Intégrale d'une fonction continue par morceaux sur un segment
La leçon précédente a mis en place les deux classes de fonctions et le théorème d'approximation. Il s'agit maintenant de construire l'intégrale : d'abord pour les fonctions en escalier, où tout se ramène à une somme finie d'aires de rectangles, puis pour les fonctions continues par morceaux, par passage à la limite.
Dans toute la leçon, et sont deux réels vérifiant , et désigne ou .
Intégrale d'une fonction en escalier
Question
Pour une fonction en escalier valant sur , l'aire algébrique sous le graphe s'écrit sans hésiter : . Mais cette expression est calculée à partir d'une subdivision adaptée — et il en existe une infinité. Deux subdivisions adaptées différentes donneraient-elles deux nombres différents ? Si oui, il n'y a pas d'intégrale à définir.
Lemme 1
Soit et une subdivision adaptée à , avec sur .
La somme ne dépend pas de la subdivision adaptée choisie.
Démonstration :
Soient et deux subdivisions adaptées à , avec sur et sur . Notons la subdivision obtenue en réunissant leurs points : elle est plus fine que et que , donc adaptée à ; notons la valeur de sur .
Montrons que
le même calcul mené avec donnera la même conclusion, et les deux sommes de l'énoncé seront toutes deux égales à celle associée à .
Fixons . Comme est plus fine que , les points et sont des points de : notons les points de appartenant à . Pour on a , donc . Par télescopage :
Enfin, lorsque parcourt , chaque indice est atteint exactement une fois. En sommant sur on obtient l'égalité annoncée.
Définition 1 : Intégrale d'une fonction en escalier
Soit et une subdivision adaptée à , avec sur .
On appelle intégrale de sur le nombre :
On note aussi ou .
Convention :
On pose pour toute fonction , et l'on convient qu'une fonction définie sur un singleton est en escalier. Cette convention rend les énoncés qui suivent valables sans avoir à écarter les cas dégénérés.
Exemple :
Sur , la fonction est en escalier, de valeurs , , sur les trois intervalles ouverts de la subdivision : son intégrale vaut . Remarquer que et n'apparaissent nulle part dans ce calcul. Pourquoi la valeur d'une fonction en escalier en un point de la subdivision est-elle sans effet sur son intégrale ?
Test 1 : Modification en un nombre fini de points
Deux fonctions en escalier sur qui coïncident sauf en un nombre fini de points ont la même intégrale.
Question
La définition ci-dessus est explicite, mais elle n'est pour l'instant qu'une formule. Toutes les propriétés que l'on attend d'une intégrale — linéarité, positivité, inégalité triangulaire, Chasles — doivent être établies ici, sur les fonctions en escalier, car c'est par passage à la limite qu'elles seront transportées au cas général.
Proposition 1 : Propriétés de l'intégrale d'une fonction en escalier
Soient et .
- Linéarité : .
- Positivité et croissance (cas ) : si alors ; si alors .
- Inégalité triangulaire et majoration : .
- Relation de Chasles : pour tout , .
Démonstration :
D'après la leçon précédente, et admettent une subdivision adaptée commune ; posons , et notons et les valeurs respectives de et sur . Le lemme précédent autorise à calculer toutes les intégrales avec cette unique subdivision.
1. La fonction est en escalier, lui étant adaptée, de valeur sur . Donc
2. Si , alors pour chaque l'intervalle est non vide et y est une valeur de : donc , puis comme somme de termes positifs. La croissance s'en déduit en appliquant ce résultat à et en utilisant la linéarité.
3. La fonction est en escalier, lui étant adaptée, de valeur sur . L'inégalité triangulaire dans donne
En majorant chaque par (fini, ne prenant qu'un nombre fini de valeurs) : .
4. Les cas et résultent de la convention . Supposons et adjoignons à : on obtient une subdivision encore adaptée à , avec pour un certain . Alors est adaptée à la restriction de à , et à sa restriction à . En scindant la somme :
Exercice 1 : Deux calculs sur les fonctions en escalier
- Calculer .
- Soit telle que et . Montrer que est nulle sauf en un nombre fini de points.
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Pour on a donc ; pour on a donc . La subdivision est donc adaptée, et
2. Soit une subdivision adaptée à , avec sur . Comme , chaque est positif, et . L'hypothèse s'écrit
somme de termes positifs : chacun est donc nul, et comme , on obtient pour tout . Ainsi est nulle sur , c'est-à-dire sauf en au plus points.
On notera que la conclusion « » est fausse : rien ne contraint les valeurs .
