MPSI · Intégration

Intégrabilité sur [a, +∞[

Les critères de la leçon précédente ne valent que pour les fonctions de signe constant : c'est la croissance des intégrales partielles qui les fait fonctionner. Que faire d'une fonction qui change de signe indéfiniment ? L'idée de cette leçon est d'étudier f\lvert f \rvert, à laquelle tous les critères s'appliquent, et de montrer que c'est suffisant.

Dans toute la leçon, K\mathbb{K} désigne R\mathbb{R} ou C\mathbb{C}.

Fonctions intégrables

Question

Pour une fonction changeant de signe, l'aire algébrique axf\displaystyle\int_a^x f n'est plus monotone : elle peut osciller, et l'on perd tout critère. En revanche f\lvert f \rvert est positive, donc justiciable de la leçon précédente. Contrôler a+f\displaystyle\int_a^{+\infty}\lvert f\rvert suffit-il à contrôler a+f\displaystyle\int_a^{+\infty} f ?

Définition 1 : Fonction intégrable

Une fonction f:[a,+[Kf : [a, +\infty[ \to \mathbb{K} est dite intégrable sur [a,+[[a, +\infty[ si elle est continue par morceaux sur [a,+[[a, +\infty[ et si a+f\displaystyle \int_a^{+\infty} |f| converge.

On dit indifféremment que « ff est intégrable sur [a,+[[a, +\infty[ » ou que « l'intégrale a+f\displaystyle \int_a^{+\infty} f converge absolument ».

Remarque :

Pour ff de signe constant, a+f\displaystyle \int_a^{+\infty} f converge si, et seulement si, ff est intégrable sur [a,+[[a, +\infty[. Un calcul montrant que a+f<+\displaystyle \int_a^{+\infty} |f| < +\infty vaut preuve d'intégrabilité.

Exemple :

tsintt2t \mapsto \dfrac{\sin t}{t^2} est intégrable sur [1,+[[1,+\infty[ : elle change de signe une infinité de fois, mais sintt21t2\left\lvert \dfrac{\sin t}{t^2} \right\rvert \leqslant \dfrac{1}{t^2} et l'intégrale de Riemann d'exposant 22 converge. Que peut-on en déduire sur 1+sintt2dt\displaystyle\int_1^{+\infty}\frac{\sin t}{t^2}\,\mathrm{d}t elle-même ?

Théorème 1

Si ff est intégrable sur [a,+[[a, +\infty[, alors a+f\displaystyle \int_a^{+\infty} f converge.

Démonstration :

  • Cas K=R\mathbb{K} = \mathbb{R}. Introduisons les parties positive et négative de ff :

    f+=max(f,0)=f+f2,f=max(f,0)=ff2.f^{+} = \max(f, 0) = \frac{\lvert f\rvert + f}{2}, \qquad f^{-} = \max(-f, 0) = \frac{\lvert f\rvert - f}{2}.

    Ces deux fonctions sont continues par morceaux sur tout segment (stabilité par combinaison linéaire et passage au module, établie à la leçon 1), et vérifient

    0f+f,0ff,f=f+f.0 \leqslant f^{+} \leqslant \lvert f\rvert, \qquad 0 \leqslant f^{-} \leqslant \lvert f\rvert, \qquad f = f^{+} - f^{-}.

    Comme a+f\displaystyle\int_a^{+\infty}\lvert f\rvert converge, le théorème de comparaison des fonctions positives assure la convergence de a+f+\displaystyle\int_a^{+\infty} f^{+} et de a+f\displaystyle\int_a^{+\infty} f^{-}. Par linéarité de l'intégrale sur chaque segment,

    axf=axf+axf,\int_a^x f = \int_a^x f^{+} - \int_a^x f^{-},

    différence de deux fonctions admettant une limite finie en ++\infty : elle en admet donc une, et a+f\displaystyle\int_a^{+\infty} f converge.

