Fonction de répartition
Cette notion est surtout utile pour les variables aléatoires continues, que nous n'étudierons pas cette année, mais elle peut parfois simplifier les raisonnements portant sur les variables aléatoires discrètes.
Une seconde description de la loi
Question
La leçon précédente a montré qu'une loi tient tout entière dans la liste des . Pourquoi vouloir en inventer une autre description ? Autrement dit : que peut apporter le passage aux probabilités cumulées , qui contiennent apparemment la même information ?
Définition 1 : Fonction de répartition
Soit une variable aléatoire réelle sur . On définit la fonction de répartition sur par
Remarque :
La fonction de répartition correspond aux « probabilités cumulées croissantes ».
Notation :
Dans l'écriture , les désignent les éléments du support : la somme porte sur ceux d'entre eux qui sont inférieurs ou égaux à . Il s'agit bien d'une somme finie, puisque l'est.
Remarque :
Un point à ne pas manquer dans la définition : est définie sur tout entier, et non sur le seul support de . L'écriture a un sens même si ne prend que des valeurs entières — elle vaut alors .
C'est là toute la différence de nature avec la distribution : cette dernière est une liste finie de nombres indexée par le support, tandis que est une véritable fonction d'une variable réelle. On peut donc lui appliquer tout l'arsenal de l'analyse — monotonie, limites, continuité — ce qui est précisément l'intérêt de l'objet.
Exemple :
Soit un événement de probabilité et . Comme ne prend que les valeurs et , la fonction vaut tant que , puis tant que , puis dès que .
Trois valeurs seulement, chacune tenue sur tout un intervalle : la fonction est en escalier. Est-ce toujours le cas, et où sont les marches ?
Rédaction — Calculer une fonction de répartition :
Étape 1. Déterminer la loi de : le support , puis les . Sans cette étape, rien n'est possible.
Étape 2. Ranger le support par ordre croissant : .
Étape 3. Remplir de gauche à droite en cumulant. Entre deux valeurs consécutives du support, rien ne change : est constante.
| Intervalle | Valeur de |
|---|---|
Étape 4 — contrôle. La dernière ligne doit valoir exactement . Si ce n'est pas le cas, l'erreur est dans la loi, pas dans le cumul.
Attention aux inégalités. Chaque palier est fermé à gauche et ouvert à droite : la valeur appartient au palier haut, celui qui vient d'être atteint. C'est la traduction du signe dans , et c'est la source d'erreur la plus fréquente.
Exercice 1 : Fonction de répartition de la somme de deux dés
Donner la fonction de répartition de la variable aléatoire correspondant à la somme des résultats de deux dés.
Solution :(cliquer pour afficher)
Étape 1 — la loi. On prend muni de l'équiprobabilité, de cardinal , et , de support .
Pour , l'événement est l'ensemble des couples avec et , c'est-à-dire . Le nombre de tels vaut
d'où .
Étapes 2 et 3 — le cumul. Le support est déjà rangé. On cumule de à :
| pour | ||
|---|---|---|
En complétant les deux extrémités : pour , et pour .
Étape 4 — contrôle. La dernière valeur cumulée vaut . Aucune valeur n'a été oubliée.
Deux remarques de lecture. D'abord, les valeurs cumulées sont ici les nombres triangulaires jusqu'à : c'est la traduction du fait que croît d'une unité en unité jusqu'au sommet. Ensuite, la symétrie de la loi autour de se lit sur sous la forme — la fonction de répartition, elle, n'est pas symétrique, et c'est normal : cumuler brise la symétrie.
Les propriétés de la fonction de répartition
Question
est maintenant une fonction de la variable réelle. Que peut-on dire de sa forme sans rien connaître de — sa monotonie, ses limites, sa continuité ? Autrement dit : à quoi reconnaît-on qu'une fonction donnée est la fonction de répartition d'une variable aléatoire ?
Proposition 1 : Propriétés de la fonction de répartition
La fonction de répartition d'une variable aléatoire est à valeurs dans , croissante, continue à droite en tout point de et vérifie
Démonstration :
Valeurs dans . Pour tout , est la probabilité d'un événement.
Croissance. Soient deux réels. Si vérifie , alors par transitivité : l'inclusion
est acquise, et la croissance de la probabilité donne .
Limites. Le support est une partie finie et non vide de : il admet un plus petit élément et un plus grand élément .
Pour , aucune valeur prise par n'est inférieure ou égale à , donc et . Pour , toute valeur prise par est inférieure ou égale à , donc et . La fonction est donc constante au voisinage de et de , ce qui donne aussitôt les deux limites annoncées.
