MPSI · Variables aléatoires réelles

Inégalités de Markov et de Bienaymé-Tchebychev

Question

Déterminer une loi est souvent long, parfois impossible. Mais l'espérance et la variance, elles, s'obtiennent fréquemment sans la loi — par linéarité, par additivité, par reconnaissance d'une loi usuelle. Peut-on, à partir de ces deux seuls nombres, majorer la probabilité que XX prenne des valeurs extrêmes ?

C'est ce que font les deux inégalités de cette leçon. Elles ne calculent rien exactement : elles majorent, et le font sans presque aucune hypothèse. Leur force est là — s'appliquer à toute variable aléatoire dont on connaît un ou deux paramètres — et leur faiblesse aussi, car les bornes obtenues sont souvent grossières.

L'inégalité de Markov

Question

Une variable positive d'espérance 11 peut-elle prendre la valeur 100100 avec une probabilité de 12\tfrac12 ? Autrement dit : l'espérance impose-t-elle une limite à la fréquence des grandes valeurs ?

Théorème 1 : Inégalité de Markov

Soit XX une variable aléatoire réelle positive sur (Ω,P)(\Omega, \mathbb{P}), alors :

a>0P(Xa)E(X)a.\forall a > 0 \quad \mathbb{P}(X \geqslant a) \leqslant \frac{E(X)}{a}.

Démonstration :

Soit a>0a > 0. Comparons les deux variables aléatoires 1{Xa}\mathbf{1}_{\{X \geqslant a\}} et Xa\dfrac{X}{a}, en montrant que

1{Xa}Xa,\mathbf{1}_{\{X \geqslant a\}} \leqslant \frac{X}{a},

c'est-à-dire que l'inégalité vaut en chaque issue. Soit ωΩ\omega \in \Omega et distinguons deux cas.

Si ω{Xa}\omega \in \{X \geqslant a\}, le membre de gauche vaut 11 ; le membre de droite vaut X(ω)aaa=1\dfrac{X(\omega)}{a} \geqslant \dfrac{a}{a} = 1, puisque X(ω)aX(\omega) \geqslant a et a>0a > 0. L'inégalité est vérifiée.

Sinon, le membre de gauche vaut 00 ; le membre de droite est positif, car XX est une variable positive et a>0a > 0. L'inégalité est encore vérifiée.

La croissance de l'espérance s'applique donc à ces deux variables :

E(1{Xa})E ⁣(Xa).E\bigl(\mathbf{1}_{\{X \geqslant a\}}\bigr) \leqslant E\!\left(\frac{X}{a}\right).

Or l'espérance d'une indicatrice est la probabilité de l'événement qu'elle indique, et la linéarité permet de sortir le facteur 1a\dfrac1a :

P(Xa)E(X)a.\mathbb{P}(X \geqslant a) \leqslant \frac{E(X)}{a}.

Remarque :

La démonstration tient en une comparaison, mais c'est une comparaison bien choisie : on a remplacé une indicatrice — objet discontinu, difficile à majorer — par une fonction affine qui la domine partout. C'est un procédé courant, et il faut voir où passe l'hypothèse.

La positivité de XX sert dans le second cas, et uniquement là : sans elle, X(ω)a\dfrac{X(\omega)}{a} pourrait être négatif tandis que l'indicatrice vaut 00, et la comparaison s'effondre. Le contre-exemple est immédiat : si XX vaut 10-10 ou 1010 avec probabilité 12\tfrac12 chacune, alors E(X)=0E(X) = 0, et l'inégalité prétendrait que P(X1)0\mathbb{P}(X \geqslant 1) \leqslant 0 alors qu'elle vaut 12\tfrac12.

Remarque :

L'inégalité répond à la question posée : une variable positive d'espérance 11 vérifie P(X100)1100\mathbb{P}(X \geqslant 100) \leqslant \tfrac{1}{100}. Une grande valeur ne peut donc pas être fréquente, sous peine de faire remonter la moyenne.

Deux limites, à connaître avant d'utiliser le résultat.

