MPSI · Espaces préhilbertiens réels

Produit scalaire

Dans tout ce chapitre, EE désigne un espace vectoriel réel.

Question

Dans le plan et dans l'espace, le produit scalaire permet de mesurer des longueurs et des angles. Peut-on définir un « produit scalaire » sur des espaces vectoriels plus généraux — un espace de matrices, un espace de fonctions ? Quelles propriétés minimales faut-il exiger d'une application φ(x,y)\varphi(x,y) pour qu'elle mérite ce nom ?

Définition 1 : Formes bilinéaires

  1. On appelle forme bilinéaire sur EE toute application φ ⁣:E×ER\varphi \colon E \times E \longrightarrow \mathbb{R} telle que :
    • pour tout xEx \in E, l'application yφ(x,y)y \longmapsto \varphi(x,y) est linéaire ;
    • pour tout yEy \in E, l'application xφ(x,y)x \longmapsto \varphi(x,y) est linéaire.
  2. Une forme bilinéaire φ\varphi est dite symétrique si pour tout (x,y)E×E(x,y) \in E \times E : φ(x,y)=φ(y,x)\varphi(x,y) = \varphi(y,x).
  3. Une forme bilinéaire φ\varphi est dite positive si pour tout xEx \in E : φ(x,x)0\varphi(x,x) \geqslant 0. Si de plus φ(x,x)=0\varphi(x,x) = 0 si et seulement si x=0x = 0, on dit que φ\varphi est définie positive.

Définition 2 : Produit scalaire

Un produit scalaire sur EE est une forme bilinéaire, symétrique et définie positive sur EE.

Notation :

Le produit scalaire de xx et yy se note généralement xy\langle x \mid y \rangle, (xy)(x \mid y) ou xyx \cdot y.

Test 1

Toute forme bilinéaire symétrique et positive sur EE est un produit scalaire.

Proposition 1 : Produits scalaires usuels

  1. L'application
φ ⁣:Rn×RnR(X,Y)i=1nxiyi=XTY\varphi \colon \begin{array}{ccl} \mathbb{R}^n \times \mathbb{R}^n & \longrightarrow & \mathbb{R} \\ (X,Y) & \longmapsto & \displaystyle\sum_{i=1}^{n} x_i\, y_i = X^{\mathsf{T}} Y \end{array}

est un produit scalaire sur Rn\mathbb{R}^n, appelé produit scalaire canonique de Rn\mathbb{R}^n. 2. L'application

ψ ⁣:Mn,p(R)×Mn,p(R)R(A,B)tr(ATB)\psi \colon \begin{array}{ccl} \mathcal{M}_{n,p}(\mathbb{R}) \times \mathcal{M}_{n,p}(\mathbb{R}) & \longrightarrow & \mathbb{R} \\ (A,B) & \longmapsto & \operatorname{tr}\left( A^{\mathsf{T}} B \right) \end{array}

est un produit scalaire sur Mn,p(R)\mathcal{M}_{n,p}(\mathbb{R}), appelé produit scalaire canonique sur Mn,p(R)\mathcal{M}_{n,p}(\mathbb{R}). 3. L'application

ϕ ⁣:C([a,b],R)2R(f,g)abf(t)g(t)dt\phi \colon \begin{array}{ccl} \mathcal{C}([a,b],\mathbb{R})^2 & \longrightarrow & \mathbb{R} \\ (f,g) & \longmapsto & \displaystyle\int_{a}^{b} f(t)\, g(t)\, dt \end{array}

est un produit scalaire sur C([a,b],R)\mathcal{C}([a,b],\mathbb{R}).

