Formes linéaires et hyperplans en dimension finie
Dans toute cette leçon, désigne un -espace vectoriel de dimension finie .
Question
Tu sais qu'une base permet de décomposer tout vecteur : . Chaque coordonnée est un nombre extrait de — et cette extraction est linéaire en . On obtient ainsi, à partir d'une base de , une famille de formes linéaires « lecteurs de coordonnées ». Cette famille a-t-elle une structure remarquable dans — et en particulier, forme-t-elle une base ?
Proposition 1 : Base duale
Soit une base de . Pour tout , on note la -ième forme linéaire coordonnée, définie par
Alors est une base de , appelée base duale de la base .
Démonstration :
On a .
Il suffit donc de montrer que la famille , de cardinal , est libre.
Soit tel que . En évaluant en pour , on obtient
Ainsi tous les sont nuls : la famille est libre, donc c'est une base de .
Remarque :
La preuve illustre une méthode récurrente de ce chapitre : plutôt que de vérifier à la fois liberté et caractère générateur, on calcule d'abord (grâce à , vu en leçon 6), puis on se contente de la liberté. Le bon cardinal fait le reste.
Remarque :
Soit une base de .
- Toute forme linéaire se décompose sous la forme .
- Pour tout et toute forme linéaire , on a
Rédaction — Décomposer une forme linéaire dans la base duale :
Le point 1 de la remarque fournit les coordonnées d'une forme dans la base duale, sans aucun système à résoudre : ce sont les valeurs .
- Évaluer sur chaque vecteur de base : calculer .
- Lire les coordonnées : la -ième coordonnée de dans est exactement .
- Écrire .
Exercice 1 : Une base duale dans ℝ²
On munit de la base où et .
- Déterminer la base duale , c'est-à-dire exprimer et en fonction de et .
- Soit la forme linéaire définie par . Décomposer dans la base duale .
Solution :(cliquer pour afficher)
-
Par définition, et sont les formes linéaires telles que , , , .
Écrivons un vecteur dans la base : on cherche tels que . On résout et , d'où
Les coordonnées dans sont précisément les images par les formes duales, donc
- D'après la remarque, les coordonnées de dans la base duale sont et . On calcule
donc
On vérifie : .
Question
Au chapitre précédent, un hyperplan était défini comme le noyau d'une forme linéaire non nulle — une définition « fonctionnelle », par une équation. En dimension finie, on dispose maintenant d'un outil que l'on n'avait pas : la dimension. Un hyperplan admet-il une caractérisation purement numérique, indépendante de toute équation ?
Proposition 2 : Caractérisation des hyperplans par la dimension
Soit un sous-espace vectoriel de . Alors est un hyperplan de si et seulement si .
Démonstration :
Sens direct. Supposons que est un hyperplan de . Par définition, il existe une forme linéaire non nulle telle que . Comme , son image est un sous-espace non nul de , qui est de dimension : donc . Le théorème du rang appliqué à donne alors
Sens réciproque. Supposons que . Comme (leurs dimensions diffèrent), il existe un vecteur tel que . La droite vérifie : en effet, un élément non nul de serait un multiple non nul de appartenant à , donc , ce qui est exclu. Par ailleurs,
donc , et ainsi . Le sous-espace admet donc une droite pour supplémentaire : c'est un hyperplan de .
Remarque :
On retrouve, de façon désormais purement dimensionnelle, un résultat entrevu en leçon 8 : le noyau d'une forme linéaire non nulle sur est de dimension . La nouveauté est la réciproque : tout sous-espace de dimension est un hyperplan, donc peut être décrit par une équation linéaire. Les deux points de vue — « noyau d'une équation » et « sous-espace de codimension » — coïncident exactement en dimension finie.
Test 1
Dans un espace de dimension finie, tout sous-espace vectoriel de dimension est un hyperplan.
Question
Un hyperplan est le noyau d'une forme linéaire. Concrètement, dans une base fixée, à quoi ressemble cette condition « » ? Une forme linéaire s'exprime sur les coordonnées : la description d'un hyperplan devrait donc prendre la forme d'une unique équation portant sur les coordonnées de .
Corollaire 1 : Équation d'un hyperplan
Soient une base de et un sous-espace vectoriel de . Alors est un hyperplan de si et seulement s'il existe tel que
Cette égalité est appelée équation de dans la base .
