Isomorphismes et endomorphismes en dimension finie
Question
Pour prouver qu'une application linéaire est bijective, il faut en principe deux vérifications indépendantes : l'injectivité et la surjectivité. Or le théorème du rang lie noyau et image par une seule égalité. Quand l'espace de départ et l'espace d'arrivée ont la même dimension finie, cette contrainte ne rend-elle pas les deux propriétés solidaires — au point qu'établir l'une suffirait à obtenir l'autre ?
Théorème 1 : Caractérisation des isomorphismes en dimension finie
Soient et deux -espaces vectoriels de dimensions finies telles que , et . Les assertions suivantes sont équivalentes :
- est injective ;
- est surjective ;
- est bijective.
Démonstration :
: on suppose injective, c'est-à-dire . D'après le théorème du rang,
donc : est surjective.
: on suppose surjective, c'est-à-dire . D'après le théorème du rang,
donc : est injective.
Ainsi , et chacune de ces assertions équivaut à la bijectivité de .
Remarque :
L'hypothèse finie est le pivot de tout : c'est elle qui, via le théorème du rang, transforme « » en « ». Sans elle, le lien entre injectivité et surjectivité est rompu — on le vérifiera plus bas sur des contre-exemples en dimension infinie.
Rédaction — Montrer qu'une application linéaire est un isomorphisme :
Lorsque est finie, une seule des deux propriétés suffit. On choisit la plus économique.
- Vérifier l'égalité des dimensions : c'est l'hypothèse qui autorise tout ce qui suit.
- Prouver l'injectivité seule, en montrant : c'est presque toujours le chemin le plus court, car il suffit de résoudre .
- Conclure à la bijectivité par le théorème, sans jamais avoir à établir la surjectivité.
L'injectivité est le plus souvent préférée : montrer ne demande qu'une implication, là où la surjectivité oblige à atteindre tout vecteur de l'arrivée.
Exercice 1 : Interpolation de Lagrange
Soient et des éléments de deux à deux distincts. On considère l'application
Montrer que est un isomorphisme. En déduire que, pour tout , il existe un unique polynôme tel que pour tout .
Solution :(cliquer pour afficher)
L'application est linéaire.
Soit : alors , donc est un polynôme de degré au plus admettant racines deux à deux distinctes, d'où . Ainsi est injective.
Comme , l'application est bijective d'après le théorème : c'est un isomorphisme.
Soit . Par bijectivité de , il existe un unique tel que , c'est-à-dire pour tout .
Remarque :
La force de cette méthode saute aux yeux : on démontre l'existence et l'unicité du polynôme interpolateur sans jamais l'exhiber. L'injectivité donne l'unicité, la surjectivité (obtenue gratuitement par le théorème) donne l'existence. Construire explicitement — via les polynômes de Lagrange — est un tout autre travail, ici rendu inutile pour prouver qu'il existe.
Question
Le cas où va d'un espace dans lui-même, , est le plus fréquent. C'est aussi celui où l'égalité des dimensions est automatiquement satisfaite, puisque l'espace de départ et celui d'arrivée coïncident. Que devient alors la caractérisation ?
Corollaire 1 : Endomorphismes en dimension finie
Soient un -espace vectoriel de dimension finie et . Alors
Démonstration :
Il suffit d'appliquer le théorème précédent avec : l'hypothèse est alors automatiquement vérifiée.
Test 1
Soit un endomorphisme injectif. Alors est bijectif.
Remarque :
Ce résultat est faux en dimension infinie.
- L'endomorphisme de dérivation
est surjectif (toute fonction de classe admet une primitive de classe ) mais non injectif (les fonctions constantes appartiennent à son noyau).
- L'endomorphisme
est injectif (par dérivation) mais non surjectif : .
Question
Une application est inversible lorsqu'elle admet une réciproque, c'est-à-dire un « inverse des deux côtés ». En pratique, on ne trouve parfois qu'un inverse d'un seul côté : une application telle que , ou telle que . Suffit-il d'un inverse à un seul côté pour garantir la bijectivité — et ce demi-inverse est-il alors le vrai inverse ?
Corollaire 2 : Inversibilité à gauche et à droite
Soient et deux -espaces vectoriels de dimensions finies telles que , et . Les assertions suivantes sont équivalentes :
- est bijective ;
- il existe telle que ;
- il existe telle que .
Dans ce cas, .
Démonstration :
et : si est bijective, alors convient.
: on suppose qu'il existe telle que . Alors, pour tout , , donc est surjective, donc bijective d'après le corollaire précédent (appliqué à , avec ).
: on suppose qu'il existe telle que . Soit : alors , donc est injective, donc bijective.
Enfin, si est bijective, en composant à gauche par on obtient , et de même .
Remarque :
L'hypothèse de dimension finie (et ) est encore décisive. En dimension infinie, un inverse d'un seul côté ne garantit rien : avec les endomorphismes (dérivation) et (primitive) de la remarque précédente, on a , tandis que pour toute : ni ni n'est bijective, bien qu'elles soient inverses l'une de l'autre d'un côté.
Test 2
Soient de dimension finie et tels que . Alors .
Exercice 2 : Un endomorphisme nilpotent n'est jamais bijectif
Soit un -espace vectoriel de dimension finie . On dit qu'un endomorphisme est nilpotent s'il existe un entier tel que .
- Montrer que si est nilpotent, alors n'est pas injectif.
- En déduire que est bijectif lorsque est nilpotent. (On pourra calculer .)
Solution :(cliquer pour afficher)
-
Supposons injectif. Alors, par le corollaire sur les endomorphismes en dimension finie, est bijectif, donc l'est aussi comme composée de bijections — pour tout . Or pour un certain , et l'application nulle n'est pas bijective (car , donc ). Contradiction. Donc n'est pas injectif.
(Autre lecture : non injectif signifie , ce qui est bien le cas puisque écrase au moins un vecteur non nul — sans quoi serait bijective et .)
-
Posons . On calcule, en développant et en télescopant :
puisque . De même, .
Ainsi admet un inverse à droite, . Comme est de dimension finie, le corollaire d'inversibilité assure que est bijectif, d'inverse .