Intégration par parties et changement de variable
Le théorème fondamental ramène tout calcul d'intégrale à la recherche d'une primitive. Mais savoir que ne dit pas comment trouver . Les deux techniques de cette leçon sont les seules dont on dispose au niveau élémentaire, et elles ont une origine commune : ce sont les deux règles de dérivation — celle du produit, celle de la composée — lues à l'envers.
Dans toute la leçon, désigne ou , et un intervalle de non réduit à un point.
Notation :
Pour une fonction définie en et en , on note
Cette écriture, dite crochet, ne suppose aucun ordre entre et .
Intégration par parties
Question
On sait dériver un produit : . On ne sait pas intégrer un produit — n'a aucune raison de s'exprimer à partir de et . Mais que donne la formule de dérivation du produit si on l'intègre membre à membre ? Elle ne donnera pas directement ; elle échangera un problème contre un autre. Reste à savoir si l'échange est avantageux.
Proposition 1 : Intégration par parties
Si et sont de classe sur :
Démonstration :
et étant de classe , la fonction l'est aussi, avec
Cette dérivée est continue sur , comme somme de produits de fonctions continues : elle est en particulier continue par morceaux, donc intégrable sur , et en est une primitive. D'après la formule générale du théorème fondamental appliquée à la fonction continue et à sa primitive :
Par ailleurs, et sont continues sur , donc la linéarité de l'intégrale donne
En comparant les deux expressions et en isolant , on obtient la formule annoncée.
Remarque :
La figure se lit ainsi : le grand rectangle a pour aire , le petit , et les deux régions hachurées valent respectivement et . Comme ces trois morceaux pavent le grand rectangle sans recouvrement,
qui est exactement la formule d'intégration par parties. Cette lecture n'a de sens que pour et croissantes et positives ; la proposition, elle, ne suppose rien de tel.
Exemple :
ne ressemble pas à un produit, et pourtant elle se calcule par parties : il suffit de voir comme . Elle vaut . Où est le produit ?
Rédaction — Choisir f et g′ :
Face à où se lit comme un produit :
-
Écrire . Le facteur sera dérivé, le facteur sera intégré. C'est le seul choix à faire, et il décide de tout.
-
Règle du choix : on dérive ce qui se simplifie en dérivant, on intègre ce qui reste maniable en intégrant.
Intégrande À dériver () À intégrer () , , le polynôme l'exponentielle ou la fonction trigonométrique , , le polynôme , , seuls la fonction elle-même la constante , au choix, mais le même deux fois de suite au choix -
Vérifier les hypothèses : et de classe sur le segment d'intégration. C'est en particulier faux pour sur un segment contenant .
-
Écrire la formule, calculer le crochet, puis la nouvelle intégrale.
-
Cas de la boucle (dernière ligne du tableau) : deux intégrations par parties successives redonnent l'intégrale de départ, notée . On obtient alors une équation du premier degré en , qu'on résout. Attention : il faut dériver le même facteur aux deux étapes, sous peine de retomber sur l'identité .
Exercice 1 : Trois intégrations par parties
Calculer :
- ;
- ;
- .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Posons et , donc . Les deux fonctions sont de classe sur , avec :
2. Posons et , donc ; les deux sont sur , qui ne contient pas . Alors
3. Notons et . On dérive à chaque fois la fonction trigonométrique et on intègre l'exponentielle.
En reportant la seconde égalité dans la première : , d'où et
Test 1 : Hypothèse de régularité
La formule d'intégration par parties reste valable si l'on suppose seulement et dérivables sur .
Test 2 : Fonctions à valeurs complexes
L'intégration par parties est valable pour des fonctions et de classe à valeurs complexes.
Test 3 : Ordre des bornes
L'égalité reste valable lorsque .
Exercice 2 : Intégrales de Wallis
Pour , on pose .
- Calculer et .
- Montrer que pour tout , .
- En déduire, pour , des expressions de et à l'aide de factorielles.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. et .
2. Soit . Écrivons et posons , , donc . Ces fonctions sont de classe sur , avec . L'intégration par parties donne
Le crochet est nul : en le facteur s'annule (car ), et en c'est qui s'annule. En remplaçant :
d'où , c'est-à-dire .
3. La relation s'écrit . En itérant de deux en deux :
Or, en complétant les produits d'entiers manquants,
et de même . Il vient
Vérification sur les premiers termes : et .
Changement de variable
Question
La seconde règle de dérivation est celle des fonctions composées : . Intégrée membre à membre, elle devrait relier une intégrale en la variable à une intégrale en la variable . Quelle forme prend cette relation — et surtout, que devient le facteur , dont l'analogue n'apparaît nulle part quand on se contente de « remplacer par » ?
Proposition 2 : Changement de variable
Si est de classe sur et continue sur , alors pour tous et dans :
Démonstration :
La fonction est continue sur l'intervalle , donc est un intervalle (théorème des valeurs intermédiaires), sur lequel est continue par hypothèse. Posons, pour ,
-
Dérivée de . La fonction est définie sur l'intervalle , où est continue : d'après le théorème fondamental, est dérivable de dérivée , donc de classe . Comme est dérivable sur à valeurs dans , la composée est dérivable sur et
-
Dérivée de . La fonction est continue sur , comme produit d'une composée de fonctions continues et de (continue puisque est ). Le théorème fondamental donne directement .
