Variance d'une variable aléatoire
Mesurer la dispersion
Question
L'espérance résume une loi par un seul nombre — mais elle en dit très peu. Une variable qui vaut toujours et une variable qui vaut ou à pile ou face ont la même espérance, alors que la première est parfaitement prévisible et la seconde totalement erratique. Quel second nombre ajouter pour mesurer cet écart de comportement ?
Ce qu'on cherche à mesurer, c'est l'écart typique entre et son espérance. Le candidat naturel serait — mais cette quantité est toujours nulle : les écarts positifs compensent exactement les écarts négatifs. Il faut donc les rendre tous positifs avant de les moyenner. Deux façons de le faire : prendre la valeur absolue, ou prendre le carré. C'est le carré qu'on retient, parce qu'il se dérive, se développe et se manipule algébriquement, là où la valeur absolue résiste à tout calcul.
Définition 1 : Variance
La variance d'une variable aléatoire réelle est le réel
Remarque :
La variance est l'espérance du carré de la distance entre les valeurs de et l'espérance de . La variance mesure donc la dispersion de autour de .
Remarque :
L'écriture est compacte mais parfaitement calculable. En posant , la variance est l'espérance de pour ; la formule de transfert donne donc directement
Trois lectures de cette somme. C'est une moyenne pondérée de carrés, donc un réel positif. Chaque terme pèse d'autant plus que la valeur est loin de — et le carré amplifie : une valeur deux fois plus éloignée contribue quatre fois plus. Enfin, une valeur très éloignée mais très rare peut contribuer moins qu'une valeur proche et fréquente ; la variance mélange les deux effets.
Remarque :
Le carré a un prix : la variance ne s'exprime pas dans la même unité que . Si est un gain en dirhams, est en dirhams au carré — grandeur dépourvue de sens concret. On la ramène à l'unité de départ en prenant la racine.
Vocabulaire :
L'écart-type de est le réel positif . Une variable aléatoire d'écart-type égal à est dite réduite.
Exemple :
Reprenons les deux variables évoquées plus haut : certaine égale à , et valant ou avec probabilité chacune. Toutes deux ont pour espérance , mais
La variance sépare donc ce que l'espérance confondait. Comment obtient-on ces deux nombres sans repasser par la loi de ?
Test 1 : Une question d'unité
La variance d'une variable aléatoire s'exprime dans la même unité que cette variable.
La formule de Kœnig-Huygens
Question
Appliquer la définition telle quelle oblige à calculer d'abord , puis à traiter une nouvelle variable dont les valeurs n'ont plus rien de simple. Ne peut-on pas exprimer la variance à l'aide de quantités calculées directement sur ?
Proposition 1 : Formule de Kœnig-Huygens
Soit une variable aléatoire réelle. La variance de est donnée par :
Démonstration :
Posons , qui est un réel fixé. En développant le carré, on obtient l'égalité de variables aléatoires
valable issue par issue. Les trois termes du membre de droite sont des variables aléatoires : , la variable multipliée par le réel , et la variable certaine égale à . La linéarité de l'espérance donne alors
L'espérance d'une variable certaine égale à un réel vaut ; donc . En reportant :
Remarque :
La formule de Kœnig-Huygens peut être aussi utilisée pour calculer quand on connaît l'espérance et la variance de .
Remarque :
Elle fournit surtout une lecture qui vaut d'être retenue : la variance est l'écart entre la moyenne des carrés et le carré de la moyenne. On avait constaté à la leçon précédente que ces deux quantités ne coïncident pas ; on sait maintenant que leur différence n'est pas quelconque — c'est exactement la dispersion.
Elle rend aussi un service immédiat : puisqu'une variance est positive, l'inégalité
est acquise pour toute variable aléatoire réelle, sans hypothèse.
Rédaction — Calculer une variance :
Étape 1. Déterminer la loi de : le support, puis les .
Étape 2. Calculer .
Étape 3. Calculer par la formule de transfert. Attention : ce sont les probabilités de qui figurent dans la somme, jamais celles de .
Étape 4. Conclure par , puis si l'écart-type est demandé.
Contrôle. Le résultat doit être positif. Une variance négative signale une erreur, le plus souvent à l'étape 3 : on a calculé au lieu de .
Quand revenir à la définition ? Lorsque est un entier et que les écarts sont plus simples que les carrés . C'est rare, mais cela arrive sur les lois symétriques.
