Formule de Taylor avec reste intégral
Approcher une fonction compliquée par un polynôme est une idée ancienne : la tangente approche à l'ordre , la parabole osculatrice à l'ordre . Mais approcher n'est utile que si l'on sait de combien on se trompe. Cette leçon donne l'erreur exacte sous forme d'une intégrale, puis en tire une majoration chiffrée. Les deux résultats sortent d'une seule idée : itérer l'intégration par parties sur la formule .
Dans toute la leçon, désigne un intervalle de non réduit à un point, un entier naturel, et les fonctions sont à valeurs dans ou .
La formule de Taylor avec reste intégral
Question
Le théorème fondamental s'écrit : c'est déjà une approximation de par le polynôme constant , assortie d'une expression exacte de l'erreur. Que se passe-t-il si l'on applique la même idée à , puis à , et ainsi de suite ? Obtient-on le polynôme , et surtout : l'erreur reste-t-elle exprimable exactement, ou faut-il se résigner à une estimation ?
Théorème 1 : Formule de Taylor avec reste intégral
Si est de classe sur et :
Démonstration :
Pour , notons l'assertion :
pour toute fonction de classe sur et tous , la formule de l'énoncé est vérifiée.
Il est essentiel que la propriété porte sur toutes les fonctions à la fois : à l'étape d'hérédité, on appliquera l'hypothèse de récurrence à la fonction étudiée, vue avec une régularité moindre. Notons aussi que le segment d'extrémités et est inclus dans , qui est un intervalle ; toutes les intégrales écrites portent donc sur des fonctions continues sur ce segment.
-
Initialisation. Soit de classe sur et . La fonction est continue sur et en est une primitive : la formule générale du théorème fondamental donne
C'est exactement , puisque et .
-
Hérédité. Soit . Supposons , et soit de classe sur , . Comme , la fonction est en particulier de classe : l'hypothèse de récurrence s'applique et donne
Intégrons par parties le reste, à fixé et pour variable. Posons
La fonction est de classe sur le segment d'extrémités et , puisque est de classe , avec ; la fonction est polynomiale en , donc de classe , avec
Les hypothèses de l'intégration par parties sont donc réunies — sans condition sur l'ordre de et — et
Le crochet se calcule : en , le facteur est nul car ; en , il vaut . Le crochet vaut donc
qui est précisément le terme d'indice de la somme. En reportant :
c'est-à-dire .
Le principe de récurrence permet de conclure.
Vocabulaire :
Le polynôme s'appelle le polynôme de Taylor de à l'ordre en ; c'est l'unique polynôme de degré au plus dont les dérivées successives en jusqu'à l'ordre coïncident avec celles de . La quantité est le reste d'ordre .
Remarque :
Trois lectures de la formule.
C'est une égalité, pas une estimation. Rien n'est négligé, rien n'est approché : le reste est donné exactement. C'est ce qui distingue cet énoncé de la formule de Taylor-Young, qui ne fournit qu'un .
Le cas est le théorème fondamental. La formule ne fait qu'itérer ce dernier : tout le contenu analytique était déjà là, l'intégration par parties se contente de le déplier.
Le reste ne contient que . Le noyau est universel : il ne dépend ni de ni de . Toute l'information sur est concentrée dans le facteur — et c'est en majorant ce seul facteur qu'on obtiendra l'inégalité de Taylor-Lagrange.
Exemple :
Pour et , toutes les dérivées valent en : la formule s'écrit
Sur avec , le reste est une intégrale d'une fonction positive : le polynôme de Taylor minore donc toujours l'exponentielle. Pourquoi cette information de signe est-elle hors de portée d'une simple majoration de l'erreur ?
Test 1 : Cas d'un polynôme
Si est une fonction polynomiale de degré au plus , le reste d'ordre de sa formule de Taylor est nul en tout point.
Test 2 : Régularité exigée
La formule de Taylor avec reste intégral à l'ordre s'applique dès que est de classe sur .
Exercice 1 : Une intégrale calculée par la formule de Taylor
On pose sur .
-
Montrer que pour tout et tout , .
-
Écrire la formule de Taylor avec reste intégral à l'ordre en .