D'abord, la majoration ne sert à rien tant que aE(X)a \leqslant E(X) : la borne E(X)a\tfrac{E(X)}{a} dépasse alors 11, ce que toute probabilité vérifie déjà. L'inégalité n'est informative que pour des seuils aa nettement supérieurs à la moyenne.

Ensuite, elle est en général très grossière, parce qu'elle n'utilise qu'un seul nombre. On peut cependant montrer qu'elle ne peut pas être améliorée en toute généralité : c'est l'objet de l'exercice qui suit.

Test 1 : Markov sans positivité

Pour toute variable aléatoire réelle XX et tout a>0a > 0, on a P(Xa)E(X)a\mathbb{P}(X \geqslant a) \leqslant \dfrac{E(X)}{a}.

Exercice 1 : Utiliser Markov, et mesurer sa qualité

  1. Une entreprise reçoit en moyenne 5050 commandes par jour. Que peut-on affirmer sur la probabilité qu'elle en reçoive au moins 200200 un jour donné ? Quelle hypothèse utilise-t-on ?
  2. Soit XB(20;0,5)X \sim \mathcal{B}(20\,;\,0{,}5). Majorer P(X15)\mathbb{P}(X \geqslant 15) par l'inégalité de Markov. Sachant que la valeur exacte est environ 0,0210{,}021, commenter.
  3. Soit a>0a > 0 et λ]0,1]\lambda \in\, ]0,1]. On définit XX par P(X=a)=λ\mathbb{P}(X = a) = \lambda et P(X=0)=1λ\mathbb{P}(X = 0) = 1-\lambda. Calculer E(X)E(X) et P(Xa)\mathbb{P}(X \geqslant a). Que peut-on en conclure sur l'inégalité de Markov ?
  4. Soit XX une variable positive et a>0a > 0. Montrer que pour tout entier r1r \geqslant 1,
P(Xa)E(Xr)ar.\mathbb{P}(X \geqslant a) \leqslant \frac{E(X^r)}{a^r}.

Appliquer avec r=2r = 2 à la question 2 et comparer.

Solution :(cliquer pour afficher)

1. Le nombre XX de commandes est une variable positive d'espérance 5050. L'inégalité de Markov avec a=200a = 200 donne

P(X200)50200=14.\mathbb{P}(X \geqslant 200) \leqslant \frac{50}{200} = \frac14 .

La seule hypothèse utilisée est la positivité de XX — automatique ici, un nombre de commandes ne pouvant être négatif. Remarquable : on ne sait rien de la loi, et l'on obtient tout de même une garantie.

2. On a E(X)=20×0,5=10E(X) = 20 \times 0{,}5 = 10, et X0X \geqslant 0. Markov donne

P(X15)1015=230,67.\mathbb{P}(X \geqslant 15) \leqslant \frac{10}{15} = \frac23 \approx 0{,}67 .

La borne est correcte mais très mauvaise : elle annonce au plus 67%67\,\% là où la valeur réelle est 2,1%2{,}1\,\%, soit un facteur 3030. C'est le prix de la généralité — Markov n'utilise que l'espérance et ignore tout du reste de la loi.

3. La variable est positive, d'espérance

E(X)=aλ+0×(1λ)=aλ,etP(Xa)=λ.E(X) = a\lambda + 0 \times (1-\lambda) = a\lambda, \qquad\text{et}\qquad \mathbb{P}(X \geqslant a) = \lambda .

La borne de Markov vaut E(X)a=aλa=λ\dfrac{E(X)}{a} = \dfrac{a\lambda}{a} = \lambda : elle est atteinte.

C'est le point important. Pour toute valeur de aa et tout niveau λ\lambda visé, il existe une variable pour laquelle l'inégalité est une égalité : la majoration ne peut donc pas être améliorée sans hypothèse supplémentaire. Sa médiocrité sur des cas concrets, constatée à la question 2, n'est pas un défaut de la démonstration — c'est le prix à payer pour un énoncé qui s'applique à toutes les variables positives.

4. La fonction ttrt \mapsto t^r est strictement croissante sur R+\mathbb{R}_+, donc pour une variable positive et a>0a > 0 les deux événements coïncident :

{Xa}={Xrar}.\{X \geqslant a\} = \{X^r \geqslant a^r\}.