Démonstration :
est un hyperplan de si et seulement s'il existe une forme linéaire non nulle telle que .
Or toute forme linéaire s'écrit avec , et si et seulement si .
Enfin, pour tout ,
d'où le résultat.
Remarque :
L'équation d'un hyperplan n'est pas unique : multiplier par un scalaire non nul donne la même condition , donc le même hyperplan. On montre que deux équations définissent le même hyperplan si et seulement si leurs coefficients sont proportionnels — l'équation est unique à un facteur près.
Exercice 2 : Équation d'un hyperplan de ℝ³
Dans muni de sa base canonique, on considère le sous-espace
- Montrer que est un hyperplan de .
- En déterminer une équation.
Solution :(cliquer pour afficher)
-
Les vecteurs et sont non colinéaires, donc la famille qui les porte est libre : c'est une base de , et . D'après la caractérisation par la dimension, est un hyperplan de .
-
On cherche tel que . Il suffit que les deux vecteurs générateurs de vérifient l'équation :
En choisissant , on obtient , non nul. L'hyperplan cherché est donc décrit par
On vérifie que les deux générateurs conviennent : et . Comme est un hyperplan contenant , et que , l'égalité des dimensions donne bien l'égalité des deux ensembles.
Question
Un hyperplan est décrit par une équation, donc « coûte » une dimension : il fait passer de à . Que se passe-t-il si l'on impose plusieurs équations à la fois, c'est-à-dire si l'on intersecte plusieurs hyperplans ? Chaque équation nouvelle fait-elle toujours perdre exactement une dimension — et sinon, que peut-on garantir ?
Proposition 3 : Dimension d'une intersection d'hyperplans
Soient et des hyperplans de . Alors
Démonstration :
Pour tout , il existe une forme linéaire non nulle telle que .
On considère l'application linéaire
On a .
D'après le théorème du rang,
car .
Remarque :
L'inégalité peut être stricte : si deux des hyperplans sont égaux, ou plus généralement si les formes ne sont pas linéairement indépendantes, la chute de dimension est moindre que . L'égalité a lieu exactement lorsque la famille est libre dans — c'est-à-dire lorsque les équations sont « indépendantes ».
Question
La proposition précédente lit une dimension à partir d'équations : partant de hyperplans, elle minore la dimension de leur intersection. Le problème inverse se pose tout autant : étant donné un sous-espace de dimension , peut-on toujours le décrire par un système de équations — autrement dit, l'obtenir comme intersection de hyperplans ?
Proposition 4 : Sous-espaces comme intersections d'hyperplans
Soient et un sous-espace vectoriel de de dimension . Alors est l'intersection de hyperplans de .
Démonstration :
Soit une base de , que l'on complète en une base de (théorème de la base incomplète), de base duale .
Pour tout , on pose : c'est le noyau d'une forme linéaire non nulle, donc un hyperplan de . Montrons que .
Soit . Alors
Ainsi .
Remarque :
Les deux dernières propositions se répondent : une intersection de hyperplans est un sous-espace de dimension au moins , et réciproquement tout sous-espace de dimension s'obtient comme intersection de hyperplans (avec exactement équations indépendantes). Un sous-espace de dimension est donc toujours descriptible par équations linéaires indépendantes : c'est le point de vue « cartésien » sur les sous-espaces, dual du point de vue « paramétrique » par une base.
Test 2
Dans un espace de dimension , une intersection de deux hyperplans est toujours de dimension ou .
Exercice 3 : Une droite de ℝ³ comme intersection de deux plans
Dans muni de sa base canonique, on considère la droite
Déterminer deux hyperplans et de tels que .
Solution :(cliquer pour afficher)
est de dimension , donc d'après la proposition, s'obtient comme intersection de hyperplans (ici, deux plans de ). On cherche deux équations indépendantes vérifiées par .
Un plan contient si et seulement si .
- Premier plan. On choisit : on a bien . D'où
- Second plan. On choisit : on a bien . D'où
Ces deux équations sont indépendantes (les vecteurs de coefficients et ne sont pas colinéaires), donc . Comme et que ces deux espaces ont la même dimension , on conclut