Intégrale fonction de sa borne supérieure et primitives
L'intégrale est construite, mais elle reste un nombre : à chaque fonction et à chaque segment, elle associe un scalaire. L'idée décisive de cette leçon est de libérer la borne supérieure : en faisant varier dans , on fabrique une nouvelle fonction, dont on va étudier la régularité. C'est ce simple changement de point de vue qui relie l'intégration au calcul différentiel et qui rend enfin les intégrales calculables.
Dans toute la leçon, désigne ou , et un intervalle de non réduit à un point.
L'intégrale comme fonction de sa borne supérieure
Question
Jusqu'ici, est un nombre attaché à un segment fixe. Que se passe-t-il si l'on laisse la borne supérieure se promener ? On obtient une fonction , qui mesure l'aire accumulée depuis . Cette fonction hérite-t-elle de la régularité de — et surtout, peut-elle être plus régulière que elle-même ?
Proposition 1
Si , alors est continue (même lipschitzienne) sur , et dérivable en tout point de continuité de .
Démonstration :
Posons pour ; cette quantité a un sens, étant continue par morceaux sur , et par convention.
-
Lipschitzianité. Comme , est bornée : posons . Soient . La relation de Chasles, étendue aux bornes dans un ordre quelconque, donne . Si , l'inégalité triangulaire puis la croissance donnent
si , on applique ce qui précède à et l'on utilise . Dans les deux cas
Donc est -lipschitzienne, donc continue sur .
-
Dérivabilité en un point de continuité . Pour tel que , la relation de Chasles et la linéarité donnent
puisque , la fonction constante étant en escalier.
Soit . Par continuité de en , il existe tel que . Pour , tous les entre et vérifient , d'où, par l'inégalité triangulaire et la croissance de l'intégrale :
Le taux d'accroissement de en tend donc vers : est dérivable en et .
Remarque :
La démonstration donne davantage que l'énoncé : en un point de continuité de , non seulement est dérivable, mais sa dérivée vaut . C'est cette égalité, et non la seule dérivabilité, qui sera utilisée dans toute la suite.
Noter aussi la nature du gain de régularité : peut sauter, ne saute jamais. L'intégration régularise, la dérivation dégrade.
Exemple :
La fonction est définie sur , dérivable, de dérivée — alors qu'aucune primitive de ne s'exprime à l'aide des fonctions usuelles. On connaît donc parfaitement la dérivée d'une fonction qu'on ne sait pas écrire. Comment peut-on l'affirmer sans avoir jamais calculé la moindre intégrale ?
Test 1 : Dérivabilité partout
Si est continue par morceaux sur , alors est dérivable en tout point de .
Test 2 : Caractère lipschitzien
Pour toute continue par morceaux sur , la fonction est lipschitzienne sur .
Exercice 1 : La primitive de la partie entière
On pose pour .
- Calculer explicitement sur chacun des trois intervalles , et .
- Vérifier que est continue sur , et déterminer les points où elle n'est pas dérivable.
- Quelle est la meilleure constante de Lipschitz de sur ?
Solution :(cliquer pour afficher)
1. La fonction est en escalier sur , de valeurs sur , , .
- Pour : sur , donc .
- Pour : par Chasles, .
- Pour : .
2. Les trois expressions sont affines donc continues, et elles se raccordent : des deux côtés, des deux côtés. Donc est continue sur — ce que la proposition prévoyait sans calcul.
En revanche, en la dérivée à gauche vaut et la dérivée à droite vaut ; en , elles valent et . n'est donc pas dérivable en ni en : ce sont exactement les points de discontinuité de . Partout ailleurs est dérivable, de dérivée .
3. est affine par morceaux de pentes , , . Pour dans un même morceau, , et cette majoration se propage aux couples à cheval sur plusieurs morceaux en découpant. La constante convient donc ; elle est optimale, puisque sur le taux d'accroissement vaut exactement .
C'est bien sur : la constante fournie par la démonstration est la bonne.
Le théorème fondamental du calcul intégral
Question
On sait dériver ; on ne sait pas encore intégrer. Le problème inverse — étant donnée , existe-t-il telle que ? — n'a aucune raison a priori d'avoir une solution : ce serait comme exiger que toute équation ait une racine. La proposition précédente répond pourtant par l'affirmative dès que est continue, et fournit une solution explicite. Quelle en est la conséquence pour le calcul effectif des intégrales ?
Théorème 1 : Théorème fondamental du calcul intégral
Toute fonction continue sur un intervalle possède une primitive. Plus précisément, si est continue sur et , la fonction est une primitive de sur : c'est l'unique primitive de qui s'annule en . De plus, pour toute primitive de :
Démonstration :
Posons pour : le segment d'extrémités et est inclus dans , qui est un intervalle, et y est continue donc continue par morceaux ; est donc bien définie, et .
