Fonctions en escalier et fonctions continues par morceaux
Dans tout le chapitre, désigne ou .
L'objectif de cette première partie du chapitre est de construire rigoureusement l'intégrale d'une fonction continue par morceaux sur un segment, en partant de sa définition comme une aire. Cette leçon en pose le vocabulaire : les fonctions en escalier, dont l'aire se calcule sans aucune théorie, et les fonctions continues par morceaux, qui sont exactement celles qu'on peut approcher par des fonctions en escalier.
Dans toute la leçon, et désignent deux réels vérifiant .
Subdivisions d'un segment
Question
Pour une fonction constante, l'aire sous la courbe est celle d'un rectangle : aucune théorie n'est nécessaire. L'idée la plus ancienne pour une fonction quelconque est de découper en morceaux sur lesquels la fonction varie peu, puis d'additionner des aires de rectangles. Encore faut-il donner un sens précis à ce découpage : qu'est-ce, exactement, qu'un découpage de ?
Définition 1 : Subdivision d'un segment
On appelle subdivision du segment toute famille finie de réels telle que :
Le réel est appelé le pas de la subdivision .
Remarque :
Subdivision à pas constant. Lorsque le pas de la subdivision est constant, c'est-à-dire :
on dit alors que la subdivision est à pas constant (ou régulière).
Dans ce cas, et pour tout , . s'appelle le pas de la subdivision.
Exemple :
Sur , la famille est une subdivision de pas : les écarts ne sont pas égaux, c'est le plus grand d'entre eux qui compte. La subdivision régulière , elle, a pour pas .
Vocabulaire :
Étant données deux subdivisions et de , on dit que est plus fine que lorsque tout point de est un point de .
Exercice 1 : Réunion de deux subdivisions
Soient et deux subdivisions de .
- Montrer qu'en ordonnant par ordre croissant les éléments de , on obtient une subdivision de , plus fine que et que .
- Soit une subdivision et une subdivision plus fine que . Montrer que tout intervalle ouvert délimité par deux points consécutifs de est inclus dans un intervalle ouvert délimité par deux points consécutifs de .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Posons . C'est une partie finie de , qui contient (car ) et (car ). En notant ses éléments rangés dans l'ordre croissant, la famille vérifie exactement la définition d'une subdivision de . Par construction contient les points de et ceux de , donc est plus fine que chacune des deux.
2. Soit . Comme et sont consécutifs dans et que tout point de est un point de , l'intervalle ouvert ne contient aucun point de .
Or : il existe donc tel que . Si l'on avait , le point appartiendrait à , ce qui est exclu. Donc , et par conséquent
Fonctions en escalier
Question
Sur quelles fonctions sait-on déjà calculer une aire, sans le moindre outil nouveau ? Sur les fonctions constantes. Il est donc naturel de commencer par la classe la plus large que l'on obtient en recollant des constantes : les fonctions constantes par morceaux.
Définition 2 : Fonction en escalier
Une fonction est dite en escalier s'il existe une subdivision de telle que, pour tout , la restriction de à soit constante. Une telle subdivision est dite adaptée à .
On note l'ensemble des fonctions en escalier sur à valeurs dans .
Exemple :
La partie entière est en escalier sur : elle vaut , , puis sur les trois intervalles ouverts. Quelle subdivision lui est adaptée — et sa valeur en change-t-elle quoi que ce soit ?
Test 1 : Unicité de la subdivision adaptée
Une fonction en escalier sur admet une et une seule subdivision adaptée.
Exercice 2 : Fonctions en escalier et nombre de valeurs
- Montrer que toute fonction en escalier sur ne prend qu'un nombre fini de valeurs, et qu'elle est bornée.
- La réciproque est-elle vraie ? On étudiera la fonction indicatrice , qui vaut en tout rationnel et ailleurs.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Soit et une subdivision adaptée, avec sur . Tout point est soit l'un des , soit dans l'un des ; donc
qui est une partie finie de (au plus éléments). Une partie finie étant bornée, est majorée par le maximum des modules de ces valeurs : est bornée.
2. Non. La fonction ne prend que les deux valeurs et et est bornée, mais elle n'est en escalier sur aucun segment. En effet, soit une subdivision quelconque de : l'intervalle est un intervalle ouvert non vide, il contient donc à la fois un rationnel et un irrationnel (densité de et de ). La restriction de à cet intervalle prend les valeurs et : elle n'est pas constante.
