MPSI · Intégration

Formule de Taylor avec reste intégral

Approcher une fonction compliquée par un polynôme est une idée ancienne : la tangente approche ff à l'ordre 11, la parabole osculatrice à l'ordre 22. Mais approcher n'est utile que si l'on sait de combien on se trompe. Cette leçon donne l'erreur exacte sous forme d'une intégrale, puis en tire une majoration chiffrée. Les deux résultats sortent d'une seule idée : itérer l'intégration par parties sur la formule f(x)=f(a)+axff(x) = f(a) + \displaystyle\int_a^x f'.

Dans toute la leçon, II désigne un intervalle de R\mathbb{R} non réduit à un point, nn un entier naturel, et les fonctions sont à valeurs dans K=R\mathbb{K} = \mathbb{R} ou C\mathbb{C}.

La formule de Taylor avec reste intégral

Question

Le théorème fondamental s'écrit f(x)=f(a)+axf(t)dtf(x) = f(a) + \displaystyle\int_a^x f'(t)\,\mathrm{d}t : c'est déjà une approximation de ff par le polynôme constant f(a)f(a), assortie d'une expression exacte de l'erreur. Que se passe-t-il si l'on applique la même idée à ff', puis à ff'', et ainsi de suite ? Obtient-on le polynôme k(xa)kk!f(k)(a)\sum_k \frac{(x-a)^k}{k!}f^{(k)}(a), et surtout : l'erreur reste-t-elle exprimable exactement, ou faut-il se résigner à une estimation ?

Théorème 1 : Formule de Taylor avec reste intégral

Si ff est de classe Cn+1\mathcal{C}^{n+1} sur II et a,xIa, x \in I :

f(x)=k=0n(xa)kk!f(k)(a)+ax(xt)nn!f(n+1)(t)dt.f(x) = \sum_{k=0}^{n} \frac{(x-a)^k}{k!} f^{(k)}(a) + \int_a^x \frac{(x-t)^n}{n!} f^{(n+1)}(t) \, \mathrm{d}t.

Démonstration :

Pour nNn \in \mathbb{N}, notons P(n)P(n) l'assertion :

pour toute fonction ff de classe Cn+1\mathcal{C}^{n+1} sur II et tous a,xIa, x \in I, la formule de l'énoncé est vérifiée.

Il est essentiel que la propriété porte sur toutes les fonctions à la fois : à l'étape d'hérédité, on appliquera l'hypothèse de récurrence à la fonction étudiée, vue avec une régularité moindre. Notons aussi que le segment d'extrémités aa et xx est inclus dans II, qui est un intervalle ; toutes les intégrales écrites portent donc sur des fonctions continues sur ce segment.

  • Initialisation. Soit ff de classe C1\mathcal{C}^1 sur II et a,xIa, x \in I. La fonction ff' est continue sur II et ff en est une primitive : la formule générale du théorème fondamental donne

    f(x)=f(a)+axf(t)dt.f(x) = f(a) + \int_a^x f'(t)\,\mathrm{d}t.

    C'est exactement P(0)P(0), puisque k=00(xa)kk!f(k)(a)=f(a)\displaystyle\sum_{k=0}^{0} \frac{(x-a)^k}{k!}f^{(k)}(a) = f(a) et (xt)00!=1\dfrac{(x-t)^0}{0!} = 1.

  • Hérédité. Soit nNn \in \mathbb{N}^{*}. Supposons P(n1)P(n-1), et soit ff de classe Cn+1\mathcal{C}^{n+1} sur II, a,xIa, x \in I. Comme Cn+1(I)Cn(I)\mathcal{C}^{n+1}(I) \subset \mathcal{C}^{n}(I), la fonction ff est en particulier de classe Cn\mathcal{C}^{n} : l'hypothèse de récurrence s'applique et donne

    f(x)=k=0n1(xa)kk!f(k)(a)+ax(xt)n1(n1)!f(n)(t)dt.f(x) = \sum_{k=0}^{n-1} \frac{(x-a)^k}{k!} f^{(k)}(a) + \int_a^x \frac{(x-t)^{n-1}}{(n-1)!} f^{(n)}(t)\,\mathrm{d}t.

