Rang d'une application linéaire
Question
Une application linéaire écrase une partie de sur et étale le reste dans . Deux cas extrêmes se laissent décrire sans peine : l'application nulle, qui écrase tout, et un isomorphisme, qui n'écrase rien. Entre les deux, comment mesurer d'un seul nombre ce que conserve réellement — c'est-à-dire la « taille » de ce qu'elle produit dans ?
Définition 1 : Rang d'une application linéaire
Soient et deux -espaces vectoriels et . On dit que est de rang fini lorsque est de dimension finie. On appelle alors rang de l'entier
Exemple :
- L'application nulle de dans a pour image , donc elle est de rang . Réciproquement, une application linéaire de rang est l'application nulle.
- Si est de dimension finie, a pour image tout entier, donc .
- L'application définie par a pour image le plan , donc elle est de rang .
- L'application est, elle aussi, de rang — bien que rien ne le laisse voir. Comment le calculer ?
Question
Le rang est la dimension d'un sous-espace de , engendré par les images des vecteurs de . Il est donc pris en tenaille entre deux espaces : celui d'où l'on part et celui où l'on arrive. Que peut-on en déduire sans le moindre calcul, à la seule vue des dimensions de et de ?
Proposition 1 : Majoration du rang
Soient et deux -espaces vectoriels et .
- Si est de dimension finie, alors est de rang fini et .
- Si est de dimension finie, alors est de rang fini et .
Démonstration :
-
Soit une base de . Alors , donc est de dimension finie et .
-
est un sous-espace vectoriel de , qui est de dimension finie, donc est de dimension finie et .
Remarque :
L'égalité établie dans la preuve est le véritable outil de calcul : elle ramène la détermination de , sous-espace a priori inconnu, au rang d'une famille finie de vecteurs explicites de .
Remarque :
Avec les notations précédentes :
- si est de dimension finie, est injective si et seulement si ;
- si est de dimension finie, est surjective si et seulement si .
Remarque :
Le point 2 est immédiat : est un sous-espace de , donc il lui est égal exactement lorsque leurs dimensions coïncident. Le point 1 se lit sur la famille : elle engendre et compte éléments, donc elle en est une base si et seulement si , c'est-à-dire si et seulement si elle est libre — ce qui caractérise l'injectivité de .
Rédaction — Déterminer le rang d'une application linéaire :
- Choisir une base de l'espace de départ, la plus simple possible.
- Calculer les images : cette famille engendre .
- Déterminer le rang de cette famille : repérer les relations entre les , supprimer les vecteurs redondants, puis prouver que la famille restante est libre.
- Conclure : est le cardinal de la famille libre obtenue, et celle-ci est une base de .
Le rang d'une application linéaire est donc toujours ramené au rang d'une famille de vecteurs — notion déjà connue.
Exercice 1 : Rang d'un endomorphisme de ℝ³
On considère l'application
On admet que est linéaire.
- Déterminer et en donner une base.
- En déduire , puis dire si est injective, surjective.
Solution :(cliquer pour afficher)
- On note la base canonique de . On calcule
et .
Une relation. On remarque que
donc et
Liberté. Les vecteurs et ne sont pas colinéaires, donc la famille est libre : c'est une base de .
-
On en déduit .
On a , donc n'est ni injective ni surjective, d'après les deux points de la remarque.
Question
Le rang mesure une quantité d'information. Or un isomorphisme ne perd ni n'ajoute aucune information : il se contente de renommer les vecteurs. Composer une application linéaire par un isomorphisme — avant ou après — devrait donc laisser son rang inchangé. Est-ce bien le cas ?
Proposition 2 : Composition avec un isomorphisme
Soient , et des -espaces vectoriels.
- Si est de rang fini et si est un isomorphisme, alors .
- Si est un isomorphisme et si est de rang fini, alors .
Autrement dit, le rang est invariant par composition par un isomorphisme.
Démonstration :
- On a . Comme est un isomorphisme, induit un isomorphisme de sur , donc
- Comme est surjective, on a , donc .
Remarque :
Les deux points ne se démontrent pas de la même façon, et c'est instructif. Composer à droite par un isomorphisme ne change même pas l'image : , car balaie tout . Composer à gauche modifie l'image, mais la transporte par un isomorphisme, donc en préserve la dimension.
Exercice 2 : Rang et permutation des coordonnées
On reprend l'application de l'exercice précédent, de rang , et l'on pose
- Montrer que est un isomorphisme.
- En déduire et , sans calculer ces composées.
Solution :(cliquer pour afficher)
-
est linéaire (chaque coordonnée de l'image est une coordonnée du vecteur de départ). Elle est bijective : l'application est linéaire et vérifie . Donc est un isomorphisme, de réciproque .
-
Pour : est de rang fini et est un isomorphisme, donc d'après le point 1 de la proposition,
Pour : est un isomorphisme et est de rang fini, donc d'après le point 2 de la proposition (appliqué avec dans le rôle de la première application),
Aucune des deux composées n'a eu besoin d'être calculée.
Question
L'invariance précédente suppose que l'une des deux applications est un isomorphisme. Que se passe-t-il quand aucune des deux ne l'est ? Composer, c'est appliquer successivement deux applications qui perdent chacune de l'information : le résultat ne peut pas en conserver davantage que le plus économe des deux. Comment traduire cette intuition en inégalité ?
Proposition 3 : Rang d'une composée
Soient , et des -espaces vectoriels, et de rangs finis. Alors est de rang fini et
Démonstration :
-
On a , qui est de dimension finie, donc est de rang fini et .
-
Par ailleurs, . Si est une base de , alors , donc .
Test 1
Pour toutes applications linéaires et de rangs finis composables, on a .
Test 2
Soient et de rangs finis. Si est surjective, alors est surjective.
Exercice 3 : Contraintes de rang entre trois espaces
Soient et .
- Montrer que n'est jamais injective.
- Montrer que , et en déduire que n'est jamais surjective.
- On suppose de plus que . Que peut-on dire de ?
Solution :(cliquer pour afficher)
-
D'après la majoration du rang appliquée à l'espace d'arrivée, . Or est injective si et seulement si . Comme , cette égalité est impossible : n'est jamais injective.
-
On a (majoration par l'espace de départ de ), donc d'après la proposition sur le rang d'une composée,
Or est surjective si et seulement si . Comme , c'est impossible : n'est jamais surjective.
-
On a alors , donc .
Les deux valeurs sont effectivement atteintes : si est injective, la restriction de à l'est aussi, donc est une droite et ; en revanche, si , alors et .