  • Cas K=C\mathbb{K} = \mathbb{C}. Les fonctions Ref\operatorname{Re} f et Imf\operatorname{Im} f sont continues par morceaux et vérifient Reff\lvert \operatorname{Re} f \rvert \leqslant \lvert f \rvert et Imff\lvert \operatorname{Im} f \rvert \leqslant \lvert f \rvert. Par comparaison des fonctions positives, Ref\operatorname{Re} f et Imf\operatorname{Im} f sont intégrables, donc le cas réel s'applique à chacune : a+Ref\displaystyle\int_a^{+\infty}\operatorname{Re} f et a+Imf\displaystyle\int_a^{+\infty}\operatorname{Im} f convergent. Comme

    axf=axRef+iaxImf,\int_a^x f = \int_a^x \operatorname{Re} f + \mathrm{i}\int_a^x \operatorname{Im} f,

    l'intégrale a+f\displaystyle\int_a^{+\infty} f converge.

Remarque :

La réciproque est fausse : il existe des intégrales convergentes mais non absolument convergentes, dites semi-convergentes (exemple classique : 1+sinttdt\displaystyle \int_1^{+\infty} \frac{\sin t}{t}\,\mathrm{d}t). Leur étude n'est pas un objectif du programme.

++1/t−1/t
Semi-convergence : la fonction t ↦ sin(t)/t oscille entre les deux enveloppes ±1/t. Les aires successives, alternées et décroissantes, se compensent — l'intégrale converge — mais leurs valeurs absolues s'additionnent en une somme infinie.

Test 1 : Réciproque du théorème

Si a+f\displaystyle\int_a^{+\infty} f converge, alors ff est intégrable sur [a,+[[a,+\infty[.

Test 2 : Cas du signe constant

Pour une fonction continue par morceaux et positive sur [a,+[[a,+\infty[, convergence et intégrabilité sont équivalentes.

Le théorème de comparaison

Question

Le théorème de la leçon précédente exigeait 0fg0 \leqslant f \leqslant g : deux hypothèses de signe et une inégalité ponctuelle. Maintenant que l'intégrabilité est définie à partir de f\lvert f \rvert, ces contraintes peuvent-elles être remplacées par des relations de comparaison asymptotiques, valables pour des fonctions de signe quelconque, voire complexes ?

Théorème 2 : Théorème de comparaison

Soient ff et gg deux fonctions continues par morceaux sur [a,+[[a, +\infty[, à valeurs dans K\mathbb{K}.

  1. Si f(x)=x+O(g(x))f(x) \underset{x \to +\infty}{=} \mathrm{O}\bigl(g(x)\bigr), alors l'intégrabilité de gg sur [a,+[[a, +\infty[ implique celle de ff. Le résultat s'applique en particulier si f(x)=x+o(g(x))f(x) \underset{x \to +\infty}{=} \mathrm{o}\bigl(g(x)\bigr).
  2. Si f(x)x+g(x)|f(x)| \underset{x \to +\infty}{\sim} |g(x)|, alors l'intégrabilité de gg sur [a,+[[a, +\infty[ équivaut à celle de ff. Le résultat s'applique en particulier si f(x)x+g(x)f(x) \underset{x \to +\infty}{\sim} g(x).

Démonstration :

1. L'hypothèse f=O(g)f = \mathrm{O}(g) signifie qu'il existe AaA \geqslant a et C>0C > 0 tels que

tA,f(t)Cg(t).\forall t \geqslant A, \quad \lvert f(t)\rvert \leqslant C\,\lvert g(t)\rvert .

Les fonctions f\lvert f \rvert et CgC\lvert g\rvert sont continues par morceaux et positives sur [A,+[[A,+\infty[. Comme gg est intégrable, A+g\displaystyle\int_A^{+\infty}\lvert g\rvert converge, donc A+Cg\displaystyle\int_A^{+\infty} C\lvert g\rvert aussi. Le théorème de comparaison des fonctions positives donne la convergence de A+f\displaystyle\int_A^{+\infty}\lvert f\rvert, donc celle de a+f\displaystyle\int_a^{+\infty}\lvert f\rvert puisque la nature ne dépend pas de la borne inférieure : ff est intégrable sur [a,+[[a,+\infty[.

Le cas f=o(g)f = \mathrm{o}(g) en découle, la négligeabilité impliquant la domination.