    Intégrons par parties le reste, à xx fixé et tt pour variable. Posons

    u(t)=f(n)(t),v(t)=(xt)nn!.u(t) = f^{(n)}(t), \qquad v(t) = -\frac{(x-t)^n}{n!}.

    La fonction uu est de classe C1\mathcal{C}^1 sur le segment d'extrémités aa et xx, puisque ff est de classe Cn+1\mathcal{C}^{n+1}, avec u=f(n+1)u' = f^{(n+1)} ; la fonction vv est polynomiale en tt, donc de classe C\mathcal{C}^{\infty}, avec

    v(t)=n(xt)n1×(1)n!=(xt)n1(n1)!.v'(t) = -\frac{n\,(x-t)^{n-1}\times(-1)}{n!} = \frac{(x-t)^{n-1}}{(n-1)!}.

    Les hypothèses de l'intégration par parties sont donc réunies — sans condition sur l'ordre de aa et xx — et

    ax(xt)n1(n1)!f(n)(t)dt=[(xt)nn!f(n)(t)]ax+ax(xt)nn!f(n+1)(t)dt.\int_a^x \frac{(x-t)^{n-1}}{(n-1)!} f^{(n)}(t)\,\mathrm{d}t = \Bigl[-\frac{(x-t)^n}{n!} f^{(n)}(t)\Bigr]_a^x + \int_a^x \frac{(x-t)^n}{n!} f^{(n+1)}(t)\,\mathrm{d}t.

    Le crochet se calcule : en t=xt = x, le facteur (xt)n(x-t)^n est nul car n1n \geqslant 1 ; en t=at = a, il vaut (xa)nn!f(n)(a)-\dfrac{(x-a)^n}{n!}f^{(n)}(a). Le crochet vaut donc

    0((xa)nn!f(n)(a))=(xa)nn!f(n)(a),0 - \left(-\frac{(x-a)^n}{n!} f^{(n)}(a)\right) = \frac{(x-a)^n}{n!} f^{(n)}(a),

    qui est précisément le terme d'indice k=nk = n de la somme. En reportant :

    f(x)=k=0n(xa)kk!f(k)(a)+ax(xt)nn!f(n+1)(t)dt,f(x) = \sum_{k=0}^{n} \frac{(x-a)^k}{k!} f^{(k)}(a) + \int_a^x \frac{(x-t)^n}{n!} f^{(n+1)}(t)\,\mathrm{d}t,

    c'est-à-dire P(n)P(n).

Le principe de récurrence permet de conclure.

Vocabulaire :

Le polynôme Tn(x)=k=0n(xa)kk!f(k)(a)\displaystyle T_n(x) = \sum_{k=0}^{n} \frac{(x-a)^k}{k!} f^{(k)}(a) s'appelle le polynôme de Taylor de ff à l'ordre nn en aa ; c'est l'unique polynôme de degré au plus nn dont les dérivées successives en aa jusqu'à l'ordre nn coïncident avec celles de ff. La quantité Rn(x)=f(x)Tn(x)R_n(x) = f(x) - T_n(x) est le reste d'ordre nn.

1−1−1−212P1sinP3
La fonction sinus et ses polynômes de Taylor en 0 : P₁(x) = x en tirets longs, P₃(x) = x − x³/6 en pointillés. Chaque ordre supplémentaire épouse la courbe plus longtemps, mais tous finissent par s'en écarter.

Remarque :

Trois lectures de la formule.

C'est une égalité, pas une estimation. Rien n'est négligé, rien n'est approché : le reste est donné exactement. C'est ce qui distingue cet énoncé de la formule de Taylor-Young, qui ne fournit qu'un o\mathrm{o}.

Le cas n=0n = 0 est le théorème fondamental. La formule ne fait qu'itérer ce dernier : tout le contenu analytique était déjà là, l'intégration par parties se contente de le déplier.

Le reste ne contient que f(n+1)f^{(n+1)}. Le noyau (xt)nn!\dfrac{(x-t)^n}{n!} est universel : il ne dépend ni de ff ni de aa. Toute l'information sur ff est concentrée dans le facteur f(n+1)(t)f^{(n+1)}(t) — et c'est en majorant ce seul facteur qu'on obtiendra l'inégalité de Taylor-Lagrange.