Fonctions continues par morceaux
Question
Les fonctions en escalier sont trop peu nombreuses : même n'en est pas une. Jusqu'où peut-on autoriser une fonction à être discontinue tout en gardant l'espoir de lui associer une aire ? La réponse : un nombre fini de ruptures, et des limites finies de part et d'autre de chacune.
Définition 3 : Fonction continue par morceaux
Une fonction est dite continue par morceaux s'il existe une subdivision de telle que, pour tout , la restriction de à soit continue et prolongeable par continuité en et en .
Vocabulaire :
On note l'ensemble de ces fonctions. On définit de même les fonctions de classe par morceaux, dont l'ensemble est noté .
Remarque :
Limites unilatérales. Étant continue par morceaux, admet en tout point une limite finie à droite, et en tout point une limite finie à gauche : en un point de continuité ces limites valent , et en un point d'une subdivision adaptée ce sont les limites de prolongement par continuité.
Exemple :
Toute fonction en escalier est continue par morceaux : sur chaque intervalle ouvert d'une subdivision adaptée elle est constante, donc continue et prolongeable par continuité aux deux bords. La réciproque est fausse : est continue par morceaux sur sans être en escalier. Pourquoi ?
Test 2 : Valeur aux points de subdivision
Si est continue par morceaux sur et si lui est adaptée, alors pour tout , est égale à la limite à gauche ou à la limite à droite de en .
Exercice 3 : Un motif oscillant
On considère définie par
- Soit . Montrer que est continue par morceaux sur .
- Montrer que n'est pas continue par morceaux sur .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Posons , de sorte que et . Considérons la subdivision de formée de , des points pour qui sont , et de ; elle est finie.
Soit un intervalle ouvert de cette subdivision. Il ne contient aucun point de la forme , donc il existe un entier tel que . Pour dans cet intervalle, , donc et . Cette expression est continue sur et se prolonge par continuité en et en (elle y admet des limites finies, et ). Donc .
2. Raisonnons par l'absurde : soit une subdivision de adaptée à , avec . La restriction de à devrait être continue. Or, pour tout entier , le point appartient à et y est discontinue : quand , on a donc , alors que mais quand .
possède donc une infinité de points de discontinuité dans , ce qui contredit la continuité de sur cet intervalle. Ainsi .
Autrement dit : « continue par morceaux » impose un nombre fini de morceaux, et c'est bien au voisinage de que cette exigence est prise en défaut.
Structure d'espace vectoriel
Question
Pourquoi commencer par des vérifications algébriques ? Parce que toute la construction de l'intégrale va reposer sur des combinaisons linéaires et des passages à la limite : si et n'étaient pas stables par ces opérations, chaque calcul obligerait à reconstruire une subdivision adaptée à la main. Le vrai obstacle est là : deux fonctions n'ont aucune raison de partager une subdivision adaptée.
Proposition 1 : Structure vectorielle
et sont des -espaces vectoriels, stables par produit et par passage au module : si et appartiennent à l'un de ces ensembles, il en est de même de et de .
Démonstration :
On utilise le fait suivant : si est une subdivision adaptée à une fonction en escalier (resp. continue par morceaux), toute subdivision plus fine que l'est encore, car chaque intervalle ouvert d'une subdivision plus fine est inclus dans un intervalle ouvert de . Par suite, si et sont adaptées à et , la réunion de leurs supports est une subdivision adaptée simultanément à et à .
Cas de . La fonction nulle est en escalier, donc l'ensemble est non vide. Soient et . Soit une subdivision adaptée à la fois à et à . Pour tout , et sont constantes sur ; il en va donc de même de , de et de . Ces fonctions sont en escalier, leur étant adaptée. Ainsi est un sous-espace vectoriel de , stable par produit et par passage au module.
Cas de . La fonction nulle y appartient. Soient et , et soit une subdivision adaptée à et à . Fixons . Sur , et sont continues et admettent des limites finies en et . Par opérations sur les fonctions continues, , et sont continues sur ; et par opérations sur les limites (somme, produit, module), elles y admettent encore des limites finies aux extrémités. Elles sont donc continues par morceaux, leur étant adaptée.
