MPSI · Espaces préhilbertiens réels

Supplémentaire orthogonal

Question

On sait décomposer un vecteur dans une base orthonormée. Peut-on décomposer l'espace lui-même en morceaux orthogonaux ? Plus précisément : étant donné un sous-espace vectoriel FF de EE, existe-t-il un supplémentaire de FF « naturel », canoniquement fourni par le produit scalaire ?

Définition 1 : Sous-espaces vectoriels orthogonaux

Deux sous-espaces vectoriels FF et GG de EE sont dits orthogonaux si pour tout (x,y)F×G(x,y) \in F \times G : (xy)=0(x \mid y) = 0.

Exemple :

Dans R3\mathbb{R}^3 muni du produit scalaire canonique, F=vect(e1)F = \operatorname{vect}(e_1) et G=vect(e2,e3)G = \operatorname{vect}(e_2, e_3) sont orthogonaux.

En revanche, les deux plans F=vect(e1,e2)F = \operatorname{vect}(e_1, e_2) et G=vect(e1,e3)G = \operatorname{vect}(e_1, e_3) ne sont pas orthogonaux : e1e_1 appartient aux deux et (e1e1)=10(e_1 \mid e_1) = 1 \neq 0. Deux plans de R3\mathbb{R}^3 ne sont d'ailleurs jamais orthogonaux, car leur intersection n'est jamais réduite à {0}\{0\}.

Remarque :

  1. FF et GG sont orthogonaux si et seulement si FGF \subset G^{\perp}.
  2. FF et FF^{\perp} sont orthogonaux.
  3. Soient (e1,,ep)(e_1, \dots, e_p) une base de FF et xEx \in E. Alors :
xF    i1,p,(xei)=0.x \in F^{\perp} \iff \forall i \in \llbracket 1,p \rrbracket, \quad (x \mid e_i) = 0.

Test 1

Si FF et GG sont orthogonaux, alors G=FG = F^{\perp}.

Question

On sait déjà que FF et FF^{\perp} sont en somme directe, puisque FF={0}F \cap F^{\perp} = \{0\}. Mais remplissent-ils tout l'espace : a-t-on E=F+FE = F + F^{\perp} ?

Proposition 1 : Supplémentaire orthogonal

Si FF est un sous-espace vectoriel de EE de dimension finie, alors FF et FF^{\perp} sont supplémentaires.

Vocabulaire :

Le sous-espace vectoriel FF^{\perp} est appelé le supplémentaire orthogonal de FF.

Démonstration :

Soit xEx \in E.

  • Analyse : on suppose qu'il existe (y,z)F×F(y,z) \in F \times F^{\perp} tel que x=y+zx = y + z. Soit (e1,,ep)(e_1, \dots, e_p) une base orthonormée de FF. Soit i1,pi \in \llbracket 1,p \rrbracket. On a zFz \in F^{\perp}, donc (zei)=0(z \mid e_i) = 0, c'est-à-dire (xyei)=0(x - y \mid e_i) = 0, donc (yei)=(xei)(y \mid e_i) = (x \mid e_i). Ainsi
y=i=1p(xei)eietz=xy=xi=1p(xei)ei.y = \sum_{i=1}^{p} (x \mid e_i)\, e_i \qquad \text{et} \qquad z = x - y = x - \sum_{i=1}^{p} (x \mid e_i)\, e_i.
FFOyxz
Décomposition x = y + z, avec y ∈ F et z ∈ F⊥.

Si un tel couple (y,z)(y,z) existe, alors il est unique.

  • Synthèse : on pose y=i=1p(xei)eiy = \sum_{i=1}^{p} (x \mid e_i)\, e_i et z=xyz = x - y. On a yFy \in F et x=y+zx = y + z. Pour tout j1,pj \in \llbracket 1,p \rrbracket, on a
(zej)=(xyej)=(xej)(yej)=(xej)(i=1p(xei)ei|ej)=(xej)(xej)=0,\begin{aligned} (z \mid e_j) = (x - y \mid e_j) &= (x \mid e_j) - (y \mid e_j)\\ &= (x \mid e_j) - \left( \sum_{i=1}^{p} (x \mid e_i)\, e_i \,\middle|\, e_j \right)\\ &= (x \mid e_j) - (x \mid e_j) = 0, \end{aligned}

donc zFz \in F^{\perp}.

D'où E=FFE = F \oplus F^{\perp}. \square

Notation :

On note E=FFE = F \overset{\perp}{\oplus} F^{\perp}.