Exemple :

Pour f=expf = \exp et a=0a = 0, toutes les dérivées valent 11 en 00 : la formule s'écrit

ex=k=0nxkk!+0x(xt)nn!etdt.\mathrm{e}^{x} = \sum_{k=0}^{n} \frac{x^k}{k!} + \int_0^x \frac{(x-t)^n}{n!}\,\mathrm{e}^{t}\,\mathrm{d}t.

Sur [0,x][0,x] avec x>0x > 0, le reste est une intégrale d'une fonction positive : le polynôme de Taylor minore donc toujours l'exponentielle. Pourquoi cette information de signe est-elle hors de portée d'une simple majoration de l'erreur ?

Test 1 : Cas d'un polynôme

Si ff est une fonction polynomiale de degré au plus nn, le reste d'ordre nn de sa formule de Taylor est nul en tout point.

Test 2 : Régularité exigée

La formule de Taylor avec reste intégral à l'ordre nn s'applique dès que ff est de classe Cn\mathcal{C}^{n} sur II.

Exercice 1 : Une intégrale calculée par la formule de Taylor

On pose f(t)=11tf(t) = \dfrac{1}{1-t} sur I=],1[I = \left]-\infty, 1\right[.

  1. Montrer que pour tout kNk \in \mathbb{N} et tout tIt \in I, f(k)(t)=k!(1t)k+1f^{(k)}(t) = \dfrac{k!}{(1-t)^{k+1}}.

  2. Écrire la formule de Taylor avec reste intégral à l'ordre nn en a=0a = 0.

  3. En comparant avec la somme d'une suite géométrique, en déduire que pour tout xIx \in I et tout nNn \in \mathbb{N} :

    0x(xt)n(1t)n+2dt=xn+1(n+1)(1x).\int_0^x \frac{(x-t)^n}{(1-t)^{n+2}}\,\mathrm{d}t = \frac{x^{n+1}}{(n+1)(1-x)}.
Solution :(cliquer pour afficher)

1. Récurrence sur kk. Pour k=0k = 0 : f(t)=0!(1t)1f(t) = \dfrac{0!}{(1-t)^{1}}, vrai. Supposons la formule au rang kk. La fonction t(1t)(k+1)t \mapsto (1-t)^{-(k+1)} est dérivable sur II, de dérivée (k+1)(1t)(k+2)(k+1)(1-t)^{-(k+2)} — le facteur 1-1 venant de la dérivation de 1t1-t compense le signe issu de l'exposant négatif. Donc

f(k+1)(t)=k!×(k+1)(1t)(k+2)=(k+1)!(1t)k+2,f^{(k+1)}(t) = k!\times (k+1)\,(1-t)^{-(k+2)} = \frac{(k+1)!}{(1-t)^{k+2}},

ce qui est la formule au rang k+1k+1. En particulier ff est de classe C\mathcal{C}^{\infty} sur II.

2. On a f(k)(0)=k!f^{(k)}(0) = k!, donc k=0nxkk!f(k)(0)=k=0nxk\displaystyle\sum_{k=0}^{n}\frac{x^k}{k!}f^{(k)}(0) = \sum_{k=0}^{n} x^k. Par ailleurs f(n+1)(t)=(n+1)!(1t)n+2f^{(n+1)}(t) = \dfrac{(n+1)!}{(1-t)^{n+2}}, et pour xIx \in I le segment d'extrémités 00 et xx est inclus dans II. La formule donne donc

11x=k=0nxk+0x(xt)nn!(n+1)!(1t)n+2dt=k=0nxk+(n+1)0x(xt)n(1t)n+2dt.\frac{1}{1-x} = \sum_{k=0}^{n} x^k + \int_0^x \frac{(x-t)^n}{n!}\cdot\frac{(n+1)!}{(1-t)^{n+2}}\,\mathrm{d}t = \sum_{k=0}^{n} x^k + (n+1)\int_0^x \frac{(x-t)^n}{(1-t)^{n+2}}\,\mathrm{d}t.

3. Comme x1x \neq 1, la somme géométrique vaut k=0nxk=1xn+11x\displaystyle\sum_{k=0}^{n} x^k = \frac{1-x^{n+1}}{1-x}. En reportant :

(n+1)0x(xt)n(1t)n+2dt=11x1xn+11x=xn+11x,(n+1)\int_0^x \frac{(x-t)^n}{(1-t)^{n+2}}\,\mathrm{d}t = \frac{1}{1-x} - \frac{1-x^{n+1}}{1-x} = \frac{x^{n+1}}{1-x},

d'où le résultat après division par n+1n+1.

