Théorème du rang
Question
Une application linéaire partage l'espace de départ en deux zones : ce qu'elle écrase sur , c'est-à-dire , et ce qu'elle laisse subsister dans , mesuré par . L'intuition dit qu'il y a conservation : plus écrase, moins elle produit, et inversement. Peut-on transformer cette intuition en une égalité exacte reliant , et ?
Question
Avant d'énoncer le résultat, il faut un outil. Le noyau vit dans , l'image vit dans : ce sont deux espaces sans rapport apparent. Comment les relier ? L'idée est de mettre de côté le noyau en lui choisissant un supplémentaire dans , puis de regarder ce que fait de ce . Que devient une fois restreinte à un supplémentaire de son noyau ?
Proposition 1 : Isomorphisme induit sur un supplémentaire du noyau
Soient et deux -espaces vectoriels, et un supplémentaire de dans . Alors l'application
est un isomorphisme.
Démonstration :
L'application est linéaire comme restriction de .
-
est injective : soit . Alors et , donc , d'où .
-
est surjective : soit . Il existe tel que . Comme , il existe tel que . Alors
donc .
Ainsi est un isomorphisme de sur .
Remarque :
Ce résultat dit quelque chose de fort : tout supplémentaire du noyau est une « copie fidèle » de l'image. On peut supprimer le noyau — la partie que écrase — sans rien perdre de ce que produit. La restriction de à voit exactement la même image que , mais de façon injective. C'est le cœur de la démonstration qui suit.
Théorème 1 : Théorème du rang
Soient un -espace vectoriel de dimension finie, un -espace vectoriel et . Alors
Démonstration :
est un sous-espace vectoriel de , qui est de dimension finie : il admet donc un supplémentaire dans , soit , d'où
Or, d'après la proposition précédente, est isomorphe à , donc .
Ainsi .
Remarque :
Trois mises en garde sur les hypothèses et la lecture du théorème.
- Seul l'espace de départ doit être de dimension finie ; peut être quelconque. C'est cohérent : et , tout se joue dans .
- Le théorème relie des dimensions, jamais les sous-espaces eux-mêmes. Il n'affirme en aucune façon que — cette écriture n'aurait d'ailleurs pas de sens en général, puisque et vivent dans des espaces différents.
- Le supplémentaire introduit dans la preuve n'est pas unique et n'intervient pas dans l'énoncé : c'est un intermédiaire de démonstration, pas un objet attaché à .
Rédaction — Exploiter le théorème du rang :
Le théorème relie trois quantités : , et . Connaissant deux d'entre elles, on obtient la troisième. Deux usages dominent.
Pour déterminer une image. Quand le noyau est facile à décrire mais l'image malaisée :
- calculer en exhibant une base du noyau ;
- en déduire ;
- exhiber un sous-espace facile, dont la dimension vaut le rang trouvé : l'égalité des dimensions force alors .
Pour déterminer un noyau. Symétriquement, si le rang se calcule directement (par l'image), on récupère .
Exercice 1 : Opérateur aux différences finies
Soit . On considère l'application
- Déterminer .
- En déduire .
Solution :(cliquer pour afficher)
-
Soit , c'est-à-dire . Alors, pour tout , : le polynôme admet une infinité de racines, donc il est nul et est constant. Réciproquement, tout polynôme constant appartient à . Ainsi .
-
Soit . Les polynômes et ont même degré et même coefficient dominant, donc : ainsi .
D'après le théorème du rang,
donc .
Remarque :
La dernière étape est un raisonnement que le théorème du rang rend systématique : on dispose d'une inclusion et d'une égalité des dimensions ; l'inclusion d'un sous-espace dans un autre de même dimension finie force l'égalité. Sans le calcul du rang, l'inclusion seule ne suffirait jamais à conclure.
Test 1
Soit avec de dimension finie. Alors .
Test 2
Soit avec de dimension finie et de dimension infinie. Alors .
Question
Le théorème du rang porte sur une seule application. Mais on compose souvent : puis . Peut-on encadrer le rang, ou le noyau, d'une composée à l'aide des données de et de pris séparément ? Le théorème du rang, appliqué à une restriction bien choisie, va fournir une égalité fine — plus précise que la simple majoration déjà connue.
Exercice 2 : Noyau et rang d'une composée
Soient , , trois -espaces vectoriels de dimensions finies, et .
- Montrer que .
- Établir l'égalité .
- En déduire l'inégalité (inégalité de Sylvester).
Solution :(cliquer pour afficher)
-
Soit . Alors , donc , d'où .
-
On considère la restriction de à :
C'est une application linéaire, et est de dimension finie égale à . Appliquons-lui le théorème du rang :
Image de . On a , donc .
Noyau de . Un élément appartient à si et seulement si , c'est-à-dire . Donc .
En reportant :
ce qui est l'égalité annoncée.
- Comme , on a . Or, par le théorème du rang appliqué à , . Donc
Exercice 3 : Une forme linéaire et son noyau
Soit un -espace vectoriel de dimension finie , et soit une forme linéaire non nulle.
- Déterminer .
- En déduire .
Solution :(cliquer pour afficher)
-
est un sous-espace vectoriel de , qui est de dimension . Donc . Comme n'est pas l'application nulle, , donc : ainsi .
-
D'après le théorème du rang,
Remarque :
Le noyau d'une forme linéaire non nulle sur un espace de dimension est donc toujours de dimension : c'est un hyperplan. Cette observation, obtenue ici en une ligne par le théorème du rang, sera le point de départ de l'étude des hyperplans en dimension finie.