La variable XrX^r étant positive, Markov s'applique à elle avec le seuil ar>0a^r > 0 :

P(Xa)=P(Xrar)E(Xr)ar.\mathbb{P}(X \geqslant a) = \mathbb{P}(X^r \geqslant a^r) \leqslant \frac{E(X^r)}{a^r}.

Appliquons avec r=2r = 2 à la question 2. La formule de Kœnig-Huygens donne E(X2)=V(X)+E(X)2=5+100=105E(X^2) = V(X) + E(X)^2 = 5 + 100 = 105, d'où

P(X15)1052250,47.\mathbb{P}(X \geqslant 15) \leqslant \frac{105}{225} \approx 0{,}47 .

La borne s'améliore — de 0,670{,}67 à 0,470{,}47 — sans devenir bonne pour autant. Le principe mérite d'être retenu : plus on injecte d'information sur la loi, meilleure est la majoration. Ici on a utilisé E(X2)E(X^2) en plus de E(X)E(X). Le théorème suivant exploite la même idée d'une façon nettement plus efficace, en centrant la variable avant de l'élever au carré.

L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev

Question

Markov ne connaît que l'espérance, et majore la probabilité des grandes valeurs. Or ce qui intéresse le plus souvent, ce n'est pas que XX soit grande, mais qu'elle s'écarte de sa moyenne — dans un sens ou dans l'autre. Comment faire intervenir la variance, qui mesure précisément cet écart ?

Théorème 2 : Inégalité de Bienaymé-Tchebychev

Soit XX une variable aléatoire réelle XX sur (Ω,P)(\Omega, \mathbb{P}), alors :

ε>0P(XE(X)ε)V(X)ε2.\forall \varepsilon > 0 \quad \mathbb{P}\bigl(\lvert X - E(X)\rvert \geqslant \varepsilon\bigr) \leqslant \frac{V(X)}{\varepsilon^2}.

Démonstration :

Soit ε>0\varepsilon > 0. Posons Y=(XE(X))2Y = \bigl(X - E(X)\bigr)^2. C'est une variable aléatoire positive, étant un carré, et son espérance est par définition la variance de XX :

E(Y)=E ⁣((XE(X))2)=V(X).E(Y) = E\!\left(\bigl(X-E(X)\bigr)^2\right) = V(X).

La fonction tt2t \mapsto t^2 étant strictement croissante sur R+\mathbb{R}_+, les deux événements suivants sont égaux :

{XE(X)ε}={Yε2}.\bigl\{\lvert X - E(X)\rvert \geqslant \varepsilon\bigr\} = \bigl\{Y \geqslant \varepsilon^2\bigr\}.

En effet, pour une issue ω\omega, on a X(ω)E(X)ε\lvert X(\omega) - E(X)\rvert \geqslant \varepsilon si et seulement si le carré de ce nombre positif est supérieur ou égal à ε2\varepsilon^2.

Il ne reste qu'à appliquer l'inégalité de Markov à la variable positive YY avec le seuil ε2>0\varepsilon^2 > 0 :

P(XE(X)ε)=P(Yε2)E(Y)ε2=V(X)ε2.\mathbb{P}\bigl(\lvert X - E(X)\rvert \geqslant \varepsilon\bigr) = \mathbb{P}\bigl(Y \geqslant \varepsilon^2\bigr) \leqslant \frac{E(Y)}{\varepsilon^2} = \frac{V(X)}{\varepsilon^2}.

Remarque :

Noter ce que l'énoncé ne demande pas : aucune hypothèse de positivité sur XX. C'est le carré qui la fournit gratuitement — on n'applique Markov qu'à la variable (XE(X))2\bigl(X-E(X)\bigr)^2, positive par construction. L'inégalité vaut donc pour toute variable aléatoire réelle.

Le gain sur Markov est double. D'une part, elle contrôle un écart des deux côtés de la moyenne, la valeur absolue prenant en compte les valeurs trop petites comme les valeurs trop grandes. D'autre part, la décroissance en 1ε2\dfrac{1}{\varepsilon^2} est bien plus rapide que celle en 1a\dfrac{1}{a} de Markov : doubler le seuil divise la borne par 44 et non par 22.