-
Conclusion. Ainsi sur l'intervalle , donc y est constante ; comme , cette constante est nulle et sur . En particulier , soit
Remarque :
Trois observations sur les hypothèses.
Aucune bijectivité n'est requise. L'énoncé ne demande à que d'être de classe : ni injective, ni monotone. C'est un point de divergence avec la version du théorème sur un intervalle quelconque, rencontrée plus loin dans le chapitre, où la bijectivité devient indispensable pour contrôler le comportement aux bornes.
En revanche, doit être continue sur tout entier, et pas seulement sur le segment d'extrémités et : c'est exactement le prix à payer pour se passer de la monotonie, comme le montre la figure.
Moyen mnémotechnique. On écrit , puis , et l'on change les bornes en conséquence. Cette écriture n'est qu'un support de calcul : la justification est celle de la démonstration ci-dessus.
Exemple :
: le numérateur est exactement la dérivée du dénominateur, et l'intégrale se lit comme avec . Quelle est la fonction du théorème, ici — et quelle est la fonction ?
Rédaction — Mener un changement de variable :
La formule se lit dans les deux sens, et l'on ne fait pas le même travail selon le sens.
Sens 1 — reconnaissance (de la droite vers la gauche). L'intégrande est déjà de la forme .
- Repérer une fonction dont la dérivée figure en facteur dans l'intégrande.
- Poser : l'intégrale devient .
- Conclure avec une primitive de .
Sens 2 — substitution (de la gauche vers la droite). On veut calculer et l'on décide de poser .
- Choisir de classe , puis trouver et tels que et .
- Vérifier que est continue sur .
- Remplacer par , par , et les bornes par .
- Calculer la nouvelle intégrale.
Substitutions à connaître :
| Forme de l'intégrande | Substitution |
|---|---|
| une fonction de | |
| ou | |
| une fonction de | (sens 1) |
Les deux erreurs à ne pas commettre : oublier de changer les bornes, et oublier le facteur . La seconde est invisible quand est affine — c'est justement pourquoi elle passe inaperçue.
Exercice 3 : Trois changements de variable
Calculer :
- ;
- ;
- .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Posons avec de classe sur ; alors , , , et est continue sur . Comme et pour :
2. Ici, on procède par reconnaissance sans même changer de variable : pour tout ,
et le second terme est de la forme avec . Donc
3. Posons , de classe sur , avec et ; et y est continue. Comme sur , on a , d'où
C'est bien l'aire du quart de disque unité.
Test 4 : Bijectivité de φ
Le changement de variable sur un segment exige que soit bijective de sur son image.
Test 5 : Un facteur oublié
Pour toute fonction continue sur , on a .
Symétries : parité et périodicité
Question
Certaines intégrales se calculent sans primitive, par le seul jeu des symétries de l'intégrande. Un changement de variable de la forme ou transforme l'intégrale en une autre intégrale du même objet : que peut-on tirer de la comparaison des deux ?
Exemple :
: l'intégrande est impaire, produit d'une fonction impaire et d'une fonction paire. Aucun calcul n'est nécessaire — et il vaut mieux, car une primitive de demande trois intégrations par parties. Pourquoi la symétrie suffit-elle à conclure ?
Exercice 4 : Parité et périodicité
- Soit et continue sur . Montrer que , puis en déduire que si est paire, et si est impaire.
- Soit continue sur et -périodique, . Montrer que ne dépend pas de .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Posons , de classe sur , avec , , et , où est continue. Le théorème donne
et en changeant l'orientation du membre de gauche : .
Si est paire, , donc et la relation de Chasles donne .
Si est impaire, , donc et la somme des deux morceaux est nulle.
2. Soit . La relation de Chasles donne
Traitons le dernier terme par le changement de variable , de classe sur , avec , et :
la deuxième égalité utilisant la -périodicité. En reportant, les deux termes extrêmes se compensent et
quantité indépendante de .
Exercice 5 : Un calcul par symétrie
Soit . On pose .
- Justifier que est bien définie.
- En posant , montrer que , sans calculer la moindre primitive.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Sur , on a et , donc ; cette somme ne s'annule que si , ce qui est impossible puisque . Le dénominateur est donc strictement positif, et l'intégrande est continu sur le segment.
2. Posons , de classe sur , avec , , et . En notant l'intégrande, le théorème donne
Or et , donc
En additionnant les deux expressions de , la somme des deux intégrandes vaut en tout point :
d'où , et ce pour tout .
Test 6 : Fenêtre d'intégration d'une fonction périodique
Si est continue sur et -périodique (), alors .
Test 7 : Réciproque d'une intégrale nulle
Si est continue sur et vérifie , alors est impaire.
Remarque :
Ces deux techniques épuisent l'arsenal élémentaire du calcul intégral. La leçon suivante les met au service d'un résultat théorique majeur : en itérant l'intégration par parties sur la fonction , on obtient la formule de Taylor avec reste intégral, puis l'inégalité de Taylor-Lagrange.