Vérification pour n=0n = 0 : le membre de gauche vaut 0xdt(1t)2=[11t]0x=11x1=x1x\displaystyle\int_0^x \frac{\mathrm{d}t}{(1-t)^2} = \left[\frac{1}{1-t}\right]_0^x = \frac{1}{1-x} - 1 = \frac{x}{1-x}, et le membre de droite x1x\dfrac{x}{1-x}. Les deux coïncident.

L'inégalité de Taylor-Lagrange

Question

Le reste intégral est exact, mais il contient f(n+1)f^{(n+1)} sous le signe somme : pour l'exploiter, il faudrait déjà savoir intégrer f(n+1)f^{(n+1)}, ce qui est en général plus difficile que le problème de départ. Comment transformer cette égalité inexploitable en une majoration utilisable, ne réclamant de f(n+1)f^{(n+1)} qu'une information grossière — un simple majorant ?

Corollaire 1 : Inégalité de Taylor-Lagrange

Sous les mêmes hypothèses, si f(n+1)M\lvert f^{(n+1)} \rvert \leqslant M sur II :

f(x)k=0n(xa)kk!f(k)(a)Mxan+1(n+1)!.\left\lvert f(x) - \sum_{k=0}^{n} \frac{(x-a)^k}{k!} f^{(k)}(a) \right\rvert \leqslant M \, \frac{\lvert x-a \rvert^{n+1}}{(n+1)!}.

Démonstration :

Notons

Rn(x)=f(x)k=0n(xa)kk!f(k)(a)=ax(xt)nn!f(n+1)(t)dt,R_n(x) = f(x) - \sum_{k=0}^{n} \frac{(x-a)^k}{k!} f^{(k)}(a) = \int_a^x \frac{(x-t)^n}{n!} f^{(n+1)}(t)\,\mathrm{d}t,

l'égalité venant du théorème précédent.

  • Cas xax \geqslant a. Sur [a,x][a,x] on a txt \leqslant x, donc (xt)n0(x-t)^n \geqslant 0 : le facteur (xt)nn!\dfrac{(x-t)^n}{n!} sort des valeurs absolues. Par l'inégalité triangulaire, puis par croissance de l'intégrale appliquée à f(n+1)M\lvert f^{(n+1)} \rvert \leqslant M :

    Rn(x)ax(xt)nn!f(n+1)(t)dtMax(xt)nn!dt.\lvert R_n(x) \rvert \leqslant \int_a^x \frac{(x-t)^n}{n!}\,\bigl\lvert f^{(n+1)}(t)\bigr\rvert\,\mathrm{d}t \leqslant M \int_a^x \frac{(x-t)^n}{n!}\,\mathrm{d}t.

    La fonction t(xt)n+1(n+1)!t \longmapsto -\dfrac{(x-t)^{n+1}}{(n+1)!} a pour dérivée (xt)nn!\dfrac{(x-t)^{n}}{n!}, d'où

    ax(xt)nn!dt=[(xt)n+1(n+1)!]ax=0+(xa)n+1(n+1)!,\int_a^x \frac{(x-t)^n}{n!}\,\mathrm{d}t = \left[-\frac{(x-t)^{n+1}}{(n+1)!}\right]_a^x = 0 + \frac{(x-a)^{n+1}}{(n+1)!},

    et donc Rn(x)M(xa)n+1(n+1)!=Mxan+1(n+1)!\lvert R_n(x) \rvert \leqslant M\dfrac{(x-a)^{n+1}}{(n+1)!} = M\dfrac{\lvert x-a\rvert^{n+1}}{(n+1)!}.