-
est une primitive de sur . Soit . Choisissons tels que le segment soit inclus dans , contienne et , et contienne dans son intérieur relativement à — c'est possible puisque est un intervalle. Pour , la relation de Chasles donne
La proposition précédente, appliquée sur le segment où est continue, montre que est dérivable en de dérivée ; il en va donc de même de , qui n'en diffère que par une constante. La dérivabilité étant une propriété locale, est dérivable sur tout entier avec . Comme , c'est bien une primitive de s'annulant en .
-
Unicité. Si et sont deux primitives de s'annulant en , alors sur l'intervalle , donc est constante ; cette constante vaut . Ainsi .
-
Formule générale. Si est une primitive quelconque de , alors sur , donc est constante, égale à . D'où
Remarque :
La dernière formule, écrite en , est celle que l'on utilise en pratique sous la forme
pour toute primitive de : c'est ce qui autorise à oublier la constante d'intégration dans un calcul d'intégrale. L'hypothèse « est un intervalle » y est essentielle, et l'hypothèse « continue » aussi.
Exemple :
Sur , la fonction est continue : elle admet donc une primitive nulle en , et c'est précisément ainsi que l'on peut définir le logarithme népérien, . Toutes ses propriétés — dérivée, monotonie, équation fonctionnelle — s'en déduisent. Qu'est-ce qui garantit que cette définition ne tourne pas à vide ?
Test 3 : Primitives d'une fonction qui saute
Toute fonction continue par morceaux sur admet une primitive au sens usuel, c'est-à-dire une fonction dérivable en tout point de et de dérivée .
Rédaction — Dériver une intégrale dont les bornes varient :
Pour étudier :
-
Identifier l'intervalle sur lequel est continue. C'est l'hypothèse du théorème fondamental : « continue par morceaux » ne suffit pas ici.
-
Déterminer l'ensemble de définition de : ce sont les pour lesquels et appartiennent tous deux à (le segment qu'ils délimitent est alors automatiquement inclus dans ).
-
Introduire une primitive de sur , sans chercher à la calculer : le théorème fondamental en garantit l'existence, c'est tout ce dont on a besoin. Fixer et poser .
-
Écrire à l'aide de grâce à Chasles : .
-
Dériver la composée, après avoir vérifié que et sont dérivables :
L'erreur à ne pas commettre : écrire en oubliant les facteurs et . Ils viennent de la dérivation d'une composée, pas de l'intégrale.
Exercice 2 : Une intégrale à deux bornes mobiles
On pose .
- Montrer que est définie et dérivable sur , et calculer .
- En déduire le tableau de variations de sur .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. La fonction est continue sur (le dénominateur y est continu et ne s'annule pas). Pour on a et , donc : est bien définie.
Fixons , par exemple , et posons : par le théorème fondamental, est une primitive de sur , dérivable avec . Par la relation de Chasles,
Les applications et sont dérivables sur et à valeurs dans ; par dérivation d'une composée, est dérivable sur et
2. Réduisons au même dénominateur. Pour , et , donc
Le dénominateur étant strictement positif, a le signe de , c'est-à-dire de . Ainsi est strictement décroissante sur et strictement croissante sur , avec un minimum en .
Tout cela sans jamais avoir calculé : aucune primitive de ne s'exprime à l'aide des fonctions usuelles.
Test 4 : Régularité d'une primitive
Si est continue sur , alors toute primitive de sur est de classe .
Primitives d'une fonction continue par morceaux
Question
Le test précédent l'a montré : une fonction qui saute n'est la dérivée de personne. Faut-il pour autant renoncer à la notion de primitive dès qu'apparaît une discontinuité ? La fonction existe pourtant toujours, elle est continue, et elle est dérivable presque partout. Comment affaiblir la définition juste ce qu'il faut pour qu'elle la capture ?
Définition 1 : Primitive d'une fonction continue par morceaux
Soit continue par morceaux. On appelle primitive de sur toute fonction continue telle qu'en tout point de continuité de , soit dérivable de dérivée égale à . Deux primitives de sur l'intervalle diffèrent d'une constante.
Remarque :
Deux exigences, et pas une de plus : la continuité de partout, et l'égalité aux points de continuité de seulement. C'est le minimum qui rende la notion non vide, et c'est aussi le maximum que l'on puisse demander.
