeur exacte est environ , commenter.
- Soit et . On définit par et . Calculer et . Que peut-on en conclure sur l'inégalité de Markov ?
- Soit une variable positive et . Montrer que pour tout entier ,
Appliquer avec à la question 2 et comparer.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Le nombre de commandes est une variable positive d'espérance . L'inégalité de Markov avec donne
La seule hypothèse utilisée est la positivité de — automatique ici, un nombre de commandes ne pouvant être négatif. Remarquable : on ne sait rien de la loi, et l'on obtient tout de même une garantie.
2. On a , et . Markov donne
La borne est correcte mais très mauvaise : elle annonce au plus là où la valeur réelle est , soit un facteur . C'est le prix de la généralité — Markov n'utilise que l'espérance et ignore tout du reste de la loi.
3. La variable est positive, d'espérance
La borne de Markov vaut : elle est atteinte.
C'est le point important. Pour toute valeur de et tout niveau visé, il existe une variable pour laquelle l'inégalité est une égalité : la majoration ne peut donc pas être améliorée sans hypothèse supplémentaire. Sa médiocrité sur des cas concrets, constatée à la question 2, n'est pas un défaut de la démonstration — c'est le prix à payer pour un énoncé qui s'applique à toutes les variables positives.
4. La fonction est strictement croissante sur , donc pour une variable positive et les deux événements coïncident :
La variable étant positive, Markov s'applique à elle avec le seuil :
Appliquons avec à la question 2. La formule de Kœnig-Huygens donne , d'où
La borne s'améliore — de à — sans devenir bonne pour autant. Le principe mérite d'être retenu : plus on injecte d'information sur la loi, meilleure est la majoration. Ici on a utilisé en plus de . Le théorème suivant exploite la même idée d'une façon nettement plus efficace, en centrant la variable avant de l'élever au carré.
L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev
Question
Markov ne connaît que l'espérance, et majore la probabilité des grandes valeurs. Or ce qui intéresse le plus souvent, ce n'est pas que soit grande, mais qu'elle s'écarte de sa moyenne — dans un sens ou dans l'autre. Comment faire intervenir la variance, qui mesure précisément cet écart ?
Théorème 2 : Inégalité de Bienaymé-Tchebychev
Soit une variable aléatoire réelle sur , alors :
Démonstration :
Soit . Posons . C'est une variable aléatoire positive, étant un carré, et son espérance est par définition la variance de :
La fonction étant strictement croissante sur , les deux événements suivants sont égaux :
En effet, pour une issue , on a si et seulement si le carré de ce nombre positif est supérieur ou égal à .
Il ne reste qu'à appliquer l'inégalité de Markov à la variable positive avec le seuil :
Remarque :
Noter ce que l'énoncé ne demande pas : aucune hypothèse de positivité sur . C'est le carré qui la fournit gratuitement — on n'applique Markov qu'à la variable , positive par construction. L'inégalité vaut donc pour toute variable aléatoire réelle.
Le gain sur Markov est double. D'une part, elle contrôle un écart des deux côtés de la moyenne, la valeur absolue prenant en compte les valeurs trop petites comme les valeurs trop grandes. D'autre part, la décroissance en est bien plus rapide que celle en de Markov : doubler le seuil divise la borne par et non par .
Remarque :
Une lecture particulièrement parlante s'obtient en prenant , avec et :
Sous cette forme, l'inégalité ne dépend plus d'aucun paramètre : elle affirme qu'une variable aléatoire, quelle qu'elle soit, s'écarte de sa moyenne de plus de écarts-types avec une probabilité au plus . Deux écarts-types : au plus . Trois écarts-types : au plus .
C'est ce qui donne son sens définitif à l'écart-type : il est l'unité naturelle dans laquelle mesurer les écarts, et le résultat justifie a posteriori qu'on ait pris la peine d'extraire une racine carrée à la leçon 5.
Rédaction — Appliquer une inégalité de concentration :
Étape 1 — choisir l'inégalité. Si l'événement à majorer est de la forme avec positive et qu'on ne dispose que de : Markov. Si l'événement est un écart à la moyenne, , et qu'on dispose de : Bienaymé-Tchebychev.
Étape 2 — mettre l'événement sous la bonne forme. C'est l'étape où l'on se trompe. Un événement comme avec se réécrit , qui est inclus dans : la croissance de la probabilité autorise donc à majorer le premier par le second. On ne perd rien à le faire, mais il faut savoir qu'on majore alors un événement bilatéral pour contrôler un événement unilatéral — d'où un facteur de perte, en gros.
Étape 3 — calculer et, si besoin, . Sans jamais déterminer la loi : par linéarité, par additivité, ou par reconnaissance d'une loi usuelle.
Étape 4 — conclure et contrôler. Si la borne obtenue dépasse , elle est correcte mais vide : le seuil choisi est trop proche de la moyenne. Le dire plutôt que de conclure.
Passer au complémentaire. Pour minorer la probabilité que reste proche de sa moyenne, on écrit
forme sous laquelle l'inégalité est le plus souvent utilisée en pratique.
Test 2 : Une hypothèse absente
L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev s'applique à toute variable aléatoire réelle, y compris à valeurs négatives.
Test 3 : Une borne toujours utile
L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev fournit toujours une information sur .
Exercice 2 : Concentration d'une loi binomiale
On lance fois une pièce équilibrée et l'on note le nombre de piles obtenus, puis la fréquence des piles.
- Donner la loi de , puis et .
- En déduire et .