  • Cas x<ax < a. Ici (xt)n(x-t)^n n'est plus de signe constant positif : sur [x,a][x,a] on a txt \geqslant x, donc (xt)n(x-t)^n est du signe de (1)n(-1)^n. On ne peut donc pas recopier le calcul précédent tel quel. Écrivons plutôt, avec la convention d'orientation,

    Rn(x)=xa(xt)nn!f(n+1)(t)dtxaxtnn!f(n+1)(t)dtMxa(tx)nn!dt,\lvert R_n(x) \rvert = \left\lvert \int_x^a \frac{(x-t)^n}{n!} f^{(n+1)}(t)\,\mathrm{d}t \right\rvert \leqslant \int_x^a \frac{\lvert x-t \rvert^n}{n!}\,\bigl\lvert f^{(n+1)}(t)\bigr\rvert\,\mathrm{d}t \leqslant M \int_x^a \frac{(t-x)^n}{n!}\,\mathrm{d}t,

    puisque xt=tx0\lvert x-t \rvert = t-x \geqslant 0 sur [x,a][x,a]. La fonction t(tx)n+1(n+1)!t \longmapsto \dfrac{(t-x)^{n+1}}{(n+1)!} a pour dérivée (tx)nn!\dfrac{(t-x)^n}{n!}, donc

    xa(tx)nn!dt=[(tx)n+1(n+1)!]xa=(ax)n+1(n+1)!,\int_x^a \frac{(t-x)^n}{n!}\,\mathrm{d}t = \left[\frac{(t-x)^{n+1}}{(n+1)!}\right]_x^a = \frac{(a-x)^{n+1}}{(n+1)!},

    et l'on conclut de même, ax=xaa - x = \lvert x-a \rvert.

afPn
Inégalité de Taylor-Lagrange : le graphe de f reste enfermé entre les deux courbes en tirets, situées de part et d'autre du polynôme de Taylor Pₙ à la distance M·|x−a|ⁿ⁺¹/(n+1)!. Le cornet est pincé en a et s'ouvre d'autant plus vite que n est petit.

Remarque :

Deux précisions sur l'hypothèse de majoration.

Elle n'est pas automatique. Une fonction de classe Cn+1\mathcal{C}^{n+1} sur un intervalle quelconque n'a aucune raison d'avoir une dérivée (n+1)(n+1)-ième bornée : c'est une hypothèse supplémentaire, à vérifier. Elle est en revanche gratuite lorsque II est un segment, f(n+1)f^{(n+1)} étant alors continue sur un segment donc bornée.

Elle peut être allégée. La démonstration n'utilise f(n+1)M\lvert f^{(n+1)} \rvert \leqslant M que sur le segment d'extrémités aa et xx. En pratique on choisit donc MM le plus petit possible sur ce segment, et non sur II tout entier : une majoration grossière donne une conclusion grossière.

Exemple :

Pour f=sinf = \sin et a=0a = 0, toutes les dérivées sont bornées par 11 sur R\mathbb{R} : on peut prendre M=1M = 1 à tout ordre. L'inégalité donne d'un coup sinxxx22\lvert \sin x - x \rvert \leqslant \dfrac{\lvert x \rvert^{2}}{2} à l'ordre 11, et plus généralement une erreur en xn+1(n+1)!\dfrac{\lvert x\rvert^{n+1}}{(n+1)!}. Pourquoi cette majoration devient-elle si bonne quand nn grandit ?

Rédaction — Majorer l'erreur d'une approximation polynomiale :

  1. Fixer le cadre : la fonction ff, le point aa, l'ordre nn, et surtout le segment de travail JJ contenant aa et tous les xx visés.
  2. Vérifier la régularité : ff de classe Cn+1\mathcal{C}^{n+1} sur JJ.
  3. Calculer les f(k)(a)f^{(k)}(a) pour knk \leqslant n, et écrire le polynôme de Taylor.
  4. Majorer f(n+1)\lvert f^{(n+1)} \rvert sur JJ : c'est l'étape qui demande du soin. Chercher le meilleur majorant raisonnable ; un MM trop grossier ruine la conclusion, un f(n+1)f^{(n+1)} non borné interdit la méthode.
  5. Conclure en écrivant l'inégalité.

Pour prouver qu'une série de Taylor converge vers ff, on fait tendre nn vers l'infini dans l'inégalité : il faut montrer que Mnxan+1(n+1)!0M_n \dfrac{\lvert x-a\rvert^{n+1}}{(n+1)!} \longrightarrow 0, où MnM_n majore f(n+1)\lvert f^{(n+1)} \rvert. Le facteur un+1(n+1)!\dfrac{u^{n+1}}{(n+1)!} tend toujours vers 00 à uu fixé ; tout dépend donc du comportement de MnM_n, et c'est là que se joue la démonstration.