Test 2 : Comparer deux moyennes
Pour toute variable aléatoire réelle , on a .
Exercice 1 : Même espérance, dispersions différentes
Un investisseur compare quatre placements. Chacun rapporte, au bout d'un an, un gain aléatoire en milliers de dirhams. Les lois sont les suivantes.
- : gain certain égal à .
- : gain uniforme sur .
- : gain valant ou , avec probabilité chacune.
- : gain valant avec probabilité , et ou avec probabilité chacune.
- Vérifier que les quatre placements ont la même espérance.
- Calculer les quatre variances et les ranger par ordre croissant.
- Calculer les écarts-types. Lequel de ces deux indicateurs est le plus parlant pour l'investisseur ?
- Commenter la position de dans le classement.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Pour , l'espérance d'une variable certaine est sa valeur : . Pour , la loi est uniforme sur cinq valeurs consécutives :
Pour : . Pour :
2. On applique Kœnig-Huygens, avec dans les quatre cas.
Classement : .
3. Les écarts-types valent respectivement
C'est l'écart-type qui parle à l'investisseur, parce qu'il est dans la même unité que le gain : dire que rapporte mille dirhams en moyenne avec un écart-type de mille dirhams est immédiatement interprétable — l'écart typique au résultat moyen est du même ordre que ce résultat moyen. La variance de , elle, vaut « milliers de dirhams au carré », ce qui ne s'interprète pas. La variance sert au calcul, l'écart-type à la lecture.
4. Le placement est presque toujours identique à : dans des cas il rapporte exactement . Mais dans les restants, il s'écarte autant que le fait systématiquement. Sa variance est pourtant très faible, à peine de celle de .
C'est le point à comprendre : la variance est une moyenne, et une moyenne écrase les événements rares. Un écart de pèse dans la somme, mais il est multiplié par une probabilité de . Un placement peut donc afficher une dispersion rassurante tout en cachant un risque de perte importante, simplement parce que ce risque est peu probable. Retenir que la variance décrit le comportement typique, pas le pire scénario — et qu'elle ne dispense jamais de regarder la loi elle-même.
Comment la variance réagit aux transformations affines
Question
Changer d'unité ou d'origine — passer de degrés Celsius à Fahrenheit, compter un gain en centimes plutôt qu'en dirhams — revient à remplacer par . Comment se transforment alors l'espérance et la dispersion ? Y a-t-il une différence de comportement entre le coefficient et la constante ?
Proposition 2
- Pour toute variable aléatoire réelle , on a .
- Si est un couple de réels et une variable aléatoire réelle, on a :
Démonstration :
1. La variable aléatoire est un carré : elle est positive, au sens où elle prend une valeur positive en chaque issue. Sa espérance est donc positive, d'où .
2. Posons et . La linéarité de l'espérance, jointe à pour la variable certaine, donne
L'écart de à son espérance se calcule alors issue par issue :
La constante a disparu. En élevant au carré, , et la linéarité de l'espérance permet de sortir le facteur constant :
Remarque :
La démonstration révèle exactement le rôle de chacun des deux paramètres.
La constante disparaît dès la première ligne : translater une variable translate son espérance de la même quantité, si bien que les écarts à la moyenne sont inchangés. C'est conforme à l'intuition — décaler toutes les valeurs d'un même montant ne modifie pas leur étalement.
Le coefficient intervient au carré, et non en valeur absolue : c'est la trace du carré présent dans la définition. En termes d'écart-type, la formule se lit
la valeur absolue étant indispensable, un écart-type étant positif par construction. Sous cette forme, la propriété devient parlante : multiplier une variable par double son écart typique, et changer son signe ne change rien à sa dispersion.
Test 3 : L'effet d'une translation
Ajouter une constante non nulle à une variable aléatoire augmente sa variance de .
Test 4 : Le cas d'une variance nulle
Si , alors .
Exercice 2 : Centrer, réduire, et une caractérisation de l'espérance
Soit une variable aléatoire réelle sur , d'espérance et de variance .
- Montrer que si et seulement si .
- On suppose et l'on pose
Calculer et . Comment appelle-t-on une telle variable ? 3. Montrer que pour tout réel ,
- En déduire que la fonction atteint son minimum en un unique point, que l'on précisera, et donner la valeur de ce minimum. Retrouver la formule de Kœnig-Huygens.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Par la formule de transfert appliquée à ,
somme finie de réels positifs. Une telle somme est nulle si et seulement si chacun de ses termes l'est.
