Sommes de sous-espaces vectoriels
Question
Tu sais depuis le chapitre précédent ce que sont deux sous-espaces supplémentaires : leur intersection est réduite à et leur somme vaut tout entier. Mais cette définition ne dit pas comment en fabriquer. En dimension finie, on dispose d'un objet que l'on n'avait pas avant : une base. Peut-on lire une décomposition directement sur une base de , en la coupant en deux ?
Proposition 1 : Supplémentaires associés à une base
On suppose que est de dimension finie . Soient une base de et . On pose et . Alors et sont supplémentaires dans :
Démonstration :
- : soit . Il existe et tels que
d'où . La famille étant libre, tous les sont nuls, donc .
- : soit . Il existe tel que
Ainsi .
Exemple :
Dans rapporté à sa base canonique , la coupure après le deuxième vecteur donne
c'est-à-dire la décomposition du plan horizontal et de l'axe vertical que tu utilises depuis toujours. La coupure peut se faire à n'importe quel rang, et pour n'importe quelle base : un espace de dimension possède donc une infinité de décompositions de ce type.
Question
La proposition précédente part d'une base et en déduit une décomposition. Le mouvement inverse est-il possible : si l'on connaît déjà et une base de chacun des deux morceaux, obtient-on une base de en les mettant bout à bout ?
Proposition 2 : Concaténation de bases de supplémentaires
On suppose que est de dimension finie. Soient et deux sous-espaces vectoriels supplémentaires dans , une base de et une base de . Alors est une base de .
Démonstration :
Notons .
- est libre : soient et tels que
Alors . Les familles et étant libres, tous les coefficients sont nuls.
- est génératrice : soit . Il existe tel que . En décomposant dans la base et dans la base , on écrit comme combinaison linéaire de .
Ainsi est une base de .
Vocabulaire :
Avec les notations précédentes, on dit que la base est adaptée à la décomposition .
Remarque :
Les deux propositions précédentes sont exactement réciproques l'une de l'autre : couper une base en deux produit une décomposition en somme directe, recoller des bases de deux supplémentaires produit une base de . Les bases adaptées et les décompositions sont donc deux façons de dire la même chose.
Question
Ces deux résultats supposent qu'on part d'une décomposition ou d'une base déjà donnée. Mais si l'on se donne un sous-espace quelconque, sans rien d'autre : est-on certain qu'il existe au moins un tel que ? Rien dans la définition d'un sous-espace ne le garantit.
Proposition 3 : Existence d'un supplémentaire en dimension finie
On suppose que est de dimension finie. Alors tout sous-espace vectoriel de admet un supplémentaire dans .
Démonstration :
Soit un sous-espace vectoriel de . On pose .
- Si , alors convient.
- Si , alors convient.
- Sinon, est de dimension finie avec . Soit une base de . C'est une famille libre de : d'après le théorème de la base incomplète, on peut la compléter en une base de . En posant , on obtient .
Vocabulaire :
Avec les notations précédentes, on dit que la base de est adaptée au sous-espace vectoriel .
Exemple :
Soient , où est libre, et . Alors est une base de adaptée à . Comment le vérifier ?
Test 1
Un sous-espace vectoriel de admet un unique supplémentaire dans .
Rédaction — Construire une base adaptée à un sous-espace F :
- Déterminer une base de : , ce qui donne au passage .
- Compléter cette famille en une base de , par le théorème de la base incomplète. En pratique, on ajoute des vecteurs simples — souvent pris dans une base de référence de — et l'on vérifie que la famille obtenue reste libre.
- Contrôler le cardinal : dès que la famille complétée est libre et compte vecteurs, c'est une base de ; inutile de vérifier qu'elle est génératrice.
- Conclure : la base obtenue est adaptée à , et des vecteurs ajoutés est un supplémentaire de .
Exercice 1 : Base adaptée dans 𝕂₃[X]
Soit .
- Montrer que est un sous-espace vectoriel de et en donner une base.
- Déterminer une base de adaptée à .
Solution :(cliquer pour afficher)
-
est le noyau de la forme linéaire , donc est un sous-espace vectoriel de .
La famille est libre (échelonnée en degré) et formée d'éléments de , donc . De plus car , donc .
Ainsi et est une base de .
-
Comme , la famille est libre, de cardinal : c'est une base de adaptée à .
Question
Une base adaptée met bout à bout une base de et une base de , sans jamais mélanger les deux. Le cardinal total est donc la somme des deux cardinaux. Cette observation, lue en termes de dimensions, donne-t-elle une formule générale pour la dimension d'une somme directe ?
Proposition 4 : Dimension d'une somme directe
Soient et deux sous-espaces vectoriels de de dimensions finies, en somme directe. Alors est de dimension finie et
Démonstration :
Soient une base de et une base de .
Comme et sont supplémentaires dans , la famille est une base de , d'où .