Exemple :

Dans E=R3E = \mathbb{R}^3 canonique, soit F=vect(u)F = \operatorname{vect}(u) avec u=(1,2,2)u = (1,2,2). On a u=3\|u\| = 3, donc e1=13(1,2,2)e_1 = \frac{1}{3}(1,2,2) est une base orthonormée de FF. Décomposons x=(3,0,0)x = (3,0,0) :

y=(xe1)e1=1e1=(13,23,23)etz=xy=(83,23,23).y = (x \mid e_1)\, e_1 = 1 \cdot e_1 = \left( \tfrac{1}{3}, \tfrac{2}{3}, \tfrac{2}{3} \right) \qquad \text{et} \qquad z = x - y = \left( \tfrac{8}{3}, -\tfrac{2}{3}, -\tfrac{2}{3} \right).

On vérifie que (zu)=834343=0(z \mid u) = \frac{8}{3} - \frac{4}{3} - \frac{4}{3} = 0 : c'est bien la décomposition de xx selon FFF \overset{\perp}{\oplus} F^{\perp}.

Test 2

Dans tout espace préhilbertien réel EE, tout sous-espace vectoriel FF vérifie E=FFE = F \oplus F^{\perp}.

Question

En dimension finie, quelle est la « taille » de FF^{\perp} ? Et si l'on prend l'orthogonal de l'orthogonal, retombe-t-on exactement sur FF ?

Proposition 2 : Dimension de l'orthogonal et biorthogonal

Supposons que EE est de dimension finie. Soit FF un sous-espace vectoriel de EE. Alors :

  1. dimF+dimF=dimE\dim F + \dim F^{\perp} = \dim E ;
  2. (F)=F\left( F^{\perp} \right)^{\perp} = F.

Démonstration :

  1. FF est de dimension finie, donc d'après la proposition précédente E=FFE = F \oplus F^{\perp}, d'où dimE=dimF+dimF\dim E = \dim F + \dim F^{\perp}.
  2. FF et FF^{\perp} sont orthogonaux, donc F(F)F \subset \left( F^{\perp} \right)^{\perp}. On a
dimF=dimEdimFetdim(F)=dimEdimF,\dim F = \dim E - \dim F^{\perp} \qquad \text{et} \qquad \dim \left( F^{\perp} \right)^{\perp} = \dim E - \dim F^{\perp},

donc dim(F)=dimF\dim \left( F^{\perp} \right)^{\perp} = \dim F. D'où (F)=F\left( F^{\perp} \right)^{\perp} = F.

Test 3

Dans tout espace préhilbertien réel EE, on a (F)=F\left( F^{\perp} \right)^{\perp} = F pour tout sous-espace vectoriel FF.

Corollaire 1 : Droites et hyperplans

Si EE est un espace euclidien, alors le supplémentaire orthogonal d'une droite est un hyperplan et le supplémentaire orthogonal d'un hyperplan est une droite.

Vocabulaire :

Tout vecteur non nul de l'orthogonal d'un hyperplan HH est appelé vecteur normal à HH.

Exemple :

Dans R3\mathbb{R}^3 canonique, soit H={(x,y,z)R3:x+2yz=0}H = \{ (x,y,z) \in \mathbb{R}^3 : x + 2y - z = 0 \}. Pour tout u=(x,y,z)R3u = (x,y,z) \in \mathbb{R}^3, on a x+2yz=(un)x + 2y - z = (u \mid n) avec n=(1,2,1)n = (1,2,-1) : ainsi H=vect(n)H = \operatorname{vect}(n)^{\perp}, donc H=vect(n)H^{\perp} = \operatorname{vect}(n) et nn est un vecteur normal à HH.

Question

Comment fabriquer concrètement une décomposition E=FFE = F \overset{\perp}{\oplus} F^{\perp} ? Une base orthonormée de EE se scinde-t-elle en deux bases de sous-espaces orthogonaux — et réciproquement, peut-on recoller des bases orthonormées de FF et de FF^{\perp} ?

Proposition 3 : Bases orthonormées et supplémentaires orthogonaux

Supposons que EE est de dimension nN{0,1}n \in \mathbb{N} \setminus \{0,1\} et soit p1,n1p \in \llbracket 1, n-1 \rrbracket.

  1. Si (e1,,en)(e_1, \dots, e_n) est une base orthonormée de EE, alors (e1,,ep)(e_1, \dots, e_p) et (ep+1,,en)(e_{p+1}, \dots, e_n) sont des bases orthonormées de deux sous-espaces vectoriels supplémentaires et orthogonaux.
  2. Soit FF un sous-espace vectoriel de EE. Si (e1,,ep)(e_1, \dots, e_p) est une base orthonormée de FF et (ep+1,,en)(e_{p+1}, \dots, e_n) est une base orthonormée de FF^{\perp}, alors (e1,,en)(e_1, \dots, e_n) est une base orthonormée de EE.