2. Supposons fg\lvert f \rvert \sim \lvert g\rvert en ++\infty. Par définition, il existe une fonction ε\varepsilon tendant vers 00 en ++\infty telle que f=g(1+ε)\lvert f\rvert = \lvert g\rvert\,(1+\varepsilon) au voisinage de ++\infty. Il existe donc AaA \geqslant a tel que ε(t)12\lvert \varepsilon(t)\rvert \leqslant \tfrac12 pour tAt \geqslant A, d'où

tA,12g(t)f(t)32g(t).\forall t \geqslant A, \quad \frac{1}{2}\,\lvert g(t)\rvert \leqslant \lvert f(t)\rvert \leqslant \frac{3}{2}\,\lvert g(t)\rvert .

L'inégalité de droite donne f=O(g)f = \mathrm{O}(g), donc l'intégrabilité de gg entraîne celle de ff par le point 1. ; celle de gauche donne g=O(f)g = \mathrm{O}(f), d'où l'implication réciproque. Les deux intégrabilités sont donc équivalentes.

Enfin, si fgf \sim g, alors fg\lvert f\rvert \sim \lvert g\rvert (passage au module dans une équivalence), et le résultat s'applique.

Remarque :

Deux mises en garde sur le point 2.

L'équivalence porte sur l'intégrabilité, pas sur la valeur. Deux fonctions équivalentes en ++\infty n'ont aucune raison d'avoir la même intégrale.

Elle ne dit rien de la convergence simple. Si fgf \sim g et si a+g\displaystyle\int_a^{+\infty} g converge sans être absolument convergente, on ne peut rien conclure sur a+f\displaystyle\int_a^{+\infty} f. Le théorème ne s'énonce qu'en termes d'intégrabilité — c'est-à-dire de convergence absolue — et cette restriction est essentielle.

Exemple :

Étudier l'intégrabilité sur [1,+[[1, +\infty[ de tlntt2t \mapsto \dfrac{\ln t}{t^2}. Comme lntt2=o ⁣(1t3/2)\dfrac{\ln t}{t^2} = \mathrm{o}\!\left(\dfrac{1}{t^{3/2}}\right) quand t+t \to +\infty et que 1+dtt3/2\displaystyle \int_1^{+\infty}\frac{\mathrm{d}t}{t^{3/2}} converge (α=3/2>1\alpha = 3/2 > 1), la fonction est intégrable sur [1,+[[1, +\infty[.

Rédaction — Prouver l'intégrabilité d'une fonction de signe quelconque :

  1. Vérifier la continuité par morceaux sur [a,+[[a,+\infty[.
  2. Passer au module : l'objet de l'étude est f\lvert f \rvert, positive, à laquelle tous les critères de la leçon précédente s'appliquent.
  3. Majorer f(t)\lvert f(t)\rvert par une fonction de référence au voisinage de ++\infty. Les majorations universelles à connaître : sint1\lvert \sin t\rvert \leqslant 1, cost1\lvert \cos t\rvert \leqslant 1, eit=1\left\lvert \mathrm{e}^{\mathrm{i}t}\right\rvert = 1.
  4. Conclure : ff intégrable, donc a+f\displaystyle\int_a^{+\infty} f converge.

Le sens interdit : la non-intégrabilité de ff ne prouve jamais la divergence de a+f\displaystyle\int_a^{+\infty} f. Si a+f\displaystyle\int_a^{+\infty}\lvert f\rvert diverge, la question de la convergence de a+f\displaystyle\int_a^{+\infty} f reste entièrement ouverte : c'est la situation de semi-convergence, hors programme.

Exercice 1 : Intégrabilité et paramètre

  1. Montrer que tcosttαt \mapsto \dfrac{\cos t}{t^{\alpha}} est intégrable sur [1,+[[1,+\infty[ si et seulement si α>1\alpha > 1.
  2. Pour quelles valeurs de βR\beta \in \mathbb{R} la fonction t(lnt)βt2t \mapsto \dfrac{(\ln t)^{\beta}}{t^{2}} est-elle intégrable sur [2,+[[2,+\infty[ ?
  3. Montrer que tetsin ⁣(et)t \mapsto \mathrm{e}^{-t}\sin\!\left(\mathrm{e}^{t}\right) est intégrable sur [0,+[[0,+\infty[.
Solution :(cliquer pour afficher)

1. La fonction est continue sur [1,+[[1,+\infty[.

Si α>1\alpha > 1 : costtα1tα\left\lvert \dfrac{\cos t}{t^{\alpha}}\right\rvert \leqslant \dfrac{1}{t^{\alpha}}, et 1+dttα\displaystyle\int_1^{+\infty}\frac{\mathrm{d}t}{t^{\alpha}} converge. Par comparaison des fonctions positives, la fonction est intégrable.

