Intégration des relations de comparaison
Le chapitre s'achève sur un théorème d'un genre nouveau. Jusqu'ici, les relations de comparaison servaient à décider de la nature d'une intégrale. Il s'agit maintenant d'en obtenir un équivalent : si et se ressemblent au voisinage de , leurs intégrales se ressemblent-elles aussi ? La réponse est oui — mais elle ne porte pas sur le même objet selon que l'intégrale de référence converge ou diverge. D'où deux énoncés distincts, qu'il ne faut jamais confondre.
Dans toute la leçon, les fonctions sont définies sur un intervalle avec , et l'étude est locale au voisinage de .
Question
Quand converge, la quantité qui décrit finement le comportement en est le reste , qui tend vers : c'est sa vitesse d'extinction qui est intéressante. Quand elle diverge, le reste n'existe pas, et l'objet naturel devient l'intégrale partielle , qui tend vers l'infini : c'est sa vitesse d'explosion qui compte. Faut-il alors deux théorèmes distincts, ou un seul énoncé peut-il couvrir les deux situations ?
Cas convergent : comparaison des restes
Proposition 1 : Intégration des relations de comparaison, cas convergent
Soit , ainsi que de signe constant et intégrable.
- Si , alors est intégrable sur et .
- Si , alors est intégrable sur et .
- Si , alors est intégrable sur et .
Démonstration :
Quitte à remplacer par — ce qui ne change aucune des trois relations, toutes invariantes par changement de signe de la référence — on suppose au voisinage de ; quitte à remplacer par un point plus proche de , on suppose sur tout entier.
Domination. Supposons : il existe et tels que sur . Comme est intégrable, le théorème de comparaison des fonctions positives montre que est intégrable sur , donc sur ( étant continue par morceaux sur le segment ). En particulier le reste existe pour , et l'inégalité triangulaire jointe à la croissance de l'intégrale donne
c'est-à-dire .
Négligeabilité. Supposons . Alors en particulier , donc est intégrable et les restes existent. Soit : il existe tel que sur , d'où, pour tout ,
Ceci valant pour tout avec un convenable, on a bien .
Équivalence. Supposons en , c'est-à-dire . Le point précédent, appliqué à , donne d'abord l'intégrabilité de , donc celle de , puis
la linéarité étant licite puisque les deux intégrales convergent. C'est exactement .
Remarque :
L'intégrabilité de n'est pas une hypothèse mais une conclusion : elle découle de la comparaison. C'est une différence notable avec le cas divergent, où rien de tel n'est affirmé sur .
Remarque :
L'énoncé, qui donne un résultat au voisinage de , reste valable si la fonction n'est de signe constant qu'au voisinage de : il suffit de restreindre l'étude à un intervalle sur lequel le signe est constant, la contribution du segment étant sans effet sur les restes.
Exemple :
Sur , la fonction vérifie quand . Comme , la référence est intégrable : le reste existe, et le théorème en fournit un équivalent sans qu'on sache calculer l'intégrale elle-même. Que vaut cet équivalent ?
Exercice 1 : Un reste en +∞
Déterminer un équivalent simple, quand , du reste .
Solution :(cliquer pour afficher)
La fonction est continue, positive sur et intégrable car (exemple de Riemann). Comme , on a .
Le cas convergent s'applique : est intégrable et
Exercice 2 : Équivalent de Arccos en 1
En comparant à une fonction de référence bien choisie, déterminer un équivalent simple de quand .
Solution :(cliquer pour afficher)
Pour tout , le calcul direct donne
L'intégrale étudiée est donc un reste en la borne . Or
et la référence est positive et intégrable sur (exposant ). Le cas convergent donne
Noter que la borne problématique est ici finie : le théorème ne concerne pas seulement les études en .
Cas divergent : comparaison des intégrales partielles
Question
Que devient l'énoncé si la référence n'est plus intégrable ? Le reste disparaît, mais l'intégrale partielle tend vers : cette explosion peut-elle, à elle seule, écraser la contribution du segment fixe sur lequel on ne contrôle rien ?
Proposition 2 : Intégration des relations de comparaison, cas divergent
Soit , ainsi que positive et non intégrable.
- Si , alors .
- Si , alors .
- Si , alors .
Démonstration :
Comme n'est pas intégrable, .
Négligeabilité. Supposons et soit . Il existe tel que sur . Pour , la relation de Chasles donne
Comme , il existe tel que pour tout . Alors, pour de tels ,
Le réel étant arbitraire, cela signifie .
C'est ici que réside toute la subtilité du cas divergent : la contribution du segment fixe n'est pas nulle, mais elle est écrasée par une intégrale partielle qui tend vers l'infini.
Domination. Même schéma avec une constante en place de : , et pour assez proche de , , d'où .
Équivalence. Si , alors , donc par le premier point. Comme ne s'annule pas au voisinage de , la linéarité donne
Remarque :
Aucune hypothèse de signe ni d'intégrabilité n'est faite sur : seule la fonction de référence est contrainte. C'est une asymétrie voulue des deux énoncés.