Remarque :

Une lecture particulièrement parlante s'obtient en prenant ε=tσ(X)\varepsilon = t\,\sigma(X), avec t>0t > 0 et σ(X)>0\sigma(X) > 0 :

P(XE(X)tσ(X))V(X)t2V(X)=1t2.\mathbb{P}\bigl(\lvert X - E(X)\rvert \geqslant t\,\sigma(X)\bigr) \leqslant \frac{V(X)}{t^2 V(X)} = \frac{1}{t^2}.

Sous cette forme, l'inégalité ne dépend plus d'aucun paramètre : elle affirme qu'une variable aléatoire, quelle qu'elle soit, s'écarte de sa moyenne de plus de tt écarts-types avec une probabilité au plus 1t2\tfrac{1}{t^2}. Deux écarts-types : au plus 25%25\,\%. Trois écarts-types : au plus 11%11\,\%.

C'est ce qui donne son sens définitif à l'écart-type : il est l'unité naturelle dans laquelle mesurer les écarts, et le résultat justifie a posteriori qu'on ait pris la peine d'extraire une racine carrée à la leçon 5.

Rédaction — Appliquer une inégalité de concentration :

Étape 1 — choisir l'inégalité. Si l'événement à majorer est de la forme {Xa}\{X \geqslant a\} avec XX positive et qu'on ne dispose que de E(X)E(X) : Markov. Si l'événement est un écart à la moyenne, {XE(X)ε}\{\lvert X - E(X)\rvert \geqslant \varepsilon\}, et qu'on dispose de V(X)V(X) : Bienaymé-Tchebychev.

Étape 2 — mettre l'événement sous la bonne forme. C'est l'étape où l'on se trompe. Un événement comme {X15}\{X \geqslant 15\} avec E(X)=10E(X) = 10 se réécrit {X105}\{X - 10 \geqslant 5\}, qui est inclus dans {X105}\{\lvert X-10\rvert \geqslant 5\} : la croissance de la probabilité autorise donc à majorer le premier par le second. On ne perd rien à le faire, mais il faut savoir qu'on majore alors un événement bilatéral pour contrôler un événement unilatéral — d'où un facteur 22 de perte, en gros.

Étape 3 — calculer E(X)E(X) et, si besoin, V(X)V(X). Sans jamais déterminer la loi : par linéarité, par additivité, ou par reconnaissance d'une loi usuelle.

Étape 4 — conclure et contrôler. Si la borne obtenue dépasse 11, elle est correcte mais vide : le seuil choisi est trop proche de la moyenne. Le dire plutôt que de conclure.

Passer au complémentaire. Pour minorer la probabilité que XX reste proche de sa moyenne, on écrit

P(XE(X)<ε)1V(X)ε2,\mathbb{P}\bigl(\lvert X - E(X)\rvert < \varepsilon\bigr) \geqslant 1 - \frac{V(X)}{\varepsilon^2},

forme sous laquelle l'inégalité est le plus souvent utilisée en pratique.

Test 2 : Une hypothèse absente

L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev s'applique à toute variable aléatoire réelle, y compris à valeurs négatives.

Test 3 : Une borne toujours utile

L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev fournit toujours une information sur P(XE(X)ε)\mathbb{P}\bigl(\lvert X - E(X)\rvert \geqslant \varepsilon\bigr).

Exercice 2 : Concentration d'une loi binomiale

On lance nn fois une pièce équilibrée et l'on note SnS_n le nombre de piles obtenus, puis Fn=SnnF_n = \dfrac{S_n}{n} la fréquence des piles.

  1. Donner la loi de SnS_n, puis E(Sn)E(S_n) et V(Sn)V(S_n).
  2. En déduire E(Fn)E(F_n) et V(Fn)V(F_n).
  3. Soit ε>0\varepsilon > 0. Montrer que
P ⁣(Fn12ε)14nε2,\mathbb{P}\!\left(\left\lvert F_n - \frac12 \right\rvert \geqslant \varepsilon\right) \leqslant \frac{1}{4n\varepsilon^2},

puis déterminer la limite du membre de droite quand n+n \to +\infty.