Remarque :
- Si est de dimension finie et si et sont supplémentaires dans , alors .
- Si est de dimension finie et si est un hyperplan de , alors admet une droite vectorielle comme supplémentaire, donc .
Question
La formule précédente exige que la somme soit directe. Or la somme a un sens sans cette hypothèse, et dans ce cas est manifestement plus petit que : les vecteurs communs à et sont comptés deux fois. Peut-on corriger la formule pour la rendre valable dans tous les cas — et si oui, de combien faut-il retrancher ?
Proposition 5 : Formule de Grassmann
Soient et deux sous-espaces vectoriels de de dimensions finies. Alors est de dimension finie et
Démonstration :
Idée : on remplace par un supplémentaire de dans , de façon à supprimer la partie commune et se ramener à une somme directe.
est un sous-espace vectoriel de , qui est de dimension finie : il admet donc un supplémentaire dans , soit .
Montrons que .
-
: soit . Alors et , donc , d'où .
-
: on a , donc . Réciproquement, soit : il existe tel que . Or se décompose en avec et , d'où
Ainsi , d'où
ce qui donne la formule annoncée.
Exemple :
Dans , deux plans vectoriels distincts et vérifient , donc
deux plans distincts de l'espace se coupent toujours selon une droite, jamais en un seul point. La formule de Grassmann est la traduction algébrique de ce fait géométrique.
Rédaction — Exploiter la formule de Grassmann :
La formule relie quatre dimensions : celles de , de , de et de . Elle sert donc à obtenir la quatrième dès qu'on en connaît trois. En pratique, c'est presque toujours que l'on cherche, car une intersection est difficile à décrire directement.
- Calculer et en exhibant une base de chacun.
- Encadrer : la majoration est automatique, et une inclusion stricte fournit la minoration . Il ne reste souvent qu'une seule valeur possible.
- Reporter dans la formule pour obtenir .
Exercice 2 : Intersection de deux hyperplans en dimension 3
On suppose que est de dimension . Soient et deux hyperplans distincts de . Montrer que est une droite vectorielle.
Solution :(cliquer pour afficher)
On a .
Comme , on a , donc , d'où .
D'après la formule de Grassmann,
donc est une droite vectorielle.
Corollaire 1 : Majoration de la dimension d'une somme
Soient et deux sous-espaces vectoriels de de dimensions finies. Alors
avec égalité si et seulement si et sont en somme directe.
Démonstration :
D'après la formule de Grassmann, , avec égalité si et seulement si , c'est-à-dire , c'est-à-dire et en somme directe.
Exercice 3 : Deux sous-espaces qui se rencontrent forcément
Soit un -espace vectoriel de dimension . Soient et deux sous-espaces vectoriels de tels que .
Montrer que , et minorer .
Solution :(cliquer pour afficher)
est un sous-espace vectoriel de , donc .
D'après la formule de Grassmann,
Ainsi , donc contient un vecteur non nul : .
On peut le dire autrement à l'aide du corollaire : si et étaient en somme directe, on aurait , ce qui est impossible pour un sous-espace de .
Question
Établir que deux sous-espaces sont supplémentaires demande en principe deux vérifications : et . La seconde est souvent la plus coûteuse, car il faut décomposer un vecteur quelconque de . Puisque la dimension sait déjà compter, ne pourrait-elle pas remplacer l'une de ces deux vérifications ?
Théorème 1 : Caractérisation des supplémentaires en dimension finie
On suppose que est de dimension finie. Soient et deux sous-espaces vectoriels de . Les assertions suivantes sont équivalentes :
- et sont supplémentaires dans ;
- et ;
- et .
Démonstration :
et : si , alors , et .
: on suppose et . D'après la formule de Grassmann,
donc , d'où .
: on suppose et . D'après la formule de Grassmann,
Or est un sous-espace vectoriel de de même dimension que , donc , d'où .
Test 2
Soient et deux sous-espaces vectoriels de tels que . Alors et sont supplémentaires dans .
Rédaction — Montrer que F et G sont supplémentaires :
En dimension finie, on ne démontre presque jamais les deux conditions de la définition. La marche à suivre standard est la suivante.
- Montrer : prendre , écrire les deux appartenances, et en déduire . C'est en général la vérification la plus courte.
- Calculer et en exhibant une base de chacun.
- Vérifier .
- Conclure par le point 3 du théorème : inutile de décomposer un vecteur quelconque de pour établir .
Exercice 4 : Un supplémentaire dans ℝ⁴
On pose
Montrer que .
Solution :(cliquer pour afficher)
Dimension de . Soit . Les deux équations donnent et , donc
d'où . Ces deux vecteurs sont non colinéaires, donc la famille est libre : c'est une base de et .
Dimension de . Les vecteurs et sont non colinéaires, donc .
Intersection. Soit . Appartenir à impose et . Les équations de donnent alors et . Donc .
Conclusion. On a et . D'après le point 3 du théorème, .