-
En comparant avec la somme d'une suite géométrique, en déduire que pour tout et tout :
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Récurrence sur . Pour : , vrai. Supposons la formule au rang . La fonction est dérivable sur , de dérivée — le facteur venant de la dérivation de compense le signe issu de l'exposant négatif. Donc
ce qui est la formule au rang . En particulier est de classe sur .
2. On a , donc . Par ailleurs , et pour le segment d'extrémités et est inclus dans . La formule donne donc
3. Comme , la somme géométrique vaut . En reportant :
d'où le résultat après division par .
Vérification pour : le membre de gauche vaut , et le membre de droite . Les deux coïncident.
L'inégalité de Taylor-Lagrange
Question
Le reste intégral est exact, mais il contient sous le signe somme : pour l'exploiter, il faudrait déjà savoir intégrer , ce qui est en général plus difficile que le problème de départ. Comment transformer cette égalité inexploitable en une majoration utilisable, ne réclamant de qu'une information grossière — un simple majorant ?
Corollaire 1 : Inégalité de Taylor-Lagrange
Sous les mêmes hypothèses, si sur :
Démonstration :
Notons
l'égalité venant du théorème précédent.
-
Cas . Sur on a , donc : le facteur sort des valeurs absolues. Par l'inégalité triangulaire, puis par croissance de l'intégrale appliquée à :
La fonction a pour dérivée , d'où
et donc .
-
Cas . Ici n'est plus de signe constant positif : sur on a , donc est du signe de . On ne peut donc pas recopier le calcul précédent tel quel. Écrivons plutôt, avec la convention d'orientation,
puisque sur . La fonction a pour dérivée , donc
et l'on conclut de même, .
Remarque :
Deux précisions sur l'hypothèse de majoration.
Elle n'est pas automatique. Une fonction de classe sur un intervalle quelconque n'a aucune raison d'avoir une dérivée -ième bornée : c'est une hypothèse supplémentaire, à vérifier. Elle est en revanche gratuite lorsque est un segment, étant alors continue sur un segment donc bornée.
Elle peut être allégée. La démonstration n'utilise que sur le segment d'extrémités et . En pratique on choisit donc le plus petit possible sur ce segment, et non sur tout entier : une majoration grossière donne une conclusion grossière.
Exemple :
Pour et , toutes les dérivées sont bornées par sur : on peut prendre à tout ordre. L'inégalité donne d'un coup à l'ordre , et plus généralement une erreur en . Pourquoi cette majoration devient-elle si bonne quand grandit ?
Rédaction — Majorer l'erreur d'une approximation polynomiale :
- Fixer le cadre : la fonction , le point , l'ordre , et surtout le segment de travail contenant et tous les visés.
- Vérifier la régularité : de classe sur .
- Calculer les pour , et écrire le polynôme de Taylor.
- Majorer sur : c'est l'étape qui demande du soin. Chercher le meilleur majorant raisonnable ; un trop grossier ruine la conclusion, un non borné interdit la méthode.
- Conclure en écrivant l'inégalité.
Pour prouver qu'une série de Taylor converge vers , on fait tendre vers l'infini dans l'inégalité : il faut montrer que , où majore . Le facteur tend toujours vers à fixé ; tout dépend donc du comportement de , et c'est là que se joue la démonstration.
Exercice 2 : Développement de l'exponentielle
Soit fixé.
- Montrer que pour tout , .
- En déduire que .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Posons , suite à termes positifs. Alors . Il existe donc tel que pour tout , c'est-à-dire . Par récurrence immédiate, pour tout ,
et le théorème d'encadrement conclut.
2. La fonction est de classe sur , avec pour tout , donc : son polynôme de Taylor à l'ordre en est .
Travaillons sur le segment , qui contient et . Sur , la fonction est croissante, donc pour tout et tout ,
majorant indépendant de . L'inégalité de Taylor-Lagrange donne alors
D'après 1. appliqué à , le membre de droite tend vers quand . Donc .
C'est bien le comportement de qui décide : ici est constant, et la factorielle l'emporte sans difficulté.
Test 3 : Bornes de part et d'autre
L'inégalité de Taylor-Lagrange est valable aussi bien pour que pour .
Test 4 : Existence automatique du majorant
Si est de classe sur un intervalle , l'inégalité de Taylor-Lagrange s'applique toujours, un majorant de existant nécessairement.