Intégrale d'une fonction continue par morceaux
Notation :
Pour bornée sur , on note . Toute fonction continue par morceaux sur étant bornée (leçon précédente), cette quantité est définie pour tout .
Question
Le théorème d'approximation fournit, pour chaque , une fonction en escalier à distance au plus de . Il est tentant de poser . Deux obstacles se dressent : cette limite existe-t-elle ? et surtout, dépend-elle du choix — parfaitement arbitraire — de la suite ?
Lemme 2
Soit et une suite de fonctions en escalier sur telle que :
Alors la suite est convergente dans , et sa limite ne dépend pas du choix de la suite .
Démonstration :
L'existence d'une telle suite est assurée par le théorème d'approximation appliqué successivement à . Posons .
-
La suite est bornée. Comme , est bornée sur , donc . Pour tout ,
d'où, par la majoration établie pour les fonctions en escalier,
-
Convergence. D'après le théorème de Bolzano–Weierstrass, étant bornée, on peut en extraire une sous-suite convergente : il existe une extractrice et tels que . (Dans le cas , on applique le théorème deux fois de suite, d'abord aux parties réelles, puis aux parties imaginaires de la sous-suite obtenue.)
Montrons que la suite entière converge vers . Pour tous , la linéarité et la majoration pour les fonctions en escalier donnent
la dernière inégalité venant de . Fixons et faisons tendre : comme , il vient
En faisant enfin tendre , on conclut par encadrement que .
-
Indépendance. Soit une autre suite en escalier vérifiant la même condition. Alors
donc et ont la même limite.
Définition 2 : Intégrale d'une fonction continue par morceaux
Soit et une suite de fonctions en escalier sur telle que :
La limite de la suite est appelée intégrale de sur , et se note , ou .
Lemme 3
Soit et une suite quelconque de fonctions en escalier sur telle que . Alors
Démonstration :
Soit une suite comme dans la définition. Pour tout , la linéarité et la majoration pour les fonctions en escalier donnent
Comme par définition, on conclut que .
Remarque :
Ce lemme lève une contrainte purement technique : il n'est plus nécessaire que la vitesse d'approximation soit exactement , n'importe quelle convergence uniforme suffit. C'est ce qui rendra les démonstrations suivantes lisibles.
Il donne aussi la cohérence des deux définitions : si est elle-même en escalier, la suite constante convient, et l'intégrale de au sens de la seconde définition est bien celle de la première.
Test 2 : Convergence simple et intégrale
Si est une suite de fonctions en escalier sur convergeant simplement vers , alors .
Remarque :
Dans le cas réel (), le corollaire de la leçon précédente permet de définir l'intégrale de par encadrement, sans recourir à une suite . Posons en effet :
Ces deux quantités existent et coïncident, et leur valeur commune est égale à :
C'est l'objet d'un exercice de la section suivante.
Propriétés de l'intégrale
Question
Toutes les propriétés démontrées sur les fonctions en escalier vont-elles survivre au passage à la limite ? Le principe est systématiquement le même : écrire la propriété pour , puis passer à la limite. Le seul point délicat est de vérifier à chaque fois que la suite de fonctions en escalier utilisée approche bien uniformément la fonction voulue.
Proposition 2 : Propriétés usuelles
Soient et .
- Linéarité : .
- Positivité (cas ) : si , alors ; croissance : si , alors .
- Inégalité triangulaire : .
Démonstration :
On approche et par des suites en escalier et au sens de la définition.
-
Linéarité. Pour tout , la fonction est en escalier et
Le lemme précédent s'applique donc à la suite et à la fonction . Par linéarité de l'intégrale pour les fonctions en escalier, puis passage à la limite :
-
Positivité et croissance. Supposons . Pour tout et tout ,
c'est-à-dire . Par positivité et linéarité pour les fonctions en escalier :
En passant à la limite, .
La croissance s'en déduit en appliquant ce résultat à , puis en utilisant la linéarité : .
-
Inégalité triangulaire. La fonction est continue par morceaux, et la seconde inégalité triangulaire donne : la suite approche donc uniformément . Par l'inégalité triangulaire pour les fonctions en escalier, puis passage à la limite :
Test 3 : Inégalité triangulaire dans le cas complexe
L'inégalité est valable pour toute fonction continue par morceaux à valeurs complexes.
Exercice 2 : Intégrales inférieure et supérieure
Soit . On reprend les notations de la remarque précédente :
- Justifier l'existence de et dans .
- Montrer que .
- En déduire .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. La fonction est bornée : posons . Les fonctions constantes et sont en escalier et vérifient , donc les deux ensembles considérés sont non vides. De plus, si est en escalier, alors , d'où par croissance sur les fonctions en escalier : le premier ensemble est majoré, il admet une borne supérieure. Symétriquement, le second est minoré par et admet une borne inférieure.