Démonstration :

  1. Soient X=(xi)1inX = (x_i)_{1 \leqslant i \leqslant n} et Y=(yi)1inY = (y_i)_{1 \leqslant i \leqslant n} deux éléments de Rn\mathbb{R}^n.
    • On a XTY=i=1nxiyi=i=1nyixi=YTXX^{\mathsf{T}} Y = \displaystyle\sum_{i=1}^{n} x_i\, y_i = \displaystyle\sum_{i=1}^{n} y_i\, x_i = Y^{\mathsf{T}} X, donc φ\varphi est symétrique.
    • Soient λR\lambda \in \mathbb{R} et Z=(zi)1inZ = (z_i)_{1 \leqslant i \leqslant n}. On a
φ(X,Y+λZ)=XT(Y+λZ)=XTY+λXTZ=φ(X,Y)+λφ(X,Z).\varphi(X, Y + \lambda Z) = X^{\mathsf{T}} \left( Y + \lambda Z \right) = X^{\mathsf{T}} Y + \lambda\, X^{\mathsf{T}} Z = \varphi(X,Y) + \lambda\, \varphi(X,Z).

Donc, compte tenu de la symétrie, φ\varphi est une forme bilinéaire.

  • On a φ(X,X)=i=1nxi20\varphi(X,X) = \displaystyle\sum_{i=1}^{n} x_i^2 \geqslant 0, et φ(X,X)=0\varphi(X,X) = 0 si et seulement si X=0X = 0. Donc φ\varphi est définie positive.
  • Conclusion : φ\varphi est un produit scalaire sur Rn\mathbb{R}^n.
  1. Soient A=(ai,j)A = (a_{i,j}), B=(bi,j)B = (b_{i,j}), C=(ci,j)C = (c_{i,j}) dans Mn,p(R)\mathcal{M}_{n,p}(\mathbb{R}) et λR\lambda \in \mathbb{R}.
    • On a
ψ(A,B)=tr(ATB)=tr((ATB)T)=tr(BTA)=ψ(B,A),\psi(A,B) = \operatorname{tr}\left( A^{\mathsf{T}} B \right) = \operatorname{tr}\left( \left( A^{\mathsf{T}} B \right)^{\mathsf{T}} \right) = \operatorname{tr}\left( B^{\mathsf{T}} A \right) = \psi(B,A),

donc ψ\psi est symétrique.

  • On a
ψ(A,B+λC)=tr(AT(B+λC))=tr(ATB+λATC)=tr(ATB)+λtr(ATC)=ψ(A,B)+λψ(A,C).\psi(A, B + \lambda C) = \operatorname{tr}\left( A^{\mathsf{T}} \left( B + \lambda C \right) \right) = \operatorname{tr}\left( A^{\mathsf{T}} B + \lambda\, A^{\mathsf{T}} C \right) = \operatorname{tr}\left( A^{\mathsf{T}} B \right) + \lambda \operatorname{tr}\left( A^{\mathsf{T}} C \right) = \psi(A,B) + \lambda\, \psi(A,C).

Donc, compte tenu de la symétrie, ψ\psi est une forme bilinéaire sur Mn,p(R)\mathcal{M}_{n,p}(\mathbb{R}).

  • On a
ψ(A,A)=tr(ATA)=i=1p[ATA]i,i=i=1pj=1n[AT]i,j[A]j,i=i=1pj=1naj,i20,\psi(A,A) = \operatorname{tr}\left( A^{\mathsf{T}} A \right) = \sum_{i=1}^{p} \left[ A^{\mathsf{T}} A \right]_{i,i} = \sum_{i=1}^{p} \sum_{j=1}^{n} \left[ A^{\mathsf{T}} \right]_{i,j} \left[ A \right]_{j,i} = \sum_{i=1}^{p} \sum_{j=1}^{n} a_{j,i}^2 \geqslant 0,

et ψ(A,A)=0\psi(A,A) = 0 si et seulement si aj,i=0a_{j,i} = 0 pour tout (i,j)1,p×1,n(i,j) \in \llbracket 1,p \rrbracket \times \llbracket 1,n \rrbracket, c'est-à-dire A=0A = 0. Donc ψ\psi est définie positive.