Test 5 : Convergence de la série de Taylor
Si est de classe sur , alors pour tout , .
Exercice 3 : Encadrement du sinus
Soit .
- Écrire la formule de Taylor avec reste intégral pour en à l'ordre , et en déduire .
- Faire de même à l'ordre , et en déduire .
- Qu'obtient-on avec l'inégalité de Taylor-Lagrange à l'ordre ? Comparer.
Solution :(cliquer pour afficher)
La fonction est de classe sur , avec , , , , et .
1. À l'ordre , le polynôme de Taylor est et :
Pour et , on a et (car ) : l'intégrande est positif, donc l'intégrale l'est aussi par positivité. D'où .
2. À l'ordre , le polynôme de Taylor vaut , et :
Le même argument de signe — et sur — donne un reste positif, donc .
3. À l'ordre , : on prend et
Comparaison. Les deux méthodes ne disent pas la même chose. Taylor-Lagrange fournit un encadrement symétrique autour du polynôme, valable partout mais aveugle au signe du reste : sa borne inférieure est moins bonne que celle de 2.. À l'inverse, le reste intégral permet d'exploiter le signe de et donne des inégalités unilatérales — que la valeur absolue de Taylor-Lagrange rend structurellement inaccessibles. C'est le prix de la simplification.
Local et global : les trois formules de Taylor
Question
Trois énoncés portent le nom de Taylor et affichent le même polynôme. Comment ne pas les confondre ? La question à se poser à chaque fois est double : que suppose-t-on sur , et où l'information obtenue est-elle valable — seulement au voisinage de , ou sur tout l'intervalle ?
Remarque :
Il faut bien distinguer la nature de ces énoncés : la formule de Taylor-Young est locale (comportement au voisinage d'un point), tandis que la formule avec reste intégral et l'inégalité de Taylor-Lagrange sont globales (valables sur tout l'intervalle).
| Énoncé | Hypothèse sur | Portée | Ce qu'on obtient |
|---|---|---|---|
| Taylor-Young | fois dérivable en | locale, quand | un , sans constante explicite |
| Taylor avec reste intégral | de classe sur | globale, pour tout | une égalité exacte |
| Inégalité de Taylor-Lagrange | et | globale, pour tout | une majoration chiffrée de l'erreur |
Exemple :
Pour montrer que quand , Taylor-Young suffit et est le plus rapide. Pour majorer l'erreur commise en remplaçant par sur tout , il faut Taylor-Lagrange. Pour obtenir l'inégalité sans valeur absolue, seul le reste intégral convient. Trois questions, trois outils — lequel choisir dépend-il de ou de la question posée ?
Exercice 4 : Taylor-Young déduit du reste intégral
Soit de classe sur un intervalle et . Montrer que
Cette démonstration remplace-t-elle celle de la formule de Taylor-Young ?
Solution :(cliquer pour afficher)
Choisissons et posons . Comme est un intervalle non réduit à un point, est un segment inclus dans , contenant et d'intérieur non vide. La fonction est continue sur le segment , donc bornée : posons .
L'inégalité de Taylor-Lagrange, appliquée sur , donne pour tout :
Pour avec , divisons par :
Donc , c'est-à-dire au voisinage de : c'est la conclusion voulue.
Non, cela ne remplace pas la démonstration de Taylor-Young. On a supposé ici de classe , alors que la formule de Taylor-Young ne réclame que fois dérivable en — une hypothèse strictement plus faible. Le raisonnement ci-dessus établit donc un cas particulier de Taylor-Young, pas l'énoncé général ; il montre seulement que les trois formules sont cohérentes entre elles.
Test 6 : Comparaison des hypothèses
La formule de Taylor-Young s'applique sous une hypothèse de régularité strictement plus faible que celle de la formule de Taylor avec reste intégral au même ordre.
Remarque :
Cette leçon clôt la première partie du chapitre : l'intégrale sur un segment est construite, ses propriétés établies, ses techniques de calcul disponibles. Toute la théorie repose sur deux hypothèses de finitude — l'intervalle d'intégration est borné, et la fonction y est bornée. La seconde partie du chapitre consiste précisément à lever ces deux restrictions, en donnant un sens à puis à pour un intervalle quelconque.