  1. Combien de lancers garantissent que la fréquence des piles s'écarte de 12\tfrac12 de moins de 0,010{,}01 avec une probabilité d'au moins 0,950{,}95 ?
  2. Le même calcul mené pour une pièce de paramètre pp quelconque conduit à la majoration p(1p)nε2\dfrac{p(1-p)}{n\varepsilon^2}. Pour quelle valeur de pp la garantie est-elle la plus faible ?
Solution :(cliquer pour afficher)

1. Les nn lancers sont indépendants, à deux issues, de même probabilité de succès 12\tfrac12, et SnS_n compte les succès :

SnB ⁣(n;12),E(Sn)=n2,V(Sn)=n×12×12=n4.S_n \sim \mathcal{B}\!\left(n\,;\,\tfrac12\right), \qquad E(S_n) = \frac n2, \qquad V(S_n) = n \times \frac12 \times \frac12 = \frac n4 .

2. La fréquence Fn=1nSnF_n = \tfrac1n S_n est une transformée affine de coefficient a=1na = \tfrac1n :

E(Fn)=1n×n2=12,V(Fn)=1n2×n4=14n.E(F_n) = \frac{1}{n} \times \frac n2 = \frac12, \qquad V(F_n) = \frac{1}{n^2} \times \frac n4 = \frac{1}{4n} .

L'espérance ne dépend pas de nn — la fréquence vise toujours 12\tfrac12 — tandis que la variance tend vers 00.

3. Puisque E(Fn)=12E(F_n) = \tfrac12, l'événement considéré est exactement un écart à la moyenne, et Bienaymé-Tchebychev s'applique directement :

P ⁣(Fn12ε)V(Fn)ε2=14nε2.\mathbb{P}\!\left(\left\lvert F_n - \frac12 \right\rvert \geqslant \varepsilon\right) \leqslant \frac{V(F_n)}{\varepsilon^2} = \frac{1}{4n\varepsilon^2}.

À ε\varepsilon fixé, cette borne tend vers 00 quand n+n \to +\infty.

C'est un énoncé considérable, et il faut le mesurer. Il affirme que la fréquence observée des piles se concentre autour de 12\tfrac12 : pour tout seuil de tolérance ε\varepsilon, si petit soit-il, la probabilité de le dépasser devient arbitrairement petite pourvu qu'on lance assez de fois. C'est la loi faible des grands nombres, et elle est ici entièrement démontrée à partir de deux résultats du chapitre — l'additivité de la variance et l'inégalité de Bienaymé-Tchebychev.

Elle justifie enfin l'interprétation fréquentiste posée dès le début : si l'on dit qu'une pièce équilibrée donne pile « une fois sur deux », c'est de cela qu'il s'agit, et cela se démontre.

4. On veut P(Fn12<0,01)0,95\mathbb{P}\bigl(\lvert F_n - \tfrac12\rvert < 0{,}01\bigr) \geqslant 0{,}95, c'est-à-dire, en passant au complémentaire,

P ⁣(Fn120,01)0,05.\mathbb{P}\!\left(\left\lvert F_n - \tfrac12 \right\rvert \geqslant 0{,}01\right) \leqslant 0{,}05 .

Il suffit que la borne le garantisse :

14n×(0,01)20,05    1044n120    n20×1044=50000.\frac{1}{4n \times (0{,}01)^2} \leqslant 0{,}05 \iff \frac{10^4}{4n} \leqslant \frac{1}{20} \iff n \geqslant \frac{20 \times 10^4}{4} = 50\,000 .

Cinquante mille lancers suffisent. Le nombre est énorme, et il faut savoir pourquoi : la borne de Bienaymé-Tchebychev est grossière, et le vrai nombre nécessaire est de l'ordre de 1000010\,000. On obtient donc une garantie suffisante, jamais optimale — c'est le sens de « il suffit que » dans la rédaction ci-dessus, et l'implication ne se renverse pas.