Supposons . Pour tout vérifiant , le facteur est strictement positif, donc . Les événements formant un système complet, leurs probabilités somment à , et il ne reste que — ce qui impose au passage .
Réciproquement, si , tous les autres termes de la somme sont nuls et celui d'indice vaut : la variance est nulle.
2. L'écart-type est un réel strictement positif : la variable est bien définie, et c'est une transformée affine de , de coefficients et . La linéarité donne
et la proposition sur les transformations affines donne
La variable est donc centrée et réduite : on l'appelle la variable centrée réduite associée à .
L'opération a un sens concret. En retranchant on supprime l'unité d'origine, en divisant par on supprime l'unité d'échelle : est un nombre sans dimension, qui mesure « de combien d'écarts-types s'éloigne de sa moyenne ». C'est ce qui permet de comparer deux variables exprimées dans des unités sans rapport.
3. Soit . On écrit , où le second terme est une constante, et l'on développe :
En prenant l'espérance et en utilisant la linéarité :
Or est la variable centrée associée à : son espérance est nulle. Le terme central disparaît, d'où l'égalité annoncée.
4. Dans l'expression , le premier terme ne dépend pas de et le second est un carré, positif, nul si et seulement si . La fonction atteint donc son minimum au point unique , et ce minimum vaut .
En particulier, pour :
Ce que dit la question 4. On cherchait un seul nombre pour résumer ; la question donne un critère pour choisir ce nombre. Si l'on convient de mesurer la qualité d'une approximation constante par l'erreur quadratique moyenne , alors la meilleure constante est l'espérance, et l'erreur qu'on commet en s'y tenant est exactement la variance.
Les deux notions du chapitre s'éclairent ainsi mutuellement : l'espérance est le meilleur résumé possible de par une constante, et la variance mesure ce que ce résumé laisse échapper. La formule de Kœnig-Huygens n'est plus qu'un cas particulier, obtenu en évaluant l'erreur commise par le choix médiocre .
Test 5 : Espérance et variance suffisent-elles ?
Deux variables aléatoires ayant même espérance et même variance ont la même loi.
La variance d'une somme
Question
L'espérance d'une somme est la somme des espérances, sans la moindre condition. La variance suit-elle la même règle ? Autrement dit : les dispersions s'ajoutent-elles, et si oui, à quel prix ?
Proposition 3 : Variance d'une somme de variables indépendantes
- Si et sont deux variables aléatoires réelles indépendantes sur , alors
- Plus généralement, si sont mutuellement indépendantes, alors
Démonstration :
1. Développons le carré issue par issue : . La linéarité de l'espérance donne
tandis que le carré de l'espérance de la somme vaut
La formule de Kœnig-Huygens, appliquée à , s'obtient en retranchant la seconde ligne de la première, puis en regroupant les termes deux par deux :
Cette égalité vaut pour toutes variables et . C'est ici, et seulement ici, qu'intervient l'hypothèse : et étant indépendantes, on a , et le dernier terme s'annule.
2. Posons . En développant le produit de deux sommes finies,
d'où, par linéarité de l'espérance, . De même,
En retranchant terme à terme :
Séparons la diagonale du reste. Pour , le terme vaut . Pour , les variables et sont indépendantes, l'indépendance mutuelle entraînant l'indépendance deux à deux ; le terme est donc nul. Il ne reste que la diagonale :
Remarque :
La démonstration livre au passage une identité valable sans hypothèse :
On reconnaît dans la parenthèse la covariance de et , rencontrée à la leçon précédente. Elle mesure exactement le défaut d'additivité de la variance : les dispersions s'ajoutent si et seulement si la covariance est nulle, ce qui est le cas — mais pas seulement le cas — sous indépendance.
L'hypothèse est donc essentielle, et l'exemple minimal le montre brutalement. Prenons avec :
Additionner deux variables aléatoires est toujours inoffensif pour l'espérance ; ce ne l'est jamais pour la variance.
Test 6 : Variance d'une différence
Si et sont indépendantes, alors .
Exercice 3 : Répéter une mesure
Un capteur mesure une grandeur physique. Chaque mesure est entachée d'une erreur aléatoire : on modélise le résultat de la -ème mesure par une variable d'espérance (la vraie valeur) et de variance . On effectue mesures, et l'on suppose les variables mutuellement indépendantes et de même loi.
On pose et .
- Calculer et .
- En déduire , et .