Exercice 2 : Développement de l'exponentielle

Soit xRx \in \mathbb{R} fixé.

  1. Montrer que pour tout u0u \geqslant 0, unn!n+0\dfrac{u^{n}}{n!} \xrightarrow[n\to+\infty]{} 0.
  2. En déduire que k=0nxkk!n+ex\displaystyle\sum_{k=0}^{n} \frac{x^k}{k!} \xrightarrow[n\to+\infty]{} \mathrm{e}^{x}.
Solution :(cliquer pour afficher)

1. Posons vn=unn!v_n = \dfrac{u^n}{n!}, suite à termes positifs. Alors vn+1vn=un+1n+0\dfrac{v_{n+1}}{v_n} = \dfrac{u}{n+1} \xrightarrow[n\to+\infty]{} 0. Il existe donc NNN \in \mathbb{N} tel que un+112\dfrac{u}{n+1} \leqslant \dfrac12 pour tout nNn \geqslant N, c'est-à-dire vn+112vnv_{n+1} \leqslant \tfrac12 v_n. Par récurrence immédiate, pour tout nNn \geqslant N,

0vnvN(12)nNn+0,0 \leqslant v_n \leqslant v_N \left(\frac{1}{2}\right)^{n-N} \xrightarrow[n\to+\infty]{} 0,

et le théorème d'encadrement conclut.

2. La fonction exp\exp est de classe C\mathcal{C}^{\infty} sur R\mathbb{R}, avec exp(k)=exp\exp^{(k)} = \exp pour tout kk, donc exp(k)(0)=1\exp^{(k)}(0) = 1 : son polynôme de Taylor à l'ordre nn en 00 est k=0nxkk!\displaystyle\sum_{k=0}^{n}\frac{x^k}{k!}.

Travaillons sur le segment J=[x,x]J = \bigl[-\lvert x\rvert, \lvert x\rvert\bigr], qui contient 00 et xx. Sur JJ, la fonction exp\exp est croissante, donc pour tout tJt \in J et tout nn,

exp(n+1)(t)=etex=:M,\bigl\lvert \exp^{(n+1)}(t) \bigr\rvert = \mathrm{e}^{t} \leqslant \mathrm{e}^{\lvert x\rvert} =: M,

majorant indépendant de nn. L'inégalité de Taylor-Lagrange donne alors

exk=0nxkk!exxn+1(n+1)!.\left\lvert \mathrm{e}^{x} - \sum_{k=0}^{n} \frac{x^k}{k!} \right\rvert \leqslant \mathrm{e}^{\lvert x\rvert}\,\frac{\lvert x\rvert^{n+1}}{(n+1)!}.

D'après 1. appliqué à u=xu = \lvert x\rvert, le membre de droite tend vers 00 quand n+n \to +\infty. Donc k=0nxkk!ex\displaystyle\sum_{k=0}^{n}\frac{x^k}{k!} \to \mathrm{e}^{x}.

C'est bien le comportement de MnM_n qui décide : ici Mn=exM_n = \mathrm{e}^{\lvert x\rvert} est constant, et la factorielle l'emporte sans difficulté.

Test 3 : Bornes de part et d'autre

L'inégalité de Taylor-Lagrange est valable aussi bien pour x<ax < a que pour xax \geqslant a.

Test 4 : Existence automatique du majorant

Si ff est de classe Cn+1\mathcal{C}^{n+1} sur un intervalle II, l'inégalité de Taylor-Lagrange s'applique toujours, un majorant MM de f(n+1)\lvert f^{(n+1)} \rvert existant nécessairement.

Test 5 : Convergence de la série de Taylor

Si ff est de classe C\mathcal{C}^{\infty} sur R\mathbb{R}, alors pour tout xRx \in \mathbb{R}, k=0nxkk!f(k)(0)n+f(x)\displaystyle\sum_{k=0}^{n} \frac{x^k}{k!}f^{(k)}(0) \xrightarrow[n\to+\infty]{} f(x).

Exercice 3 : Encadrement du sinus

Soit x[0,π]x \in [0,\pi].