5. La fonction pp(1p)p \mapsto p(1-p) atteint son maximum sur [0,1][0,1] en p=12p = \tfrac12, où elle vaut 14\tfrac14. C'est donc pour la pièce équilibrée que la majoration est la plus mauvaise, donc que la convergence garantie est la plus lente.

Le résultat est cohérent avec la lecture de la variance de Bernoulli faite à la leçon précédente : l'incertitude d'une épreuve à deux issues est maximale quand les deux issues sont également probables. Une pièce très déséquilibrée, disons p=0,01p = 0{,}01, produit des résultats presque déterminés, et sa fréquence se stabilise bien plus vite.

Exercice 3 : Inégalité de Bernstein

Soit SnS_n une variable aléatoire suivant la loi binomiale de paramètres (n,p)(n, p) et x>0x > 0. On pose q=1pq = 1 - p.

  1. Soit λ>0\lambda > 0. Montrer, en utilisant l'inégalité de Markov :
P(Snnpnx)E(eλ(Snnp))enλx.\mathbb{P}\bigl(S_n - np \geqslant nx\bigr) \leqslant \frac{E(e^{\lambda(S_n - np)})}{e^{n\lambda x}}.
  1. Montrer que E(eλ(Snnp))=(peλq+qeλp)nE(e^{\lambda(S_n - np)}) = (pe^{\lambda q} + qe^{-\lambda p})^n.

  2. Montrer que, pour tout réel tt, etet2+te^t \leqslant e^{t^2} + t. En déduire :

P(Snnpnx)en(λ2λx)puisP(Snnpnx)enx24.\mathbb{P}(S_n - np \geqslant nx) \leqslant e^{n(\lambda^2 - \lambda x)} \quad \text{puis} \quad \mathbb{P}(S_n - np \geqslant nx) \leqslant e^{-\frac{nx^2}{4}}.
  1. Expliquer comment on démontrerait de la même façon que :
P(Snnpnx)enx24.\mathbb{P}(S_n - np \leqslant -nx) \leqslant e^{-\frac{nx^2}{4}}.

En déduire l'inégalité de Bernstein :

P ⁣(Snnpx)2enx24.\mathbb{P}\!\left(\left\lvert\frac{S_n}{n} - p\right\rvert \geqslant x\right) \leqslant 2e^{-\frac{nx^2}{4}}.

Comparer avec l'inégalité de Bienaymé-Tchebychev.

Solution :(cliquer pour afficher)

1. L'exponentielle étant strictement croissante sur R\mathbb{R} et λ>0\lambda > 0, on a l'égalité d'événements

{Snnpnx}={eλ(Snnp)eλnx}.\{S_n - np \geqslant nx\} = \bigl\{e^{\lambda(S_n-np)} \geqslant e^{\lambda n x}\bigr\}.

La variable Y=eλ(Snnp)Y = e^{\lambda(S_n - np)} est strictement positive, comme exponentielle, et le seuil enλxe^{n\lambda x} est strictement positif. L'inégalité de Markov appliquée à YY donne alors

P(Snnpnx)=P(Yenλx)E(Y)enλx.\mathbb{P}\bigl(S_n - np \geqslant nx\bigr) = \mathbb{P}\bigl(Y \geqslant e^{n\lambda x}\bigr) \leqslant \frac{E(Y)}{e^{n\lambda x}} .

2. Écrivons eλ(Snnp)=eλnpeλSne^{\lambda(S_n - np)} = e^{-\lambda np}\,e^{\lambda S_n}, où le premier facteur est une constante. Par transfert appliqué à teλtt \mapsto e^{\lambda t} et par la formule du binôme de Newton :

E(eλSn)=k=0neλk(nk)pkqnk=k=0n(nk)(peλ)kqnk=(peλ+q)n.E\bigl(e^{\lambda S_n}\bigr) = \sum_{k=0}^{n} e^{\lambda k}\binom nk p^k q^{n-k} = \sum_{k=0}^{n} \binom nk \bigl(pe^{\lambda}\bigr)^k q^{n-k} = \bigl(pe^{\lambda} + q\bigr)^n .