Continuité à droite. Soit . Distinguons deux cas.
Si ne contient aucune valeur strictement supérieure à , alors est constante égale à sur , donc continue à droite en .
Sinon, l'ensemble est fini et non vide : il admet un plus petit élément . Posons . Pour tout , l'intervalle ne rencontre pas , donc aucune issue ne vérifie , c'est-à-dire
Ainsi est constante sur , donc continue à droite en .
Remarque :
La démonstration établit davantage que la continuité à droite : dans le cas fini, est localement constante à droite de chaque point. Elle l'est aussi à gauche de tout point qui n'est pas dans le support. Bilan : est une fonction en escalier, constante entre deux valeurs consécutives du support, et présentant un saut en chacune de ces valeurs.
La hauteur du saut en n'est pas quelconque : c'est exactement , comme l'établit la proposition suivante. La fonction de répartition ne cache donc rien — elle range simplement la même information autrement : les probabilités deviennent des hauteurs de marches, et leur somme égale à devient la montée totale de l'escalier, de jusqu'à .
Test 1 : Une fonction continue ?
La fonction de répartition d'une variable aléatoire est continue sur .
Test 2 : La valeur 1 est-elle atteinte ?
Si est une variable aléatoire à valeurs dans un ensemble fini, il existe un réel tel que .
Exercice 2 : Comparer deux variables, comparer leurs fonctions de répartition
Soient et deux variables aléatoires réelles sur le même espace probabilisé .
- On suppose que , c'est-à-dire pour toute issue . Montrer que sur .
- Interpréter le sens de cette inégalité.
- La réciproque est-elle vraie ? On pourra considérer muni de l'équiprobabilité.
- Montrer que pour tous réels , on a .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Soit et une issue vérifiant . Comme , on obtient par transitivité. D'où l'inclusion
et, par croissance de la probabilité, .
2. L'inégalité est renversée, et il faut comprendre pourquoi. Si est plus petite que , elle a davantage de chances de rester en dessous de n'importe quel seuil : ses probabilités cumulées sont donc plus grandes. Autrement dit, plus une variable est grande, plus sa fonction de répartition est basse — sa montée vers est retardée. C'est la lecture graphique à retenir : sur le dessin, le graphe de est décalé vers la droite.
3. Non. Prenons équiprobable, et
Ces deux variables ont même support et même distribution ( sur chaque valeur), donc : l'inégalité est satisfaite. Pourtant est faux, puisque .
Ce contre-exemple dit quelque chose d'important. La relation est une comparaison issue par issue, alors que ne compare que des lois. Or on a vu à la leçon précédente que la loi oublie tout de la façon dont les valeurs sont attachées aux issues : elle ne peut donc pas restituer une information de ce type.
4. Comme , on a , et la différence de ces deux ensembles est exactement l'ensemble des issues vérifiant :
La règle de la différence pour des événements emboîtés donne alors
À retenir de la question 4. C'est la formule qui justifie à elle seule l'intérêt pratique de : la probabilité que tombe dans un intervalle se lit comme une simple différence de deux valeurs, sans redescendre au niveau des issues. Elle explique aussi le choix, en apparence arbitraire, des inégalités : c'est parce que est définie avec un que l'intervalle obtenu est ouvert à gauche et fermé à droite.
Retrouver la loi à partir de la fonction de répartition
Question
Passer de la loi à est un simple cumul. Mais l'opération est-elle réversible ? Si l'on ne dispose que du graphe de , peut-on reconstituer la loi de — et donc affirmer que les deux descriptions se valent ?
Proposition 2 : Reconstruction de la loi à partir de F_X
La fonction décrit entièrement la loi de : sa connaissance permet de retrouver toutes les probabilités.
- Lorsque les valeurs prises sont entières :
- Dans le cas général :
avec désigne la limite à gauche de en .
Démonstration :
Cas entier. Supposons et soit . L'inclusion permet d'écrire la réunion disjointe
Or ne prend que des valeurs entières : une issue vérifiant vérifie , faute d'entier strictement compris entre et . C'est le seul endroit où l'hypothèse sur les valeurs entières intervient, et elle y est indispensable. Ainsi , et l'additivité donne
Cas général. Soit . La même décomposition, avec un seuil à gauche cette fois strict, s'écrit
Il reste à identifier à la limite à gauche de en . Deux cas.
Si est vide, alors , et pour tout on a également : la fonction est nulle sur , sa limite à gauche en vaut .