  • Conclusion : ψ\psi est un produit scalaire sur Mn,p(R)\mathcal{M}_{n,p}(\mathbb{R}).
  1. Soient f,g,hC([a,b],R)f, g, h \in \mathcal{C}([a,b],\mathbb{R}) et λR\lambda \in \mathbb{R}.
    • On a ϕ(f,g)=abf(t)g(t)dt=abg(t)f(t)dt=ϕ(g,f)\phi(f,g) = \displaystyle\int_a^b f(t)\, g(t)\, dt = \displaystyle\int_a^b g(t)\, f(t)\, dt = \phi(g,f), donc ϕ\phi est symétrique.
    • On a
ϕ(f,g+λh)=abf(t)(g(t)+λh(t))dt=abf(t)g(t)dt+λabf(t)h(t)dt=ϕ(f,g)+λϕ(f,h).\phi(f, g + \lambda h) = \int_a^b f(t) \left( g(t) + \lambda\, h(t) \right) dt = \int_a^b f(t)\, g(t)\, dt + \lambda \int_a^b f(t)\, h(t)\, dt = \phi(f,g) + \lambda\, \phi(f,h).

Donc, compte tenu de la symétrie, ϕ\phi est une forme bilinéaire.

  • On a ϕ(f,f)=abf(t)2dt0\phi(f,f) = \displaystyle\int_a^b f(t)^2\, dt \geqslant 0, et ϕ(f,f)=0\phi(f,f) = 0 si et seulement si f=0f = 0, car f20f^2 \geqslant 0 et f2f^2 est continue.
  • Conclusion : ϕ\phi est un produit scalaire sur C([a,b],R)\mathcal{C}([a,b],\mathbb{R}).

Test 2

Si ()(\cdot \mid \cdot) est un produit scalaire sur EE, alors pour tout xEx \in E : (x0E)=0(x \mid 0_E) = 0.

Définition 3 : Espace préhilbertien réel, espace euclidien

Un espace préhilbertien réel est un R\mathbb{R}-espace vectoriel muni d'un produit scalaire.

Si de plus l'espace vectoriel est de dimension finie, on dit qu'il est un espace euclidien.

Remarque :

  1. Un espace euclidien est un R\mathbb{R}-espace vectoriel de dimension finie muni d'un produit scalaire.
  2. Si FF est un sous-espace vectoriel de EE et EE est un espace préhilbertien réel, alors FF est un espace préhilbertien réel.

Exercice 1 : Un produit scalaire non canonique sur ℝ²

Pour X=(x1,x2)X = (x_1, x_2) et Y=(y1,y2)Y = (y_1, y_2) dans R2\mathbb{R}^2, on pose

φ(X,Y)=x1y1+x1y2+x2y1+2x2y2.\varphi(X,Y) = x_1 y_1 + x_1 y_2 + x_2 y_1 + 2\, x_2 y_2.

Montrer que φ\varphi est un produit scalaire sur R2\mathbb{R}^2.

Solution :(cliquer pour afficher)
  • Bilinéarité : chacune des applications (X,Y)xiyj(X,Y) \longmapsto x_i\, y_j est linéaire en XX à YY fixé et linéaire en YY à XX fixé ; φ\varphi est une combinaison linéaire de telles applications, donc φ\varphi est bilinéaire.
  • Symétrie : en échangeant XX et YY :
φ(Y,X)=y1x1+y1x2+y2x1+2y2x2=φ(X,Y).\varphi(Y,X) = y_1 x_1 + y_1 x_2 + y_2 x_1 + 2\, y_2 x_2 = \varphi(X,Y).
  • Caractère défini positif : pour tout X=(x1,x2)R2X = (x_1, x_2) \in \mathbb{R}^2 :
φ(X,X)=x12+2x1x2+2x22=(x1+x2)2+x220.\varphi(X,X) = x_1^2 + 2\, x_1 x_2 + 2\, x_2^2 = (x_1 + x_2)^2 + x_2^2 \geqslant 0.

De plus, φ(X,X)=0\varphi(X,X) = 0 si et seulement si x1+x2=0x_1 + x_2 = 0 et x2=0x_2 = 0, c'est-à-dire X=0X = 0.

Conclusion : φ\varphi est un produit scalaire sur R2\mathbb{R}^2.