En multipliant par eλnp=(eλp)ne^{-\lambda np} = \bigl(e^{-\lambda p}\bigr)^n et en faisant entrer ce facteur dans la puissance :

E(eλ(Snnp))=(eλp(peλ+q))n=(peλ(1p)+qeλp)n=(peλq+qeλp)n,E\bigl(e^{\lambda(S_n-np)}\bigr) = \Bigl(e^{-\lambda p}\bigl(pe^{\lambda} + q\bigr)\Bigr)^n = \bigl(pe^{\lambda(1-p)} + qe^{-\lambda p}\bigr)^n = \bigl(pe^{\lambda q} + qe^{-\lambda p}\bigr)^n ,

en utilisant 1p=q1-p = q.

3. L'inégalité auxiliaire. Posons φ(t)=et2+tet\varphi(t) = e^{t^2} + t - e^{t} sur R\mathbb{R}, et montrons φ0\varphi \geqslant 0.

Pour t0t \leqslant 0 : on a et21e^{t^2} \geqslant 1 car t20t^2 \geqslant 0, et l'inégalité de convexité classique et1+te^t \leqslant 1 + t étant fausse en général, procédons autrement. On utilise 1+tet1 + t \leqslant e^{t} valable pour tout réel, soit ett1e^{t} - t \geqslant 1… ce qui va dans le mauvais sens. Reprenons proprement par étude de fonction.

φ\varphi est dérivable sur R\mathbb{R}, avec φ(t)=2tet2+1et\varphi'(t) = 2t\,e^{t^2} + 1 - e^{t}, et φ(t)=(2+4t2)et2et\varphi''(t) = (2 + 4t^2)e^{t^2} - e^{t}.

Pour t0t \geqslant 0 : on a t20t^2 \geqslant 0 donc et21e^{t^2} \geqslant 1, et il suffit de comparer 2+4t22 + 4t^2 à ett2e^{t - t^2}. Or tt214t - t^2 \leqslant \tfrac14 pour tout réel tt, donc etet2e1/42et2(2+4t2)et2e^{t} \leqslant e^{t^2}e^{1/4} \leqslant 2e^{t^2} \leqslant (2+4t^2)e^{t^2}, puisque e1/41,28<2e^{1/4} \approx 1{,}28 < 2. Ainsi φ0\varphi'' \geqslant 0 sur R\mathbb{R} tout entier — le même encadrement valant sans hypothèse de signe sur tt.

La fonction φ\varphi' est donc croissante sur R\mathbb{R}, avec φ(0)=0+11=0\varphi'(0) = 0 + 1 - 1 = 0. Elle est donc négative sur R\mathbb{R}_- et positive sur R+\mathbb{R}_+ : φ\varphi décroît puis croît, atteignant son minimum en 00, où φ(0)=1+01=0\varphi(0) = 1 + 0 - 1 = 0. D'où φ0\varphi \geqslant 0, c'est-à-dire etet2+te^{t} \leqslant e^{t^2} + t pour tout réel tt.

Application. Appliquons cette inégalité à t=λqt = \lambda q puis à t=λpt = -\lambda p :

peλq+qeλpp(eλ2q2+λq)+q(eλ2p2λp)=peλ2q2+qeλ2p2+λpqλpq=0.pe^{\lambda q} + qe^{-\lambda p} \leqslant p\bigl(e^{\lambda^2q^2} + \lambda q\bigr) + q\bigl(e^{\lambda^2p^2} - \lambda p\bigr) = pe^{\lambda^2q^2} + qe^{\lambda^2p^2} + \underbrace{\lambda pq - \lambda pq}_{=\,0} .

Comme p,q[0,1]p, q \in [0,1], on a q21q^2 \leqslant 1 et p21p^2 \leqslant 1, donc eλ2q2eλ2e^{\lambda^2q^2} \leqslant e^{\lambda^2} et eλ2p2eλ2e^{\lambda^2p^2} \leqslant e^{\lambda^2}, d'où

peλq+qeλp(p+q)eλ2=eλ2.pe^{\lambda q} + qe^{-\lambda p} \leqslant (p+q)e^{\lambda^2} = e^{\lambda^2} .