- Interpréter : que gagne-t-on à répéter la mesure, et à quel rythme ?
- Combien de mesures faut-il effectuer pour diviser par l'écart-type de l'estimation ?
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Par linéarité de l'espérance, sans aucune hypothèse :
Par additivité de la variance, cette fois grâce à l'indépendance mutuelle :
2. La moyenne est une transformée affine de , de coefficients et :
3. Deux informations, de natures différentes.
L'espérance ne bouge pas : vise toujours la vraie valeur , ni plus ni moins qu'une mesure isolée. Répéter ne corrige aucun biais — si le capteur est mal réglé, la moyenne de mille mesures reste fausse.
La dispersion, elle, s'effondre : l'écart-type de la moyenne vaut . Répéter la mesure concentre le résultat autour de la vraie valeur, et c'est là tout le bénéfice de la répétition.
Il faut cependant lire le rythme : c'est , pas . Quadrupler le nombre de mesures ne divise l'incertitude que par . La précision se paie de plus en plus cher — voilà pourquoi on ne gagne pas grand-chose à passer de à mesures.
4. Il faut , c'est-à-dire , soit mesures.
Ce que prépare cet exercice. On dispose maintenant d'un résultat quantitatif : la moyenne de mesures indépendantes a la bonne espérance et une dispersion qui tend vers . Il resterait à en tirer une majoration de la probabilité que s'écarte de de plus d'un seuil fixé — c'est-à-dire à convertir une information sur la variance en une information sur les probabilités. C'est exactement ce que permettront les inégalités de la leçon suivante.
Exercice 4 : Un dé, une pièce
On dispose d'un dé cubique classique équilibré et d'une pièce de monnaie équilibrée. On lance le dé et on observe son résultat. Si celui-ci est un nombre pair, c'est-à-dire ou ou , on lance la pièce de monnaie deux fois. Dans tous les autres cas, on lance la pièce de monnaie une seule fois. On note la variable aléatoire égale au résultat du dé. On note la variable aléatoire égale au nombre de piles apparus au cours de cette expérience.
-
- Donner la loi de .
- Donner l'espérance et la variance .
-
- Montrer que pour , .
- Montrer que pour , .
- En déduire la valeur de .
- Montrer que
- Donner finalement la loi de la variable aléatoire , calculer son espérance et sa variance .
Solution :(cliquer pour afficher)
1.a. Le dé est équilibré : et pour tout .
1.b. On applique la méthode en quatre étapes.
L'écart-type vaut : sur un dé, l'écart typique au résultat moyen est d'environ point.
2.a. Soit . Sachant , on lance la pièce une seule fois, et compte les piles obtenus. L'événement signifie alors « la pièce donne face », de probabilité puisque la pièce est équilibrée :
2.b. Soit . Sachant , on lance la pièce deux fois, et signifie « face aux deux lancers ». Les deux lancers étant indépendants :
2.c. La famille est le système complet associé à , et chacun de ces événements est de probabilité . La formule des probabilités totales s'applique :
3. L'événement exige deux piles, donc au moins deux lancers : il ne peut se produire que si le dé a donné un résultat pair. Autrement dit, pour impair, et le système complet associé à réduit la décomposition aux trois seuls termes pairs :
Pour pair, la probabilité d'obtenir deux piles en deux lancers vaut , donc par la formule des probabilités composées
En sommant les trois termes : .
4. Le nombre de piles vaut au plus le nombre de lancers, lui-même au plus : . Les trois probabilités somment à , donc
Vérifions ce résultat par le calcul direct, pour contrôler les deux précédents. Sachant impair, un seul lancer : . Sachant pair, deux lancers et exactement un pile : les deux issues « pile puis face » et « face puis pile » donnent . Les deux probabilités conditionnelles étant égales, la formule des probabilités totales donne , ce qui confirme.
On termine par les deux moments :
Un contrôle instructif. Notons le nombre de lancers de pièce : vaut ou avec probabilité chacune, donc . Chaque lancer produit un pile avec probabilité , et l'on retrouve
Ce raccourci n'est pas un hasard : le nombre de piles est une somme d'indicatrices, une par lancer effectué, chacune d'espérance . On retrouve le réflexe de la leçon précédente — quand une variable compte, son espérance se lit sur les indicatrices. Noter en revanche que le même raisonnement ne s'applique pas à la variance : n'est pas , parce que le nombre de lancers est lui-même aléatoire. La variance ne se laisse pas manipuler aussi librement que l'espérance.