  1. Écrire la formule de Taylor avec reste intégral pour sin\sin en 00 à l'ordre 11, et en déduire sinxx\sin x \leqslant x.
  2. Faire de même à l'ordre 33, et en déduire sinxxx36\sin x \geqslant x - \dfrac{x^3}{6}.
  3. Qu'obtient-on avec l'inégalité de Taylor-Lagrange à l'ordre 33 ? Comparer.
Solution :(cliquer pour afficher)

La fonction sin\sin est de classe C\mathcal{C}^{\infty} sur R\mathbb{R}, avec sin(0)(0)=0\sin^{(0)}(0) = 0, sin(0)=cos0=1\sin'(0) = \cos 0 = 1, sin(0)=sin0=0\sin''(0) = -\sin 0 = 0, sin(3)(0)=cos0=1\sin^{(3)}(0) = -\cos 0 = -1, et sin(4)=sin\sin^{(4)} = \sin.

1. À l'ordre 11, le polynôme de Taylor est xx et sin=sin\sin'' = -\sin :

sinx=x+0x(xt)(sint)dt=x0x(xt)sintdt.\sin x = x + \int_0^x (x-t)\bigl(-\sin t\bigr)\,\mathrm{d}t = x - \int_0^x (x-t)\sin t\,\mathrm{d}t.

Pour x[0,π]x \in [0,\pi] et t[0,x]t \in [0,x], on a xt0x - t \geqslant 0 et sint0\sin t \geqslant 0 (car t[0,π]t \in [0,\pi]) : l'intégrande est positif, donc l'intégrale l'est aussi par positivité. D'où sinxx\sin x \leqslant x.

2. À l'ordre 33, le polynôme de Taylor vaut 0+x0x36=xx360 + x - 0 - \dfrac{x^3}{6} = x - \dfrac{x^3}{6}, et sin(4)=sin\sin^{(4)} = \sin :

sinx=xx36+0x(xt)36sintdt.\sin x = x - \frac{x^3}{6} + \int_0^x \frac{(x-t)^3}{6}\,\sin t\,\mathrm{d}t.

Le même argument de signe — (xt)30(x-t)^3 \geqslant 0 et sint0\sin t \geqslant 0 sur [0,x][0,x] — donne un reste positif, donc sinxxx36\sin x \geqslant x - \dfrac{x^3}{6}.

3. À l'ordre 33, sin(4)=sin1\lvert \sin^{(4)} \rvert = \lvert \sin \rvert \leqslant 1 : on prend M=1M = 1 et

sinxx+x36x424,soitxx36x424sinxxx36+x424.\left\lvert \sin x - x + \frac{x^3}{6} \right\rvert \leqslant \frac{x^4}{24}, \qquad \text{soit} \qquad x - \frac{x^3}{6} - \frac{x^4}{24} \leqslant \sin x \leqslant x - \frac{x^3}{6} + \frac{x^4}{24}.

Comparaison. Les deux méthodes ne disent pas la même chose. Taylor-Lagrange fournit un encadrement symétrique autour du polynôme, valable partout mais aveugle au signe du reste : sa borne inférieure xx36x424x - \tfrac{x^3}{6} - \tfrac{x^4}{24} est moins bonne que celle de 2.. À l'inverse, le reste intégral permet d'exploiter le signe de sin(4)\sin^{(4)} et donne des inégalités unilatérales — que la valeur absolue de Taylor-Lagrange rend structurellement inaccessibles. C'est le prix de la simplification.

Local et global : les trois formules de Taylor

Question

Trois énoncés portent le nom de Taylor et affichent le même polynôme. Comment ne pas les confondre ? La question à se poser à chaque fois est double : que suppose-t-on sur ff, et où l'information obtenue est-elle valable — seulement au voisinage de aa, ou sur tout l'intervalle ?

Remarque :

Il faut bien distinguer la nature de ces énoncés : la formule de Taylor-Young est locale (comportement au voisinage d'un point), tandis que la formule avec reste intégral et l'inégalité de Taylor-Lagrange sont globales (valables sur tout l'intervalle).