En reportant dans les questions 1 et 2 :

P(Snnpnx)(eλ2)nenλx=en(λ2λx).\mathbb{P}(S_n - np \geqslant nx) \leqslant \frac{\bigl(e^{\lambda^2}\bigr)^n}{e^{n\lambda x}} = e^{n(\lambda^2 - \lambda x)} .

Optimisation. Cette majoration vaut pour tout λ>0\lambda > 0 : on choisit celui qui la rend la meilleure. Le trinôme λλ2λx\lambda \mapsto \lambda^2 - \lambda x atteint son minimum en λ=x2\lambda = \tfrac x2, où il vaut x24x22=x24\tfrac{x^2}{4} - \tfrac{x^2}{2} = -\tfrac{x^2}{4}. Ce choix étant licite puisque x>0x > 0 :

P(Snnpnx)enx24.\mathbb{P}(S_n - np \geqslant nx) \leqslant e^{-\frac{nx^2}{4}} .

4. Posons Tn=nSnT_n = n - S_n. On a établi à la leçon précédente que TnB(n,q)T_n \sim \mathcal{B}(n, q). De plus

Snnpnx    nSnnqnx    Tnnqnx,S_n - np \leqslant -nx \iff n - S_n - nq \geqslant nx \iff T_n - nq \geqslant nx ,

en utilisant nnp=nqn - np = nq. Les questions 1 à 3 appliquées à TnT_n, dont les paramètres qq et pp jouent des rôles symétriques dans toute la démonstration, donnent donc

P(Snnpnx)=P(Tnnqnx)enx24.\mathbb{P}(S_n - np \leqslant -nx) = \mathbb{P}(T_n - nq \geqslant nx) \leqslant e^{-\frac{nx^2}{4}} .

Recollement. L'événement {Snnpx}\left\{\left\lvert \tfrac{S_n}{n} - p\right\rvert \geqslant x\right\} s'écrit {Snnpnx}\{\lvert S_n - np\rvert \geqslant nx\}, réunion des deux événements incompatibles {Snnpnx}\{S_n - np \geqslant nx\} et {Snnpnx}\{S_n - np \leqslant -nx\}. L'additivité et les deux majorations donnent

P ⁣(Snnpx)2enx24.\mathbb{P}\!\left(\left\lvert\frac{S_n}{n} - p\right\rvert \geqslant x\right) \leqslant 2e^{-\frac{nx^2}{4}} .

Comparaison. Bienaymé-Tchebychev appliquée à Fn=SnnF_n = \tfrac{S_n}{n}, de variance pqn\tfrac{pq}{n}, donne

P ⁣(Snnpx)pqnx214nx2.\mathbb{P}\!\left(\left\lvert\frac{S_n}{n} - p\right\rvert \geqslant x\right) \leqslant \frac{pq}{nx^2} \leqslant \frac{1}{4nx^2}.

Les deux bornes tendent vers 00, mais à des vitesses sans commune mesure : polynomiale en 1n\tfrac1n pour Tchebychev, exponentielle en enx2/4e^{-nx^2/4} pour Bernstein. Sur l'exemple de la pièce équilibrée avec x=0,01x = 0{,}01 et n=50000n = 50\,000, Tchebychev garantit 0,050{,}05 tandis que Bernstein garantit 2e1,250,572e^{-1{,}25} \approx 0{,}57 — moins bon ici, car l'exponentielle ne prend son avantage que pour nn grand devant 1x2\tfrac{1}{x^2}. Pour n=106n = 10^6, en revanche, Bernstein donne 2e253×10112e^{-25} \approx 3 \times 10^{-11} contre 2,5×1032{,}5 \times 10^{-3} pour Tchebychev.

Le principe à retenir. Tchebychev n'utilise que la variance ; Bernstein utilise toute la loi, à travers la quantité E(eλSn)E\bigl(e^{\lambda S_n}\bigr), qui encode l'ensemble des moments. Plus on injecte d'information sur la loi, meilleure est la concentration obtenue — c'est la même leçon qu'à l'exercice sur Markov, poussée à son terme. Le procédé consistant à appliquer Markov à eλXe^{\lambda X} puis à optimiser en λ\lambda porte un nom : la méthode de Chernoff, et c'est l'outil standard des inégalités de concentration modernes.