Si α1\alpha \leqslant 1 : montrons que 1+costtαdt\displaystyle\int_1^{+\infty}\frac{\lvert\cos t\rvert}{t^{\alpha}}\,\mathrm{d}t diverge. Comme cos2tcost\cos^2 t \leqslant \lvert \cos t\rvert (car cost1\lvert\cos t\rvert \leqslant 1) et cos2t=1+cos2t2\cos^2 t = \dfrac{1+\cos 2t}{2} :

1xcosttαdt121xdttα+121xcos2ttαdt.\int_1^{x} \frac{\lvert\cos t\rvert}{t^{\alpha}}\,\mathrm{d}t \geqslant \frac{1}{2}\int_1^{x}\frac{\mathrm{d}t}{t^{\alpha}} + \frac{1}{2}\int_1^{x}\frac{\cos 2t}{t^{\alpha}}\,\mathrm{d}t .

Le premier terme tend vers ++\infty (α1\alpha \leqslant 1). Le second reste borné : une intégration par parties avec u=tαu = t^{-\alpha} et v=12sin2tv = \tfrac12\sin 2t donne

1xcos2ttαdt=[sin2t2tα]1x+α21xsin2ttα+1dt,\int_1^{x}\frac{\cos 2t}{t^{\alpha}}\,\mathrm{d}t = \left[\frac{\sin 2t}{2t^{\alpha}}\right]_1^{x} + \frac{\alpha}{2}\int_1^{x}\frac{\sin 2t}{t^{\alpha+1}}\,\mathrm{d}t,

où le crochet est borné et la dernière intégrale converge absolument dès que α+1>1\alpha + 1 > 1, c'est-à-dire α>0\alpha > 0 ; pour α0\alpha \leqslant 0 la fonction ne tend même pas vers 00 et la divergence est immédiate. La somme tend donc vers ++\infty : la fonction n'est pas intégrable.

2. L'intégrande est continu et positif sur [2,+[[2,+\infty[. Choisissons γ]1,2[\gamma \in \left]1,2\right[, par exemple γ=32\gamma = \tfrac32. Par croissances comparées,

t3/2×(lnt)βt2=(lnt)βt1/2t+0t^{3/2}\times\frac{(\ln t)^{\beta}}{t^{2}} = \frac{(\ln t)^{\beta}}{t^{1/2}} \xrightarrow[t\to+\infty]{} 0

pour toute valeur de β\beta, le logarithme étant négligeable devant toute puissance positive de tt. Donc (lnt)βt2=o ⁣(1t3/2)\dfrac{(\ln t)^{\beta}}{t^{2}} = \mathrm{o}\!\left(\dfrac{1}{t^{3/2}}\right) et la fonction est intégrable pour tout βR\beta \in \mathbb{R}. La puissance de ln\ln ne pèse rien face à l'écart 2322 - \tfrac32.

3. La fonction est continue sur [0,+[[0,+\infty[, et

etsin ⁣(et)et.\left\lvert \mathrm{e}^{-t}\sin\!\left(\mathrm{e}^{t}\right)\right\rvert \leqslant \mathrm{e}^{-t}.

Comme 0+etdt\displaystyle\int_0^{+\infty}\mathrm{e}^{-t}\,\mathrm{d}t converge (et vaut 11), la fonction est intégrable. Noter qu'elle oscille de plus en plus vite : la fréquence explose, mais l'amplitude s'écrase, et c'est la seule chose qui compte.

Test 3 : Équivalence et convergence simple

Si fgf \sim g en ++\infty et si a+g\displaystyle\int_a^{+\infty} g converge, alors a+f\displaystyle\int_a^{+\infty} f converge.

Test 4 : Domination et module

Si ff et gg sont continues par morceaux sur [a,+[[a,+\infty[, si gg est intégrable et si fg\lvert f\rvert \leqslant \lvert g\rvert au voisinage de ++\infty, alors a+f\displaystyle\int_a^{+\infty} f converge.