Avec cette définition, la première proposition de la leçon se relit ainsi : pour toute continue par morceaux sur et tout , la fonction est une primitive de sur . L'existence de primitives est donc acquise pour toutes les fonctions continues par morceaux, et pas seulement pour les fonctions continues.
Exemple :
La fonction construite plus haut, affine par morceaux de pentes , , , est une primitive de sur au sens de cette définition : elle est continue partout, et dérivable de dérivée en tout point non entier. La fonction en est une autre. Y en a-t-il d'autres ?
Exercice 3 : Deux primitives diffèrent d'une constante
Soit et deux primitives de sur l'intervalle , au sens de la définition ci-dessus. On pose .
- Soit un segment et une subdivision adaptée à sur ce segment. Montrer que est constante sur chaque intervalle .
- En déduire que est constante sur , puis sur .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. La fonction est continue sur comme différence de deux fonctions continues. Fixons . Tout point est un point de continuité de : en effet y coïncide avec une fonction continue sur cet intervalle ouvert. Par définition d'une primitive, et sont donc dérivables en , de dérivée toutes les deux, d'où .
Ainsi est dérivable de dérivée nulle sur l'intervalle : elle y est constante, égale à une valeur .
2. Il reste à raccorder. Soit . Par continuité de en ,
Toutes les constantes sont donc égales à une même valeur , et pour tout par le même argument de continuité (y compris aux extrémités et ). Donc sur .
Enfin, soient quelconques : le segment d'extrémités et est inclus dans , et ce qui précède y donne . Donc est constante sur , et .
C'est la continuité de aux points de discontinuité de qui fait tout le travail : sans elle, rien n'empêcherait les constantes de changer d'un morceau au suivant.
Test 5 : Sur une réunion d'intervalles
Si est continue sur , deux fonctions dérivables sur de dérivée diffèrent d'une constante.
Inégalité des accroissements finis
Question
Une fonction dont la dérivée est petite ne peut pas beaucoup varier : c'est l'intuition que formalise l'inégalité des accroissements finis, déjà rencontrée pour les fonctions dérivables. L'intégrale en fournit une démonstration en deux lignes — et permet, au passage, d'étendre le résultat aux fonctions dont la dérivée n'existe qu'en dehors d'un nombre fini de points. Que faut-il exactement supposer sur pour que sa variation totale reste contrôlée par sa dérivée ?
Proposition 2 : Inégalité des accroissements finis
Si est continue et de classe par morceaux sur le segment , alors :
Démonstration :
La fonction est continue par morceaux sur : elle est donc bornée, et est un réel fini. Par l'inégalité triangulaire puis par croissance de l'intégrale, la fonction constante étant en escalier d'intégrale :
Remarque :
Deux précisions sur l'énoncé.
D'abord, n'est pas définie aux points de la subdivision : on la prolonge en ces points par une valeur arbitraire. Ce choix est sans conséquence, deux fonctions continues par morceaux coïncidant sauf en un nombre fini de points ayant la même intégrale.
Ensuite, le nom de l'énoncé n'est justifié que par le résultat de l'exercice qui suit : . C'est lui qui transforme la proposition en la véritable inégalité des accroissements finis,
Exercice 4 : Variation totale et dérivée
Soit continue et de classe par morceaux, et une subdivision adaptée à .
- Montrer que la restriction de à chaque segment est de classe , et que .
- En déduire que , puis l'inégalité des accroissements finis .
- Application : soit continue et de classe par morceaux sur , telle que et là où est définie. Montrer que .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Fixons . Sur , est de classe et admet des limites finies en et (c'est la définition de « par morceaux »). De plus est continue sur tout entier, par hypothèse.
Le théorème de la limite de la dérivée s'applique alors en chaque extrémité : est dérivable en à droite et en à gauche, de dérivées égales à ces limites. La restriction de à est donc de classe , de dérivée le prolongement continu de . Le théorème fondamental donne alors
(La valeur attribuée à aux extrémités est sans effet sur l'intégrale.)
2. La relation de Chasles et un télescopage donnent
En reportant dans la proposition : .
3. Appliquons 2. sur pour : puisque ,
La fonction est continue par morceaux et majorée par sur ; par l'inégalité triangulaire puis croissance de l'intégrale :
Le cas d'égalité correspond à : la majoration est optimale.
Test 6 : Intégrale de la dérivée
Si est continue et de classe par morceaux sur , alors .
Remarque :
Cette leçon referme la construction : on dispose désormais d'une intégrale, d'un critère de régularité pour , et du lien primitive–intégrale qui rend les calculs possibles. Les deux leçons suivantes en tirent les techniques de calcul — intégration par parties et changement de variable — puis les formules de Taylor.