ÉnoncéHypothèse sur ffPortéeCe qu'on obtient
Taylor-Youngnn fois dérivable en aalocale, quand xax \to aun o((xa)n)\mathrm{o}\bigl((x-a)^n\bigr), sans constante explicite
Taylor avec reste intégralde classe Cn+1\mathcal{C}^{n+1} sur IIglobale, pour tout xIx \in Iune égalité exacte
Inégalité de Taylor-LagrangeCn+1\mathcal{C}^{n+1} et f(n+1)M\lvert f^{(n+1)} \rvert \leqslant Mglobale, pour tout xIx \in Iune majoration chiffrée de l'erreur

Exemple :

Pour montrer que sinxxx316\dfrac{\sin x - x}{x^3} \longrightarrow -\dfrac16 quand x0x \to 0, Taylor-Young suffit et est le plus rapide. Pour majorer l'erreur commise en remplaçant sin\sin par xx sur tout [0,1][0,1], il faut Taylor-Lagrange. Pour obtenir l'inégalité sinxx\sin x \leqslant x sans valeur absolue, seul le reste intégral convient. Trois questions, trois outils — lequel choisir dépend-il de ff ou de la question posée ?

Exercice 4 : Taylor-Young déduit du reste intégral

Soit ff de classe Cn+1\mathcal{C}^{n+1} sur un intervalle II et aIa \in I. Montrer que

f(x)=k=0n(xa)kk!f(k)(a)+o((xa)n)quand xa.f(x) = \sum_{k=0}^{n} \frac{(x-a)^k}{k!} f^{(k)}(a) + \mathrm{o}\bigl((x-a)^n\bigr) \qquad \text{quand } x \to a.

Cette démonstration remplace-t-elle celle de la formule de Taylor-Young ?

Solution :(cliquer pour afficher)

Choisissons η>0\eta > 0 et posons J=[aη,a+η]IJ = [a-\eta, a+\eta] \cap I. Comme II est un intervalle non réduit à un point, JJ est un segment inclus dans II, contenant aa et d'intérieur non vide. La fonction f(n+1)f^{(n+1)} est continue sur le segment JJ, donc bornée : posons M=supJf(n+1)<+M = \displaystyle\sup_{J} \lvert f^{(n+1)} \rvert < +\infty.

L'inégalité de Taylor-Lagrange, appliquée sur JJ, donne pour tout xJx \in J :

Rn(x)Mxan+1(n+1)!,ouˋ Rn(x)=f(x)k=0n(xa)kk!f(k)(a).\lvert R_n(x) \rvert \leqslant M\,\frac{\lvert x-a\rvert^{n+1}}{(n+1)!}, \qquad \text{où } R_n(x) = f(x) - \sum_{k=0}^{n}\frac{(x-a)^k}{k!}f^{(k)}(a).

Pour xJx \in J avec xax \neq a, divisons par xan\lvert x-a\rvert^{n} :

Rn(x)(xa)nM(n+1)!xaxa0.\left\lvert \frac{R_n(x)}{(x-a)^{n}} \right\rvert \leqslant \frac{M}{(n+1)!}\,\lvert x-a \rvert \xrightarrow[x \to a]{} 0.

Donc Rn(x)(xa)n0\dfrac{R_n(x)}{(x-a)^n} \to 0, c'est-à-dire Rn(x)=o((xa)n)R_n(x) = \mathrm{o}\bigl((x-a)^n\bigr) au voisinage de aa : c'est la conclusion voulue.

Non, cela ne remplace pas la démonstration de Taylor-Young. On a supposé ici ff de classe Cn+1\mathcal{C}^{n+1}, alors que la formule de Taylor-Young ne réclame que ff nn fois dérivable en aa — une hypothèse strictement plus faible. Le raisonnement ci-dessus établit donc un cas particulier de Taylor-Young, pas l'énoncé général ; il montre seulement que les trois formules sont cohérentes entre elles.

Test 6 : Comparaison des hypothèses

La formule de Taylor-Young s'applique sous une hypothèse de régularité strictement plus faible que celle de la formule de Taylor avec reste intégral au même ordre.

Remarque :

Cette leçon clôt la première partie du chapitre : l'intégrale sur un segment est construite, ses propriétés établies, ses techniques de calcul disponibles. Toute la théorie repose sur deux hypothèses de finitude — l'intervalle d'intégration est borné, et la fonction y est bornée. La seconde partie du chapitre consiste précisément à lever ces deux restrictions, en donnant un sens à a+f\displaystyle\int_a^{+\infty} f puis à If\displaystyle\int_I f pour un intervalle II quelconque.