Exemple :
Sur , on a , et est positive et non intégrable. Le régime est donc celui des intégrales partielles :
On obtient un équivalent d'une intégrale qu'on ne sait pas calculer. Pourquoi n'aurait-on pas pu, ici, comparer les restes ?
Deux remarques structurelles
Remarque — Analogie avec la sommation des relations de comparaison :
Ces deux énoncés sont l'exact décalque, pour les intégrales, des deux théorèmes de sommation des relations de comparaison vus au chapitre sur les séries. Le dictionnaire est terme à terme :
| Séries | Intégrales |
|---|---|
| , avec | , avec |
| converge | converge |
| reste | reste |
| diverge | diverge |
| somme partielle | intégrale partielle |
Dans les deux mondes, la structure de la preuve est la même : dans le cas convergent on majore directement le reste, dans le cas divergent on isole un « bloc initial » constant que l'explosion de la somme (ou de l'intégrale) partielle finit par rendre négligeable. Et dans les deux mondes, c'est la nature de la référence, non celle de l'objet étudié, qui décide de la forme de la conclusion.
Remarque — Le cas d'un intervalle ]a, b] :
Tout ce qui précède a été écrit sur , pour une étude au voisinage de . Le résultat est identique sur un intervalle pour une étude au voisinage de : il suffit d'échanger les rôles des deux bornes.
- Cas convergent : converge, et la conclusion porte sur les restes et quand .
- Cas divergent : la conclusion porte sur les intégrales partielles et quand .
La démonstration se transpose mot pour mot ; on peut aussi s'y ramener par le changement de variable , qui échange les deux bornes. Le seul point à ne pas confondre est donc lexical : « reste » désigne toujours l'intégrale du côté de la borne problématique, et « intégrale partielle » celle du côté de la borne régulière.
Rédaction — Obtenir un équivalent d'intégrale :
-
Identifier la borne problématique et une fonction de référence , de signe constant au voisinage de , telle que (ou ).
-
Décider de la nature de . C'est cette étape, et non le comportement de , qui commande tout ce qui suit.
-
Choisir l'objet à comparer :
Nature de Objet Conclusion convergente le reste divergente l'intégrale partielle -
Calculer explicitement l'intégrale de référence, qui est en général une puissance ou un logarithme.
L'erreur à ne pas commettre : appliquer la version « restes » à une intégrale divergente. Le reste n'existe alors même pas, et l'énoncé n'a aucun sens.
Exercice 3 : Une limite finie
Soit et tels que . Montrer que quand .
Solution :(cliquer pour afficher)
Posons : par hypothèse , donc , c'est-à-dire avec la fonction constante égale à .
Cette référence est positive et non intégrable sur (son intégrale partielle vaut ). Le cas divergent s'applique :
d'où, par linéarité, .
Autrement dit, la moyenne tend vers : c'est l'analogue intégral du théorème de Cesàro.
Exercice 4 : Un équivalent obtenu par intégration par parties
Déterminer un équivalent simple de quand .
Solution :(cliquer pour afficher)
Nature de l'intégrale. Comme , on a ; par comparaison à l'exemple de Riemann divergent , la fonction n'est pas intégrable sur .
Intégration par parties. Pour tout , en intégrant et dérivant :
Contrôle du terme restant. Quand , . La fonction étant continue, positive et non intégrable sur , le cas divergent donne
Conclusion. Notons . La relation s'écrit , et comme , la constante est absorbée :
C'est l'équivalent du « logarithme intégral », qui gouverne la répartition des nombres premiers.
Exercice 5 : Deux régimes à distinguer
- Déterminer un équivalent, quand , de .
- Déterminer un équivalent, quand , de .
Solution :(cliquer pour afficher)
1. Notons et choisissons pour référence , dont une primitive exacte est . Quand ,
La fonction est positive dès que , et
la référence n'est pas intégrable. Le cas divergent donne
2. L'intégrande est continu et positif sur , et
La référence est positive et intégrable : le cas convergent s'applique, et
Deux intégrandes de même allure, deux régimes opposés : seule la nature de la référence a tranché.
Test 1 : Hypothèse de signe
Le théorème d'intégration des relations de comparaison s'applique dès que et sont continues par morceaux et que au voisinage de .
Test 2 : Choix du régime
Si diverge et en , alors .
Test 3 : Intégrabilité de f
Dans le cas convergent, l'intégrabilité de n'a pas à être supposée : elle résulte de la comparaison à .
Test 4 : Transposition à ]a, b]
Les deux propositions ne valent que sur un intervalle de la forme ; sur , il faut un énoncé différent.
Test 5 : Équivalent d'un logarithme
On a .
Remarque :
Ce théorème clôt le chapitre. On dispose désormais d'une intégrale définie sur un intervalle quelconque, de critères pour décider de sa convergence, de techniques pour la calculer, et — quand le calcul est hors d'atteinte — d'un outil pour en obtenir le comportement asymptotique. C'est exactement le programme que la construction par les fonctions en escalier, dix leçons plus tôt, avait pour but de rendre possible.