2. Soit en escalier avec . Par croissance de l'intégrale sur — licite puisque toute fonction en escalier est continue par morceaux et que les deux définitions coïncident — . Ainsi majore le premier ensemble, donc . Le même argument avec donne .
3. Soit . Le corollaire de la leçon précédente fournit en escalier avec et . Par définition des bornes,
D'après 2., , donc pour tout : on en tire . L'encadrement de 2. force alors l'égalité avec .
Test 4 : Réciproque de la positivité
Si vérifie , alors sur .
Proposition 3 : Relation de Chasles
Soit continue par morceaux et . Alors :
On étend la notation au cas en posant , et la relation de Chasles reste valable pour tous .
Démonstration :
Soit . Pour toute suite de fonctions en escalier vérifiant , les restrictions et sont des fonctions en escalier approchant sur et respectivement, avec la même majoration uniforme (un sup sur une partie est majoré par le sup sur ). Par la relation de Chasles pour les fonctions en escalier :
Les trois suites convergent respectivement vers , et ; en passant à la limite, .
Pour le cas , la convention est cohérente : si , la relation reste valable ; si l'ordre des bornes est quelconque, on vérifie cas par cas en utilisant la convention.
Exercice 3 : L'intégrale ne voit pas les points isolés
Soient coïncidant sur sauf en un nombre fini de points. Montrer que .
Solution :(cliquer pour afficher)
Posons . Par structure vectorielle, , et est nulle sauf en un nombre fini de points de .
Montrons que est en escalier. Considérons la subdivision obtenue en rangeant par ordre croissant les points de . Chaque intervalle ouvert ne contient aucun des (ce sont des extrémités), donc y est identiquement nulle : elle y est en particulier constante. Ainsi et, par la définition,
Cette valeur est aussi celle de l'intégrale de vue comme fonction continue par morceaux, les deux définitions coïncidant. Par linéarité,
C'est cette propriété qui rend inoffensifs les points isolés des figures de la leçon précédente : on peut toujours modifier une fonction continue par morceaux en ses points de discontinuité sans changer son intégrale.
Question
La positivité affirme : . Que se passe-t-il dans le cas d'égalité ? Une fonction positive d'intégrale nulle est-elle nécessairement nulle ? L'exercice sur les fonctions en escalier laisse deviner que la réponse dépend de la régularité exigée.
Proposition 4
L'intégrale sur un segment d'une fonction continue de signe constant est nulle si, et seulement si, la fonction est nulle.
Démonstration :
Le sens réciproque est immédiat. Quitte à remplacer par , supposons continue sur , , et .
Par l'absurde, supposons qu'il existe tel que . Par continuité de en , il existe tel que l'intervalle soit de longueur et vérifie sur . Notons ; par la relation de Chasles et la positivité de l'intégrale sur et :
la seconde inégalité résultant de la croissance appliquée à la fonction constante . Contradiction. Donc .
Remarque :
Ce résultat est faux pour une fonction seulement continue par morceaux : une fonction nulle sauf en un nombre fini de points est d'intégrale nulle sans être nulle.
Test 5 : Hypothèse de continuité
Si est positive et vérifie , alors est identiquement nulle.
Valeur moyenne
Définition 3 : Valeur moyenne
La valeur moyenne d'une fonction continue par morceaux sur est le nombre .
Exemple :
La valeur moyenne de sur vaut : c'est la hauteur du rectangle de base ayant la même aire que l'escalier. Remarquer qu'ici la valeur est effectivement prise par la fonction — mais est-ce un accident ?
Remarque :
Si est continue alors il existe tel que .
Exercice 4 : Théorème de la moyenne
Démontrer la remarque ci-dessus : si est continue sur , il existe tel que . Que devient l'énoncé si est seulement continue par morceaux ?
Solution :(cliquer pour afficher)
La fonction est continue sur le segment : d'après le théorème des bornes atteintes, elle est bornée et atteint ses bornes. Notons et , atteints respectivement en et .
De sur et de la croissance de l'intégrale (les constantes étant des fonctions en escalier d'intégrales et ) on tire
La fonction est continue sur le segment d'extrémités et , et est compris entre et : le théorème des valeurs intermédiaires fournit entre et — donc dans — tel que .
Cas continue par morceaux. L'énoncé tombe en défaut, car le théorème des valeurs intermédiaires ne s'applique plus. Sur , la fonction valant sur et sur a pour valeur moyenne , qui n'est prise en aucun point.