- Soit . Montrer que
puis déterminer la limite du membre de droite quand .
- Combien de lancers garantissent que la fréquence des piles s'écarte de de moins de avec une probabilité d'au moins ?
- Le même calcul mené pour une pièce de paramètre quelconque conduit à la majoration . Pour quelle valeur de la garantie est-elle la plus faible ?
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Les lancers sont indépendants, à deux issues, de même probabilité de succès , et compte les succès :
2. La fréquence est une transformée affine de coefficient :
L'espérance ne dépend pas de — la fréquence vise toujours — tandis que la variance tend vers .
3. Puisque , l'événement considéré est exactement un écart à la moyenne, et Bienaymé-Tchebychev s'applique directement :
À fixé, cette borne tend vers quand .
C'est un énoncé considérable, et il faut le mesurer. Il affirme que la fréquence observée des piles se concentre autour de : pour tout seuil de tolérance , si petit soit-il, la probabilité de le dépasser devient arbitrairement petite pourvu qu'on lance assez de fois. C'est la loi faible des grands nombres, et elle est ici entièrement démontrée à partir de deux résultats du chapitre — l'additivité de la variance et l'inégalité de Bienaymé-Tchebychev.
Elle justifie enfin l'interprétation fréquentiste posée dès le début : si l'on dit qu'une pièce équilibrée donne pile « une fois sur deux », c'est de cela qu'il s'agit, et cela se démontre.
4. On veut , c'est-à-dire, en passant au complémentaire,
Il suffit que la borne le garantisse :
Cinquante mille lancers suffisent. Le nombre est énorme, et il faut savoir pourquoi : la borne de Bienaymé-Tchebychev est grossière, et le vrai nombre nécessaire est de l'ordre de . On obtient donc une garantie suffisante, jamais optimale — c'est le sens de « il suffit que » dans la rédaction ci-dessus, et l'implication ne se renverse pas.
5. La fonction atteint son maximum sur en , où elle vaut . C'est donc pour la pièce équilibrée que la majoration est la plus mauvaise, donc que la convergence garantie est la plus lente.
Le résultat est cohérent avec la lecture de la variance de Bernoulli faite à la leçon précédente : l'incertitude d'une épreuve à deux issues est maximale quand les deux issues sont également probables. Une pièce très déséquilibrée, disons , produit des résultats presque déterminés, et sa fréquence se stabilise bien plus vite.
Exercice 3 : Inégalité de Bernstein
Soit une variable aléatoire suivant la loi binomiale de paramètres et . On pose .
- Soit . Montrer, en utilisant l'inégalité de Markov :
-
Montrer que .
-
Montrer que, pour tout réel , . En déduire :
- Expliquer comment on démontrerait de la même façon que :
En déduire l'inégalité de Bernstein :
Comparer avec l'inégalité de Bienaymé-Tchebychev.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. L'exponentielle étant strictement croissante sur et , on a l'égalité d'événements
La variable est strictement positive, comme exponentielle, et le seuil est strictement positif. L'inégalité de Markov appliquée à donne alors
2. Écrivons , où le premier facteur est une constante. Par transfert appliqué à et par la formule du binôme de Newton :
En multipliant par et en faisant entrer ce facteur dans la puissance :
en utilisant .
3. L'inégalité auxiliaire. Posons sur , et montrons .
Pour : on a car , et l'inégalité de convexité classique étant fausse en général, procédons autrement. On utilise valable pour tout réel, soit … ce qui va dans le mauvais sens. Reprenons proprement par étude de fonction.
est dérivable sur , avec , et .
Pour : on a donc , et il suffit de comparer à . Or pour tout réel , donc , puisque . Ainsi sur tout entier — le même encadrement valant sans hypothèse de signe sur .
La fonction est donc croissante sur , avec . Elle est donc négative sur et positive sur : décroît puis croît, atteignant son minimum en , où . D'où , c'est-à-dire pour tout réel .
Application. Appliquons cette inégalité à puis à :
Comme , on a et , donc et , d'où
En reportant dans les questions 1 et 2 :
Optimisation. Cette majoration vaut pour tout : on choisit celui qui la rend la meilleure. Le trinôme atteint son minimum en , où il vaut . Ce choix étant licite puisque :
4. Posons . On a établi à la leçon précédente que . De plus
en utilisant . Les questions 1 à 3 appliquées à , dont les paramètres et jouent des rôles symétriques dans toute la démonstration, donnent donc
Recollement. L'événement s'écrit , réunion des deux événements incompatibles et . L'additivité et les deux majorations donnent
Comparaison. Bienaymé-Tchebychev appliquée à , de variance , donne
Les deux bornes tendent vers , mais à des vitesses sans commune mesure : polynomiale en pour Tchebychev, exponentielle en pour Bernstein. Sur l'exemple de la pièce équilibrée avec et , Tchebychev garantit tandis que Bernstein garantit — moins bon ici, car l'exponentielle ne prend son avantage que pour grand devant . Pour , en revanche, Bernstein donne contre pour Tchebychev.
Le principe à retenir. Tchebychev n'utilise que la variance ; Bernstein utilise toute la loi, à travers la quantité , qui encode l'ensemble des moments. Plus on injecte d'information sur la loi, meilleure est la concentration obtenue — c'est la même leçon qu'à l'exercice sur Markov, poussée à son terme. Le procédé consistant à appliquer Markov à puis à optimiser en porte un nom : la méthode de Chernoff, et c'est l'outil standard des inégalités de concentration modernes.