Remarque :
Le point technique de cette preuve — « on peut toujours ramener deux fonctions à une subdivision commune » — sera réutilisé à chaque fois que deux fonctions en escalier interviennent ensemble, notamment dans la construction de l'intégrale. Il est entièrement contenu dans l'exercice sur la réunion de deux subdivisions.
Exercice 4 : Maximum et minimum de deux fonctions
Soient .
- Montrer que et sont continues par morceaux sur .
- En déduire que et le sont aussi, et vérifier que et .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Pour tous réels on a les identités
qui se vérifient en distinguant les cas et . Donc
Or est un -espace vectoriel stable par passage au module : y appartient, donc aussi, et enfin la combinaison linéaire également. Même argument pour .
2. La fonction nulle est continue par morceaux, et ; on applique donc 1. aux couples et . Enfin, en tout point : si alors et ; si alors et . Dans les deux cas et .
Approximation par les fonctions en escalier
Question
On sait intégrer les fonctions en escalier « à la main ». Que gagnerait-on à savoir approcher uniformément une fonction continue par morceaux par des fonctions en escalier ? Tout : l'intégrale de serait alors définie comme la limite des intégrales des approximations. Le théorème qui suit est donc la clé de voûte de toute la construction.
Théorème 1 : Approximation par des fonctions en escalier
Soit continue par morceaux. Pour tout , il existe une fonction en escalier telle que :
Exemple :
Si est continue sur , le résultat s'obtient en une ligne par le théorème de Heine : est uniformément continue, donc une subdivision régulière assez fine et la fonction en escalier valant sur conviennent. Mais une fonction seulement continue par morceaux n'est pas uniformément continue sur . Comment s'en passer ?
L'idée de la démonstration est de partir de et de progresser vers « le plus loin possible », en montrant que ce plus loin possible est atteint, puis qu'il vaut nécessairement .
Démonstration :
Fixons et posons
L'ensemble contient (prendre constante égale à ), donc est non vide ; il est majoré par . Il admet ainsi une borne supérieure . De plus, si et , la restriction à d'une fonction en escalier convenable sur montre que .
est donc un intervalle d'origine , de la forme ou .
-
Étape 1 : montrons que .
Si , c'est immédiat.
Supposons et notons la limite à gauche de en (elle existe et est finie, étant continue par morceaux). Il existe tel que pour tout . Par définition de la borne supérieure, on peut choisir avec ; si il n'y a rien à faire, supposons donc . Soit telle que sur .
Posons ,
est en escalier sur — une subdivision adaptée s'obtient en adjoignant à une subdivision adaptée à sur — et sur : sur par choix de , sur par choix de , et en l'écart est nul. Donc .
-
Étape 2 : montrons que .
Supposons par l'absurde et notons la limite à droite de en . Il existe tel que pour . Choisissons avec et .
Comme , soit telle que sur . La fonction
est en escalier sur et vérifie sur . Donc avec , ce qui contredit . Par conséquent .
-
Conclusion. , donc il existe une fonction en escalier sur telle que sur .
Test 3 : Passage à la limite sur ε
Le théorème fournit, pour tout , une fonction en escalier telle que ; en faisant tendre vers , on en déduit que est elle-même en escalier.
Exercice 5 : Toute fonction continue par morceaux est bornée
Soit . En appliquant le théorème d'approximation avec , montrer que est bornée sur .
Solution :(cliquer pour afficher)
Appliquons le théorème avec : il existe telle que
D'après l'exercice sur les fonctions en escalier, ne prend qu'un nombre fini de valeurs, donc est bornée : il existe tel que pour tout . Par inégalité triangulaire :
Donc est bornée sur , et .
Ce résultat, apparemment anodin, sera indispensable dès la leçon suivante : c'est lui qui garantit que les suites d'intégrales que l'on va manipuler sont bornées.
Corollaire 1
Soit continue par morceaux. Pour tout , il existe deux fonctions en escalier telles que :
Démonstration :
Soit . D'après le théorème précédent, il existe telle que sur .
Posons et : ce sont des fonctions en escalier, avec et .
Test 4 : Le corollaire et le corps de base
L'énoncé du corollaire n'a de sens que dans le cas .
Remarque :
Ces deux résultats sont le point de départ de la leçon suivante : le théorème d'approximation permettra de définir comme limite des intégrales de fonctions en escalier, et le corollaire fournira, dans le cas réel, la définition équivalente par encadrement (« intégrales inférieure et supérieure »).