Démonstration :

  1. Posons F=vect(e1,,ep)F = \operatorname{vect}(e_1, \dots, e_p) et G=vect(ep+1,,en)G = \operatorname{vect}(e_{p+1}, \dots, e_n). Les familles (e1,,ep)(e_1, \dots, e_p) et (ep+1,,en)(e_{p+1}, \dots, e_n), extraites d'une famille orthonormée, sont orthonormées : ce sont donc des bases orthonormées de FF et de GG. Par bilinéarité du produit scalaire, tout vecteur de FF est orthogonal à tout vecteur de GG : les sous-espaces FF et GG sont orthogonaux, donc FG={0}F \cap G = \{0\}. Enfin F+GF + G contient la base (e1,,en)(e_1, \dots, e_n), donc F+G=EF + G = E. D'où E=FGE = F \oplus G.
  2. La famille (e1,,en)(e_1, \dots, e_n) est orthonormée : ses vecteurs sont unitaires, et pour ip<ji \leqslant p < j, on a eiFe_i \in F et ejFe_j \in F^{\perp}, donc (eiej)=0(e_i \mid e_j) = 0. Elle est donc libre, et comporte n=dimF+dimF=dimEn = \dim F + \dim F^{\perp} = \dim E vecteurs : c'est une base orthonormée de EE.

Remarque :

Soit xEx \in E. On a

x=i=1n(xei)ei=i=1p(xei)eiF+i=p+1n(xei)eiF.x = \sum_{i=1}^{n} (x \mid e_i)\, e_i = \underbrace{\sum_{i=1}^{p} (x \mid e_i)\, e_i}_{\in\, F} + \underbrace{\sum_{i=p+1}^{n} (x \mid e_i)\, e_i}_{\in\, F^{\perp}}.

Question

Le théorème de la base incomplète affirme que toute famille libre peut être complétée en base. Reste-t-il vrai dans le monde orthonormé : peut-on compléter toute famille orthonormée en une base orthonormée ?

Proposition 4 : Théorème de la base orthonormée incomplète

Toute famille orthonormée d'un espace euclidien EE peut être complétée en une base orthonormée de EE.

Démonstration :

Soient (e1,,ep)(e_1, \dots, e_p) une famille orthonormée de EE et (ep+1,,en)(e_{p+1}, \dots, e_n) une base orthonormée de vect(e1,,ep)\operatorname{vect}(e_1, \dots, e_p)^{\perp} ; alors (e1,,en)(e_1, \dots, e_n) est une base orthonormée de EE.

Exercice 1 : Matrices symétriques et antisymétriques

On munit E=Mn(R)E = \mathcal{M}_n(\mathbb{R}) du produit scalaire (AB)=tr(AB)(A \mid B) = \operatorname{tr}\left( A^{\top} B \right). On note Sn(R)\mathcal{S}_n(\mathbb{R}) le sous-espace des matrices symétriques et An(R)\mathcal{A}_n(\mathbb{R}) celui des matrices antisymétriques.

Montrer que Sn(R)=An(R)\mathcal{S}_n(\mathbb{R})^{\perp} = \mathcal{A}_n(\mathbb{R}).

Solution :(cliquer pour afficher)

Soient SSn(R)S \in \mathcal{S}_n(\mathbb{R}) et AAn(R)A \in \mathcal{A}_n(\mathbb{R}). On a

(SA)=tr(SA)=tr(SA),(S \mid A) = \operatorname{tr}\left( S^{\top} A \right) = \operatorname{tr}(SA),

et, la trace étant invariante par transposition puis par permutation circulaire :

tr(SA)=tr((SA))=tr(AS)=tr(AS)=tr(SA),\operatorname{tr}(SA) = \operatorname{tr}\left( (SA)^{\top} \right) = \operatorname{tr}\left( A^{\top} S^{\top} \right) = \operatorname{tr}(-AS) = -\operatorname{tr}(SA),

donc (SA)=0(S \mid A) = 0. Ainsi An(R)Sn(R)\mathcal{A}_n(\mathbb{R}) \subset \mathcal{S}_n(\mathbb{R})^{\perp}.

Par ailleurs, d'après la proposition sur la dimension de l'orthogonal :

dimSn(R)=n2n(n+1)2=n(n1)2=dimAn(R).\dim \mathcal{S}_n(\mathbb{R})^{\perp} = n^2 - \frac{n(n+1)}{2} = \frac{n(n-1)}{2} = \dim \mathcal{A}_n(\mathbb{R}).

L'inclusion et l'égalité des dimensions donnent Sn(R)=An(R)\mathcal{S}_n(\mathbb{R})^{\perp} = \mathcal{A}_n(\mathbb{R}).