Sinon, cet ensemble est fini et non vide ; notons son plus grand élément. Pour tout , l'intervalle ne rencontre pas , donc
La fonction est donc constante égale à sur : sa limite à gauche en existe et vaut . Dans les deux cas, , ce qui achève la démonstration.
Remarque :
La proposition ferme la boucle : loi fonction de répartition par cumul, fonction de répartition loi par différence. Les deux descriptions portent exactement la même information, et l'on choisit celle qui rend le calcul le plus court.
En pratique, le critère de choix est simple. Si l'énoncé fournit directement les , on reste sur la loi. Si la variable est définie par un maximum, un minimum, ou plus généralement par une condition portant sur toutes les épreuves à la fois, l'événement cumulé se décompose épreuve par épreuve alors que résiste : on passe par et l'on redescend par différence. C'est exactement ce qui s'est produit dans l'exercice du tirage avec remise de la leçon précédente.
Exercice 3 : Lire une fonction de répartition
- Soit la fonction définie sur par
On admet que est la fonction de répartition d'une variable aléatoire . Déterminer le support et la loi de , puis calculer et .
- Aucune des trois fonctions suivantes n'est une fonction de répartition. Pour chacune, préciser la propriété du cours qui est en défaut.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. La fonction est en escalier et saute en , , et . D'après la proposition, la hauteur de chaque saut est la probabilité de la valeur correspondante, et est constante partout ailleurs, donc pour tout autre . Le support est et
Contrôle : .
Pour la première probabilité, la question 4 de l'exercice précédent s'applique directement, l'intervalle étant ouvert à gauche et fermé à droite :
Pour la seconde, on passe au complémentaire : , donc
Les deux résultats coïncident, ce qui était prévisible : ne prend aucune valeur strictement supérieure à .
2. Chacune viole une propriété, et une seule.
- n'est pas croissante : . Elle traduirait un saut de hauteur négative, c'est-à-dire une « probabilité » égale à .
- n'a pas la bonne limite en : elle est constante égale à à partir de , alors que la masse totale doit valoir . Il manque la moitié de la probabilité.
- n'est pas continue à droite en : on a tandis que quand . Cette fonction est continue à gauche — c'est ce qu'on obtiendrait en définissant les cumuls avec au lieu de . Le défaut est invisible sur un dessin grossier et ne se voit qu'en regardant à quel palier appartient le point de saut : c'est la raison d'être de la convention point plein / point creux.
Ce que montre la question 2. Les trois propriétés du cours ne sont pas décoratives : chacune interdit une pathologie précise. On peut d'ailleurs démontrer qu'elles suffisent — toute fonction en escalier croissante, continue à droite, nulle avant un certain point et égale à après un autre, est la fonction de répartition d'une variable aléatoire, qu'on construit en lisant ses sauts. C'est exactement ce qu'on a fait à la question 1.
Exercice 4 : Même loi, même fonction de répartition ?
Soient et deux variables aléatoires réelles, éventuellement définies sur des espaces probabilisés différents.
- Montrer que si , alors .
- On suppose que et que toutes les probabilités , pour , sont strictement positives — de même pour . Montrer qu'alors .
- Sans cette hypothèse, la réciproque tombe en défaut. Le vérifier sur muni de et .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Supposons : les supports coïncident et pour tout du support commun . Soit . En décomposant l'événement sur le système complet associé à :
les deux sommes portant sur le même ensemble d'indices puisque les supports sont égaux. Noter qu'aucune issue n'a été manipulée : le raisonnement vaut donc même si et vivent sur des espaces différents.
2. Supposons . La proposition de reconstruction donne, pour tout réel ,
en convenant que ces quantités valent hors des supports respectifs. Les deux distributions coïncident donc en tout point de .
Il reste à en déduire l'égalité des supports, et c'est ici que sert l'hypothèse de stricte positivité : sous cette hypothèse,
Les deux membres de droite sont égaux d'après ce qui précède, donc , et les deux conditions de la définition sont vérifiées : .
3. Posons , et . Alors et : les supports diffèrent, donc au sens de la définition. Pourtant , de sorte que
Les deux fonctions de répartition sont identiques.
Ce qu'il faut en retenir. La fonction de répartition ne voit que les valeurs de probabilité non nulle : une valeur du support de probabilité nulle lui est invisible, exactement comme elle l'est à la distribution. La définition de adoptée dans ce cours exige en plus l'égalité des supports, condition légèrement plus forte, et c'est tout l'écart mesuré par la question 3. Dès que le support ne contient que des valeurs de probabilité non nulle — ce qui est le cas dans toutes les situations concrètes rencontrées ensuite — l'équivalence « même loi même fonction de répartition » est acquise.