Test 6 : Valeur moyenne d'une fonction continue
Toute fonction continue sur prend au moins une fois sa valeur moyenne sur .
Sommes de Riemann
Question
La construction de l'intégrale est achevée, mais elle ne fournit aucun moyen de calculer. Peut-on au moins retrouver l'intuition de départ — découper en morceaux égaux et sommer des aires de rectangles — sous forme d'un résultat de convergence utilisable ? Et, lu à l'envers, un tel résultat ne permettrait-il pas de calculer des limites de sommes qui, sans lui, seraient hors d'atteinte ?
Théorème 1 : Sommes de Riemann
Si , alors :
Démonstration :
Soit . Notons , et la somme de Riemann de .
-
Cas où est en escalier. Soit une subdivision adaptée à , avec sur . Posons pour .
Classons les indices en deux familles :
- les indices intérieurs, pour lesquels est entièrement contenu dans un même : alors donc , et le terme vaut ;
- les indices de bord, c'est-à-dire tous les autres : ce sont exactement ceux pour lesquels rencontre l'ensemble des points de distincts de .
Termes de bord. Chaque point appartient à au plus un intervalle , les étant deux à deux disjoints : il y a donc au plus indices de bord. Chacun contribue, en module, pour au plus . L'erreur totale de bord vérifie donc
le nombre étant fixé, indépendant de .
Termes intérieurs. Pour chaque , la somme des longueurs des intervalles intérieurs contenus dans vaut à au plus près : on perd au plus un intervalle à chaque extrémité. En sommant sur :
l'écart étant majoré par .
En réunissant les deux contributions, .
-
Cas général. Soit . Comme , il existe une fonction en escalier fixée telle que . Pour tout :
Le premier terme se majore par , et le troisième par . Pour le deuxième, étant fixée, le cas en escalier donne : il existe donc tel que pour tout , . Ainsi, pour :
Comme est arbitraire, .
Rédaction — Reconnaître une somme de Riemann :
Face à une limite de la forme dont les termes dépendent de :
-
Factoriser dans la somme. Si ce n'est pas possible, ce n'est pas une somme de Riemann.
-
Faire apparaître dans ce qui reste : écrire la somme sous la forme , et identifier .
-
Vérifier que est continue par morceaux sur — c'est la seule hypothèse du théorème.
-
Ajuster les bornes. Le théorème porte sur . Si la somme court de à , écrire
et remarquer que le terme correctif tend vers .
-
Conclure : la limite vaut , que l'on calcule avec une primitive.
Pour un intervalle autre que , le facteur à repérer est et l'argument .
Exercice 5
Calculer .
Solution :(cliquer pour afficher)
Notons . Factorisons au dénominateur :
La fonction est continue sur , donc continue par morceaux : le théorème des sommes de Riemann s'applique sur et donne
Or les deux sommes ne diffèrent que par leurs termes extrêmes :
Donc converge vers la même limite, et comme est une primitive de sur :
Test 7 : Portée du théorème
Le théorème des sommes de Riemann s'applique à toute fonction bornée sur .
Exercice 6 : Méthode des trapèzes
Soit . On définit la suite par
- Montrer que tend vers .
-
-
(Lemme) Soit telle que , et soit un majorant de sur . Montrer que
Indication : étudier .
-
On suppose et l'on note . Montrer que
-
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Posons et séparons les deux moitiés :
La quantité est exactement la somme de Riemann du théorème ; comme est continue donc continue par morceaux, . Par ailleurs, en réindexant,
et le terme correctif tend vers puisque est une constante. Donc , puis .
2.a. Posons sur . La fonction est polynomiale de dérivée seconde constante égale à , donc est de classe et
car entraîne . Ainsi est concave sur . De plus (le produit s'annule aux bornes et ).
Soit : il s'écrit avec . Par concavité,
c'est-à-dire . En appliquant ce résultat à (qui vérifie les mêmes hypothèses, avec le même majorant ), on obtient , d'où l'encadrement voulu.
2.b. Fixons , posons et travaillons sur un intervalle . Notons l'unique fonction affine coïncidant avec en et :
et . Alors , , et car est affine : . Le lemme donne
Intégrons sur . D'une part, un calcul direct (ou le changement de variable ) donne
D'autre part, , qui est précisément le -ième terme de . Par l'inégalité triangulaire pour les intégrales, puis croissance :
Enfin, la relation de Chasles donne , donc par inégalité triangulaire sur les termes :
L'erreur est donc en , alors que la méthode des rectangles n'offre en général qu'un : c'est tout l'intérêt des trapèzes.