Dimension finie et isomorphisme
Question
Un isomorphisme transporte toute la structure d'un espace vectoriel sur un autre : il conserve les combinaisons linéaires, donc les familles libres, les familles génératrices, les bases. Deux espaces isomorphes sont ainsi « le même espace habillé différemment ». Mais comment reconnaître, devant deux espaces d'apparences très éloignées — des polynômes d'un côté, des matrices de l'autre — s'ils sont ou non isomorphes ? Faut-il à chaque fois construire l'isomorphisme à la main, ou un simple nombre suffit-il à trancher ?
Proposition 1 : Espaces isomorphes et dimension
Soient un -espace vectoriel de dimension finie et un -espace vectoriel. Alors et sont isomorphes si et seulement si est de dimension finie et .
Démonstration :
Soit une base de .
-
Sens direct : on suppose qu'il existe un isomorphisme . Alors transforme la base de en une base de . Ainsi est de dimension finie et .
-
Sens réciproque : on suppose que est de dimension finie avec . Soit une base de . Il existe une unique application linéaire telle que pour tout . Comme transforme une base de en une base de , est un isomorphisme : et sont isomorphes.
Remarque :
La dimension est donc un invariant complet des espaces de dimension finie : elle ne se contente pas de séparer les espaces non isomorphes, elle caractérise entièrement la classe d'isomorphie. Toute la géométrie linéaire d'un espace de dimension est contenue dans l'entier , quelle que soit la nature concrète de ses éléments.
Exemple :
et sont isomorphes : ils sont tous deux de dimension , bien que l'un soit fait de polynômes et l'autre de tableaux de nombres. En revanche et ne le sont pas, leurs dimensions valant et . Comment le justifier proprement ?
Rédaction — Calculer une dimension par isomorphisme :
La proposition se lit dans les deux sens. On l'utilise le plus souvent de la droite vers la gauche pour reconnaître deux espaces isomorphes, mais son emploi le plus efficace va de la gauche vers la droite : identifier un espace compliqué à un espace connu pour en lire la dimension, sans jamais exhiber de base du premier.
- Deviner l'espace modèle : chercher ce qui détermine entièrement un élément de — deux conditions initiales, trois coefficients, les valeurs en points… Le nombre de ces paramètres indique le modèle visé.
- Construire l'application qui à un élément associe ses paramètres, et vérifier qu'elle est linéaire.
- Montrer qu'elle est bijective : l'injectivité traduit qu'un élément est déterminé par ses paramètres, la surjectivité qu'à tout jeu de paramètres correspond un élément.
- Conclure : .
Exercice 1 : Dimension d'un espace de suites récurrentes
On note l'ensemble des suites réelles vérifiant
On admet que est un sous-espace vectoriel de .
Déterminer .
Solution :(cliquer pour afficher)
Une suite de est entièrement déterminée par ses deux premiers termes : c'est ce que l'on va traduire par un isomorphisme.
On considère l'application
est linéaire. Soient et . La suite a pour premiers termes et , donc
est injective. Soit , c'est-à-dire . Montrons par récurrence double que pour tout . C'est vrai aux rangs et . Si pour un certain , alors . Donc est la suite nulle et .
est surjective. Soit . La relation définit par récurrence une unique suite telle que et ; cette suite appartient à par construction et vérifie .
Ainsi est un isomorphisme de sur , donc est de dimension finie et
Test 1
Si et sont deux -espaces vectoriels de même dimension finie, alors toute application linéaire de dans est un isomorphisme.
Exercice 2 : Dimension d'un produit fini d'espaces vectoriels
Soient des -espaces vectoriels de dimensions finies. Montrer par récurrence sur que
Solution :(cliquer pour afficher)
On raisonne par récurrence sur .
-
Pour , le résultat est immédiat.
-
Soit tel que le résultat soit vrai au rang . Soient des -espaces vectoriels de dimensions finies. L'application
est un isomorphisme, donc
ce qui achève la récurrence.
Question
La proposition compare deux espaces entre eux. Mais si la dimension caractérise entièrement un espace à isomorphisme près, alors tous les espaces de dimension se ressemblent. Existe-t-il un espace de référence, un modèle unique auquel tous se ramènent ?
Corollaire 1 : Isomorphisme avec 𝕂ⁿ
Tout -espace vectoriel de dimension finie est isomorphe à .
Démonstration :
Soit un -espace vectoriel de dimension finie . On a , donc d'après la proposition précédente, et sont isomorphes.
Remarque :
Si est une base de , l'application
est un isomorphisme : tout vecteur de s'identifie à ses coordonnées dans la base .
Remarque :
Cet isomorphisme n'est pas canonique : il dépend du choix de la base. Changer de base revient à changer d'identification de avec , et c'est bien pourquoi un même vecteur possède des coordonnées différentes selon la base choisie. C'est aussi ce qui justifie que l'on continue à travailler dans plutôt que dans : les énoncés intrinsèques ne dépendent d'aucune base.
Question
Les espaces et étant de dimensions finies, l'ensemble des applications linéaires de dans est lui-même un -espace vectoriel. Est-il de dimension finie ? Une application linéaire est déterminée par les images des vecteurs d'une base de : cela suggère qu'elle se décrit par un nombre fini de données. Combien exactement ?
Théorème 1 : Dimension de l'espace des applications linéaires
Soient et deux -espaces vectoriels de dimensions finies. Alors est de dimension finie et
Démonstration :
Soit une base de .
L'application
est linéaire. Elle est bijective : en effet, pour tout , il existe une unique application linéaire telle que pour tout (une application linéaire est entièrement déterminée par les images des vecteurs d'une base).
Ainsi est un isomorphisme, donc
Remarque :
La preuve utilise deux résultats déjà établis : l'égalité des dimensions de deux espaces isomorphes, et la formule pour un produit de copies de . C'est l'occasion de voir la méthode à l'œuvre : on n'exhibe aucune base de , on se contente de l'identifier à un espace dont la dimension est connue.
Exemple :
- .
- Si , alors .
- Si , alors : l'espace des formes linéaires sur a la même dimension que .
Test 2
Pour deux espaces et de dimensions finies, on a .
Exercice 3 : Un polynôme annulateur en dimension finie
Soit un -espace vectoriel de dimension finie .
- Déterminer .
- Soit . Montrer que la famille est liée.
- En déduire qu'il existe un polynôme non nul tel que .
Solution :(cliquer pour afficher)
- On a et , donc
-
Les applications sont toutes des endomorphismes de , donc des éléments de , qui est de dimension .
Or cette famille compte éléments, soit strictement plus que . Toute famille de cardinal strictement supérieur à la dimension de l'espace étant liée, la famille est liée.
-
La famille étant liée, il existe des scalaires non tous nuls tels que
avec la convention . On pose alors
Les n'étant pas tous nuls, est un polynôme non nul, et l'égalité précédente s'écrit exactement .